‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 504 sur 560 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Saint-Pétersboiirj], ^8 mai <82(j.

Il est donc vrai , mon cher Xavier, sept cents lieues me séparent de mon pays! Sans autre motif que le désir de comparer et de connaître, je me suis brusquement arrache à mes habitudes et à mes affections : mais aurai-je le temps, aurai-je les moyens d'étudier les mnnirs de cette nation, que de si loin je viens observer?

Arrivé depuis plusieurs jours à Pétersbourg , mes

premiers regards ont demandé un peuple à cette capitale factice de la Russie; ils n'ont encore rencontré que des princes , des palais et des casernes. Ce n'est point ici, me dit-on , qu'il faut chercher des Russes. Kn effet , les nationaux sont , pour ainsi dire, perdus au milieu de cette foule de Livoniens, de Lithuaniens , d'Estoniens, de Finois et d'étrangers de toute espèce qui composent cette colonie. Fh bien! puisque des circonstances, qu'il ne dépend pas de moi de changer , me forcent à séjourner dans cette ville improvisée; puisqu'il faut se résijjner a n'avoir pour objets d'étude que ces magnifiques et tristes conquêtes d'une civilisation hâtive , disputées à la mer par la puissance d'une seule volonté, nous visiterons ensemble, mon ami , ces innombrables édifices qui décorent Pétersbourg sans le peupler , et nous nous arrêterons surtout a ceux que des souvenirs historiques recommandent h notre curiosité.

Un homme qui fait mouvoir à son gré des millions d'hommes peut contraindre des marais jusqu'alors impraticables à porter de pompeux monuments , il peut fonder une ville immense ; la marche des siècles , l'agglomération des intérêts font seuls la véritable capitale d'un empire. Supposons un instant que de graves circonstances, ou même quelque royal caprice , éloignent de Paris ou de Londres la cour de France ou celle d'Angleterre ; les villes qu'elles auront choisies deviendront le siège du gouvernement; Paris et Londres n'en resteront pas moins les capitales de ces deux royaumes ; mais si le tsar se décidait aujourd'hui a changer de résidence , peu d'années suffiraient pour que ce majestueux échafaudage s'écroulât ; et cette ville , que ne soutient point l'affection des peuples , deviendrait bientôt un simple port de commerce. Il ne m'appartient pas de prononcer dans ce grand procès, qui existera longtemps encore au sujet de Pétersbourg, entre le gouvernement et la vieille aristocratie moscovite; ce n'est point à moi de décider si celte création gigantesque a été trop payée par les sacrifices sans nombre qu'elle a coûtés à la Russie. Elle fut un calcul de la politique do Pierre l*""", et, dans l'intérêt de son pouvoir, ce calcul était juste.

Si j'en crois des hommes qui ont parcouru les dilTorenles capitales do l'Furopo, aucune \illc ne peut être comparée à Pétersliourg. Je dois l'avouer, mon ami , il est impossible de n'être pas frappé d'un élonnemeut mêle d'admiration, à l'aspect de ces

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rues immenses dont l'œil ne saurait mesurer la longueur ; de ces places , de ces quais , de ces larges canaux ouverts à la Newa; de cette profusion de palais et d'édifices , élevés , comme par enchantement, sur un sol fangeux qu'il y a cent ans à peine des marais infects semblaient défendre contre les entreprises de l'homme. La surprise est d'autant plusviveenentrantparterredansPétersbourg, qu'on y arrive comme par hasard. Cette ville n'est point dominée par des collines qui permettent de la découvrir, et les misérables cabanes eu bois , éparses sur la route , ne fout pas deviner l'approche d'une grande cité. On ne la soupçonne qu'au moment où l'on aperçoit les élégantes et fragiles maisons de campagne que le luxe a semées autour d'elle, dans un rayon de douze à quinze werstes. ( Il faut trois werslcà et demie pour faire une lieue de France. )

Avant d'examiner en particulier chacun des édiOces qu'il mo faudra visiter, j'ai voulu prendre une idée générale de la ville ; je l'ai parcourue dans toute son étendue, et lu auras jugé sans doute, dès les premières phrases de cette lettre , que si mes yeux ont été éblouis , mon âme n'a point été satisfaite. C'est qu'on se lasse bien vite de l'étouuementetde l'admiration, c'est qu'on sent à chaque pas qu'il n'y a point ici de place pour le bonheur , car il n'y en a point pour la liberté.

Telle est, mon ami, la première impression que j'ai reçue; mais je ne la donne point comme un jugement. Je me suis entouré d'hommes impartiaux et instruits, qui dirigeront mes observations; et je le communiquerai tous les renseignements que je pourrai recueillir sur les mœurs , les préjugés et les habitudes de la nation russe; je le ferai part des différentes modifications apportées, depuis quelques années, par le gouvernement lui-môme au système suivi jusqu'à présent : elles doivent amener des améliorations que le caractère connu de l'empereur et les premiers actes de son règne semblent annoncer. Puisse l'entreprise extravagante et funeste de quelques hommes ne pas reculer , pour ce peuple , les jours de l'affranchissement qui , tôt ou lard , doivent se lever sur lui !

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LETTRE Vil.

Peler sbourg , mai 1 826.

Quelques littérateurs russes ayant appris mon arrivée à Pétersbourg ont voulu me prouver que les muses sont sœurs, et je dois d'heureux moments à leur affectueuse hospitalité. L'un d'eux, M. Grelsch , un des bibliothécaires de l'empereur , savant philologue , auteur d'une grammaire qui , déjà, fait autorité eu Russie , bien qu'elle n'ait pas été entièrement publiée , et propriétaire-rédacteur du meilleur journal de l'empire {l'Abeille du Nord), a donné hier un grand dîner, où se trouvait tout ce que Pétersbourg renferme aujourd'hui d'écrivains distingués dans tous les genres : Ta, j'ai vu M. Kriloff, qui doit à de charmantes comédies, et plus encore à ses fables, une réputation devenue européenne ; on l'a surnommé le La Fontaine de la Russie , et l'on rencontre , en effet dans ses compositions , une naïveté, une grâce qui lui donnent quelques rapports avec notre immortel bonhomme. Il porte dans le monde une dislraction silencieuse qui ajoute à la ressemblance, et justifie ce glorieux surnom. M. Bourgarine, collaborateur de M. Grelsch, est un homme d'un esprit des plus remarquables; il s'occupe en ce moment d'un ouvrage dont quelques extraits déjà publiés ont obtenu un grand succès ; il a pour titre : Le Gil Blas russe. Cet ouvrage est destiné à peindre les mœurs et les usages de toutes les provinces de celte nation ; on l'attend ici avec une vive impatience , et, s'il est permis de juger ce que doit être un livre par la conversation de l'auteur, ou peut affirmer d'avance que, pour l'originalité des tableaux , la finesse des aperçus, et le piquant des réflexions , celui-ci ne laissera rien à désirer. Près de moi étaient placés à table, M. Labanoff, à qui le théâtre russe doit la traduction de Phèdre et dlphjfjénie , et qui s'attache maintenant à reproduire dans sa langue .l//ja/«c et Brilannicus; M. Ismailoff, fabuliste estimé; M. Soumoff, jeune littérateur dont le talent s'annonce avec éclat , et M. le comte Tolstoï , habile graveur en médailles, qui a voulu que les arts vinssent ajouter leur gloire à rilluslration de sa naissance. Des poêles , des savants et des grammairiens complétaient cette

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réunion; des toasts ont été portés à la littérature française , la sœur aînée et bien-aimée de la littérature russe, et à l'empereur Nicolas I", qui, par un bienTait vraiment digne d'un grand prince, vient d'honorer les lettres dans la personne de M. Karamsin, historien de la Russie. Cet illustre écrivain, dont le nom n'est prononcé par ses compatriotes qu'avec une respectueuse cl reconnaissante admiration , est atteint d'une plilliisic pulmonaire qui laisse peu d'espérance pour sa \ie; on craint même (juil ne conserve pas assez de force pour entreprendre le voyage en Provence, qui lui était prescrit comme dernière ressource; et l'empereur, pour embellir du moins la lin d'une existence laborieuse , consacrée tout entière à la gloire de son pays, a daigné lui accorder une pension viagère de 50,000 roubles, réversible sur sa femme et ses cinq enfants jusqu'à la mort du dernier. La joie sincère que cette nouvelle a fait naître parmi tous ces littérateurs offrait un spectacle touchant; il semblait que chacun d'eux avait part aux dons du souverain. Combien d'injures, combien de calomnies , la dixième partie d'une pareille récompense, n'eût-clle pas attirées en France à l'écrivain qui l'aurait obtenue!

Vers la fin du repas , on a porté l.i santé de M. Joukowski, l'un des meilleurs poètes vivants de la Ruî'Sie , qui voyage en ce moment a l'étranger, et que je ne pourrai pas connaître ; j'ai à regretter aussi que de graves imprudences aient exilé au fond d'une province éloignée M. Pouchkin, jeune poêle d'an grand talent; du moins, j'ai pu recueillir quelques-unes de leurs compositions , que je me propose de transporter dans notre langue.

La plus franche gaieté a régné dans celte réunion ; et de curieux détails , de piquantes anecdotes m'ont fait connaître la censure littéraire de ce pays. Si j'en crois ces récits , les hommes armés , à Pétersbourg , de celte puissance inquisitoriale , ont porte jusqu'au sublime la science de l'interprélalinn ; et M. Félix Nogaret lui-même , de plaisante mémoire , cet ex-censeur qui , suivant l'énergique expression de l'un de nos premiers poètes dramatiques, trouvait des allusions comme un pourceau trouve des truffes; M. Félix Nogarct, qui se vantail d'apercevoir des crimes irrémissibles dans un ouvrage où la république assemblée ne parviendrjtit pas à découvrir un seul mot inconvenant , eût été contraint de reconnaître ici dos maîtres.

On nous a raconté, entre autres chefs-d œuvre de

la censure de Pétersbourg, qu'en ^8^3 on Russe voulut publier la relation d'un voyage fait en France en ^ S 1 2 : on ne trouva rien à blàmr r dans ces peintures de nos monuments , dans ces observations de mœurs , dans ces tableaux de nos costumer qui composaient l'ouvrage; seulement, la censure substitua sur le titre , et dans tout le cours de la relation , le nom del'Angletorreau non) de la France, parce qu'un bon Russe ne pouvait pas avouer qu'il avait voyagé, à celle époque, dans ce pays ennemi ; et au moyen de ce té(jer chayujement , elle permit la publication du livre. Tu devines que l'auteur ne profita pas de celte stupide autorisation.

Nous (levons confesser que nos censeurs de Paris ne sont pas encore de cette force; mais , patience!

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