LETTRE IV
Berlin, mai 1S2G.
Me voici arrivé sans accidenta Berlin, et je commence a croire que j'entrerai dans Pétersbourg sans avoir a te raconter la plus petite catastrophe : probablement même lu échapperas aux brigands obligés. Que veux-tu? il faut prendre Ion parti, et te contenter de la vérité ; je ne suis pas encore allé assez loin pour avoir acquis le droit de mentir.
Je n'ai pu consacrer que trois jours h celte grande et belle capitale, et lu n'attends pas sans doute que je te donne une description détaillée d'une ville si connue; je n'en ai ni le temps ni les moyens ; je me bornerai donc a rappeler le plus brièvement possible les objets qui ont le plus particulièrement attiré mon attention. J'ai retrouvé Ii Berlin, leur patrie, MiM. Mayer-Bccr et Michel Béer, que j'avais connus à Paris; ces deux frères, comblés de tous les dons de la fortune, pouvaient, comme tant d'autres , traîner en lluropeleur fastueuse inutilité; ils ont préféré l'étude à de bruyants plaisirs ; et les Muses, auxquelles ils ont demandé des distractions leur ont donné la gloire L'Allemague, l'Italie et la France ont applaudi lour a tour aux savants et harmonieux accords du premier, el le second jouit dans sa pairie il'une juste célébrité , qu'il doit à des tragédies représentées avec un grand succès sur les divers théâtres de l'Allemagne. Je voudrais (jue son Paria elsa Cliftemnestre fussent traduits eu français; il serait piquant de comparer ces ouvrages à
SIX MOIS EN RUSSIE
ceux de Casimir Deiavigoe et de Soumet ; et l'art ne pourrait que gagner beaucoup a un rapprochement entre ces pièces composées dans un système si différent. Accueilli a Berlin par mes deux aimables confrères en Apollon , je me suis abandonné à leur amitié hospitalière , et ils ont promené ma curiosité dans toute la ville. J'ai admiré ces vastes et belles rues bordées de maisons régulières ; cette placede Guillaume, que semblent protéger les statues en marbre des cinq grands capitaines de la guerre de sept ans, Sche^vrin,Seidlilz, Keith, Winkerfeldt et Ziethen ; le château du roi , d'où l'œil peut parcourir dans toute sa longueur l'allée des Tilleuls bornée par la porte de Brandebourg, qui soutient dans les airs le magnifique quadrige que la victoire avait enlevé à Berlin et que la victoire lui a rendu : l'arsenal , où des trophées de la guerre de -1 81 h ont affligé mes regards ; l'église Saint-Nicolas, où se fait remarquer le monument de Puffendorff ; la manufacture de porcelaine, si inférieure à notre manufacture de Sèvres, mais digne pourtant de notre attention par le fini des fleurs peintes qui décorent la vaisselle qu'elle fabrique ; enfin l'atelier du professeur Ranch , le plus célèbre statuaire de l'Allemagne. Au milieu des nombreux ouvrages qui paraient cet atelier, j'ai trouvé une statue colossale en bronze du général Blûcher ; ce vieux guerrier est représenté foulant aux pieds un canon , et l'artiste a voulu par là rendre hommage a la dernière victoire de ce général , qui assura la paix de l'Europe. L'expression delà tête , la hardiesse de la pose ont droit a nos éloges-, mais les connaisseurs désireraient peut-être un dessin plus correct et plus sévère. Ce monument doit être élevé sur une place le \ 8 juin prochain , jour anniversaire de la bataille de Waterloo. Je me félicite beaucoup , mon ami, de ne pas assister a cette fête nationale pour les Prussiens, mais si pénible a l'âme d'un Français. J'ai visité les théâtres, et j'ai eu le chagrin de ne voir au théâtre royal qu'une traduction de Lord Davenanl , drame déjà imité de l'allemand par les auteurs français : cette nouvelle conlre-épreuve n'a pas produit un grand effet sur les spectateurs. Au théâtre de la Kœnigstadt, j'ai entendu la délicieuse voix de mademoiselle Sonlag , dont vous applaudirez bientôt il Paris la charmante figure , l'excellente méthode et le précoce talent. Lne salle de concert, qui communique a la salle de l'Opéra , est peut être la plus vaste et la plus belle qui soit en Europe ; elle est ornée de peintures a fresque représenlant des sujets
tirés des tragédies les plus remarquables léguées par les siècles à l'admiration de la postérité ; mais là j'ai eu à gémir du fanatique préjugé qui a exclu de cette réunion les chefs-d'œuvres de notre scène. Les hautes conceptions d'Eschyle , de Shakespeare, de Calderon , de Lopez de Vega , de Schiller et de Goethe décorent les murailles et les plafonds de ce sanctuaire des arts ; pourquoi Corneille , Racine et Voltaire en sont-ils bannis? Horace, Athalie et Brutus seraient-ils déplacés au milieu de ces héros tragiques auxquels un savant pinceau a donné une nouvelle vie? Et si cette proscription vous est commandée par votre mépris pour ces génies qui furent aussi créateurs , quoi que vous en disiez, pourquoi traduisez-vous leurs ouvrages? N'est-il pas temps enfin que ces préventions d'école disparaissent? la France donne aujourd'hui l'exemple d'une impartialité avantageuse aux progrès de l'art , et elle a droit de réclamer pour ses grands écrivains la justice qu'elle ne refuse pas aux vôtres.
Aujourd'hui , mon cher Xavier, j'ai dîné chez MM. Béer, qui habitent une maison délicieuse située dans le parc, à laporte de Berlin , et sur les bords de la Sprée ; ils avaient réuni quelques hommes de lettres et quelques artistes distingués. Au nombre des premiers étaient M. Schall , auteur de plusieurs comédies qui jouissent en Allemagned'une réputation qu'on dit méritée; et M. Holtei , qui a naturalisé le vaudeville dans sa patrie. On accorde de grands éloges à l'élégante facilité, à la fécondité ingénieuse de cet aimable écrivain , qu'on a surnommé le ^'cri/'edel' Allemagne. Je ne connais point assez la belle langue dans laquelle il écrit, pour apprécier jusqu'à quel point ses ouvrages justifient ce surnom flatteur ; mais il s'exprime en français avec beaucoup d'aisance , et sa conversation vive , animée et spirituelle m'autorise à penser qu'il n'y a rien d'exagéré dans cette louangeuse assimilation. Parmi les hommes de lettres qui assistaient à ce repas, j'en ai distingué un qu'assiégeaient les égards, les prévenances de tous les autres; et tandis que mon compagnon de voyage , étranger aux secrets du métier, s'épuisait en conjectures sur le genre de compositions que produisait cet écrivain , à qui il supposait un génie transcendant et d'immenses succès, j'ai deviné la cause de la considération, des hommages respectueux dont il était l'objet , et je ne me trompais pas ; c'était le journaliste le plus redouté de Berlin. Après le dîner, le célèbre compositeur Hummel a bien voulu nous enchanter par
SIX MOIS EN IIUSSIE
une de ses brillantes improvisations sur le piano : l'homme le plus froid et le moins sensible aux charmes de la musique ne saurait longtemps résister a la fécondité de ces inspirations , à la richesse de ces motifs , à l'éclat de cette exécution , qui ont acquis à ce maître célèbre une renommée européenne.
Dans le court séjour que j'ai fait à Berlin , j'ai pu remarquer l'amour du peuple pour son roi : les embellissements qu'il a prodigués a la ville , la simplicité de ses mœurs , l'économie qui préside a l'administration de son royaume, les longs malheurs qu'il a essuyés , tout a contribué à resserrer les liens entre son peuple et lui ; on ne lui reproche qu'un goût un peu trop prononcé pour les soldats. Eu effet, la situation de l'armée prussienne, les sacrifices que ce grand nombre de soldats sous les armes impose à la nation a l'époque d'une paix générale, semblent justiûer ce reproche; et l'on pense que ce monarque fait une application exagérée de ce précepte de la prudence : Si vis pacem, para bellum.
Le parc de Charlottembourg , à peu de distance de Berlin, offre une promenade très- fréquentée durant l'été. Là , j'ai visité le mausolée de la reine de Prusse, ouvrage admirable dû au ciseau de M. Rauch ; la statue de celle reine, eu marbre blanc , repose sur un sarcophage décoré de sculptures emblématiques ; je ne connais rien de plus louchant que la pose de celte gracieuse figure étendue sur un tombeau , et paraissant dormir du sommeil des anges. La sérénité répandue sur ses nobles traits , l'abandon de ce beau bras qui tombe mollement à son côté, tandis que l'autre soutient une tête enchanteresse, la pureté des formes, l'élégance du dessin , retiennent longtemps le voyageur dans ce caveau funèbre où vit le souvenir de celte jeune princesse, si bonne aux jours de la grandeur, si imposante aux jours de l'adversité. Douée d'une âme forte, elle s'indigna du joug qui pesait sur l'iiurope. Les triomphes du grand Frédéric tourmentaient sa pensée ; rêvant de hautes destinées pour son époux et pour sa patrie, elle appela la victoire; le malheur lui répondit, et son courage seul lui demeura (idèle. Les maux sans nombreque sa généreuse mais fatale résistance avait attirés dans sa patrie retombèrent sur son cœur. Se condamnant aux plus rudes privations, elle exigea sa part des souffrances qui assiégeaient son peuple; couverte de vêtements obscurs, n'acceptant que les aliraeuls les plus gros-
siers, elle s'accusait de l'indigence de ses sujets, et voulait du moins la partager. Ce peuple , dont clic avail désire la gloire et causé les infortunes, donna des larmes sincères *a sa mort , et une douleur religieuse honore encore sa mémoire.
La surveillance et la garde de ce monument sont confiées à un soldat invalide âgédesoixanle-dix-huit ans, dont la carrière militaire offre une bizarre singularité. Entré au service sous le règne de Frédéric H, il a fait la guerre pendant quaranle-cinq ans sans jamais avoir vu l'ennemi ; il nous racontait naïvement que le hasard l'avait toujours placé dans les arrière-gardes ou dans les réserves, et que les divers régiments auxquels il avait appartenu ne s'étaient jamais présentés sur les champs de bataille tant qu'il en avait fait partie : il ne peut citer aucune victoire à laquelle il ait contribué; il ne peut montrer le plus léger coup de sabre. Il y a dans le monde des gens bien malheureux !
Le plaisir que j'éprouve à causer avec toi , mou cher Xavier, m'entraîne fort avant dans la nuit, et cependant je quille Berlin k la pointe du jour ; il faut donc que je te dise adieu. Bien que je compte m'arrêter quelques instants à kœnisberg, je ne pense pas queje puisse l'écrire de celte ville , et sans doute ma prochaine lettre sera datée de Mittaw , où me retiendront les souvenirs que nos princes ont dû laisser durant leur exil dans celle capitale de la Courlande.
LETTBE V.
Mitlaw , mai 1826,
J'aurais pu, mon cher Xavier, l'écrire de Kœnisgberg , où j'ai si\journé vingt-quatre heures; mais que l'aurais-je dit? il m'eût été difficile de décrire celle ville, puisque je n'ai vu de l'ancienne capitale de la Prusse que les quatre murailles de ma chambre, où m'a retenu une légère indisposition ; puis la roule qui conduit de Berlin à Kœnisberg ne m'a rien oITert qui m'ait paru digne d'appeler tes regards ; toute la Prusse occidentale est nu pays pauvre et nu, dont laridilé fatigue les yeux du voyageur : là couimoiiccul ces forêts de
SIX MOIS EN RUSSIE
sapins qai vont , dit-on , se multiplier devant nous jusqu'à Pétersbourg; point de paysages; partout, et parliculièrement entre Landsberg et Dirschaw, descampagnesindigentesqu'attristent , plutôt qu'ils ne les animent , quelques misérables troupeaux maigres qui cherchent une rare nourriture dans des plaines sablonneuses et stériles. Mais cette roule, loute désagréable qu'elle soit , excite encore les regrets lorsqu'on est arrivé sur le Strancl; c'est alors qu'il faut appeler à son aide toute la patience dont ou fut doué par la nature. Figure-toi, mon ami , qu'on parcourt trente-six lieues sur une langue de terre fort étroite qui sépare de la Baltique un grand lac nommé le Curisch-Haff; les regards ne rencontrent que des sables mouvants et de l'eau ; pour trouver plus de résistance , le postillon place une roue de la voilure dans la mer, et souvent les sables, poussés par le vent, en s'accumulant sur le chemin, vous enlèvent celte ressource et vous contraignent à de longs détours. Ou n'entend dans ce désert que le bruit des vagues , le cri des corbeaux et des oiseaux de proie , et l'on pourrait se croire à jamais séparé du monde , si les maisons de poste, situées à quelque distance de la route, au milieu de quelques sapins dont l'œil contemple avec joie la sombre verdure, ne venaient , comme de consolantes oasis, rompre la triste monotonie du voyage. A Nidden et àSarkau, ces maisons ne sont que d'indigentes chaumières ; mais , à Rositten, les ngards sont agréablement surpris par l'élégance et la propreté de l'habitation du maître de poste. Je ne saurais l'exprimer la sensation que j'ai éprouvée lorsqu'en entrant dans une chambre, j'ai entendu les sons d'un piano; un instant, j'ai cru cire le jouet d'une illusion, je m'attendais à voir paraître la fée protectrice de ces rives sauvages , à saluer une nouvelle Dame du Lac. Cet être mystérieux qu'embe'Iissait déjà mon imagination était tout simplement la fille du maître de poste, qui, sans doute élevée dans une ville voisine , a rapporté dans celle solitude un talent agréable partout, mais liien précieux au milieu des longs ennuis d'un désert.
Enlin, après avoir franchi non sans peine ces trisios parages, je suis arrivé à Memel, dernière ville [irussienne, et bientôt je suis entré dans l'empire russe. Si je ne consultais que les fatigues de la roule et mon désir de loucher au terme du voyage, je trouverais celle barrière bien éloignée des porles de Slraslourg; mais, en réfléchissant
à la puissance menaçante de cet empire colossal , je suis tenté de considérer ces cosaques placés à Polangen , comme beaucoup trop rapprochés des frontières de France. A peine avions-nous fait quelques lieues en Courlande , que nous avons rencontré des hommes dont la physionomie étrange m'a vivement frappé ; on les nomme les Lettes. Cette peuplade , vaincue vers le xni® siècle par des chevaliers allemands , n'a rien emprunté à ses vainqueurs ; elle ne s'est point mêlée avec les étrangers que la conquête amena dans son pays , et, conservant ses mœurs, ses coutumes et son langage, rien n'a pu triompher jusqu'ici de son obstination patriotique. Entourés d'Allemands, de Polonais et de Russes, les Lettes ne parlent ni ne comprennent les langues de ces trois peuples avec lesquels ils vivent; et l'aspect de ces hommes simples dont les mœurs primitives n'ont point été altérées durant cinq siècles par le contact des mœurs étrangères , m'a rappelé ces vers heureux de Voltaire dans la Henriade.
Belle Aréthuse , ainsi ton onde fortunée Roule , au sein furieux d'Amphitrite étonnée . Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs , Que jamais ne corrompt laniertume des mers.
J'ai visité Mittaw ; et dans cette ville assez bien bâtie, qui , par sa position au milieu des sables, ne peut offrir au voyageur ni promenade, ni points de vue pittoresques , je n'ai trouvé que le palais des anciens ducs de Courlande qui fût digne d'une mention. Ce château acquiert pour nous un nouveau degré d'intérêt, puisqu'il fut habité par le feu roi Louis XVllï et par nos princes durant les jours de la persécution : c'est là que l'auguste fille du malheureux Louis XVI donna sa main à Monseigneur le duc d'Angoulôme, préférant ainsi à des grandeurs éliangères les infortunes d'un parent exilé comme elle ; je me suis arrêté dans la chapelle où celte héroïque princesse jura, devant Dieu, de consacrer à consoler les souffrances d'un proscrit des vertus qui pouvaient embellir un trône. On nous a montré la chambre à coucher du feu roi . c'est en ce lieu que fut signifié, au nom de Paul \", à ces illustres bannis, au mois de janvier ^800, l'ordre de s'éloigner des étals russes dans le délai de vingt-quatre heures. Bravant les rigueurs de la saison, un monarque infirme partit sans proférer une plainte, et n'opposant à un ordre barbare que le courage de la résignation , cherchant uti asile où
SIX MOIS EN RUSSIE
il lui fût permis de reposer sa tête, ce noble exilé parut plus roi que le souverain forcé par la crainte d'outrager en sod hôte la double majesté de la naissance et du malheur.
Llauberge où je suis descendu à Mittaw appartient à l'ancien maître- d'hôtel de Louis XVIII, nommé Morcl ; il se maria dans celte ville , et, renonçant à jamais à la France, qu'il aurait pu revoir en ^S^i , il adopta pour patrie le pays où il rencontra la fortune.
J'ai assisté, ce soir, moucher Xavier, à un concert donné au profit des pauvres par une demoiselle qui appartient à l'une des premières familles de Miltaw : fort riche, âgée de trente-cinq ans, elle a jusqu'à ce jour refusé de se marier ; cultivant la musique avec passion, elle a acquis un merveilleux talent sur un instrument qu'on n'est pas accoutumé à voir dans les mains d'une femme , le violon ; et les amateurs accourus de trente lieues à la ronde pour l'entendre n'hésitent pas à la placer sur la même ligne que Rodes et Lafont, dont ils ont pu apprécier le mérite pendant le séjour de ces artistes en Russie. Je ne me permettrai point de prononcer; mais je crois pourtant qu'il y a dans celte comparaison plus d'esprit national que d'équité. Quoiqu'il en soit, j'ai été surpris du talent de celte femme , que distingue une grande vigueur d'exécution ; mais je n'ai pu m'empêcher d'approuver sa résignation a un éternel célibat , car le disgracieux instrument qu'elle a choisi , en l'obligeant à de continuelles grimaces , attirera toujours vers elle plus d'admirateurs que d'amants.