I.ETTllt: Vill
Mai 4 826.
Personne n'ignore , mon cher Xavier, que le peuple russe est le plus superstitieux des peuples ; mais si l'on n'en a été le témoin , on ne peut se figurer jusqu'où est porté son attachement aux plus minutieuses pratiques d'une dévotion extérieure. Un Russe (je parle des classes inférieures) ne passe point devant une église, devant une image , sans s'arrêter , ôler son chapeau , et faire une douzaine de signes de croix ; et qu'on ne à' imagine pas que celle dévotion tourne au profit de la morale publique! il n'est pas rare d'entendre dans ime église un homme remerciant saint Nicolas d'avoir bien voulu lui offrir une uccasion de voler sans être aperçu. Voici un fait qui m'a été raconté par une personne digne de foi. Lu paysan russe avait égorgé une femme et sa fille , pour les dépouiller ; il est traduit devanl le juge , qui lui demande s'il observait les préceptes de la religion, et s'il ne mangeait pas de la viande durant le carême? A ces mots , le meurtrier s'indiguc d'un pareil soupçon; il signe son front, cl s'élonnc que son juge ail pu le croire capable de commettre un pareil crime.
Il sérail naturel de penser que ces hommes, si scrupuleux en matière de religion, professent un respect profond pour les ministres de leur culte :
SIX MOIS EN RUSSIE
OQ se tromperait. Par une coDtradictioo que je ne saurais expliquer, une influence funeste est attribuée par le peuple à la rencontre fortuite d'un prêtre, d'un moine, ou d'une religieuse ; et ce n'est qu'en prenant le soin de craclier trois fois par-dessus son épaule gauche, qu'un paysan russe peut conjurer les malheurs que l'aspect d'un prêtre doit nécessairement amener pour lui , durant loule la journée. Ce que j'avance là , je l'ai vu.
La superstition des Russes , leur vénération pour les temples et les images, doit te faire juger, mon ami , qu'ils n'ont rien épargné pour l'ornement des couvents et des églises. J'ai visité la plupart de ces édiflces, et je te parlerai d'abord du couvent de Saint-Âlexandre-Newski.
Il est situé à l'embouchure de la Tchernoya, petite rivière qui se jette dans la Newa. On suppose qu'en ^24l le grand prince Alexandre NeAvki remporta dans ce lieu une mémorable victoire sur les troupes coalisées des Suédois , des Danois et des Livoniens; et c'est en l'honneur de ce héros qui , avant sa mort, avait pris le cilice, et que la religion a mis au rang des saints, que Pierre I" désigna cette place, en ^7I0, pour y élever le monastère qu'il décora de ce nom célèbre dans les annales de la Russie. Ce couvent représente aujourd'hui un vaste château carré , entouré d'une muraille en pierre; son enceinte comprend trois bâtiments : la cathédrale, dite de la Sain!e-Trinité , avec la chapelle de Saint-Alexandre-Newski , l'église de l'Annonciation et celle de Saint-Lazare.
La cathédrale, élevée en ^790, sur les plans de M. Staroff, appartient à l'architecture grecque; le rétable est en marbre blanc d'Italie; il est orné d'un grand nombre de tableaux, parmi lesquels on remarque h Sauveur donnant sa bénédiction, peint par Van Dyck, V Annonciation de la Sainte-Vierge, par Raphaël Mengs , et la Résurrection , par Rubens. La porte sainte, en bronze doré, est surmontée d'un groupe de nuages qui supporte une auréole éblouissante où divers métaux , habilement mariés , offrent à l'œil un ingénieux mélange des différentes nuances des couleurs : l'intérieur est éclairé par une grande quantité de lustres d'argent; le plafoiid , les murs, les colonnes et la coupole sont couverts d'ai..besques peintes par ordre de l'empereur Alexandre.
Les restes moi tels du saint, a qui ce pieux monument est consacré , reposent derrière le chœur , a droite. La translation de ces reliques , en ^714, du
couvent de Rogestrenkoy dans la ville de Vladimir , où elles étaient déposées depuis -1264, jusqu'à Pétersbourg , fut une fêle nationale par laquelle Pierre 1" voulut célébrer la conclusion de la paix de Newstadt avec la Suède. Conduites par terre jusqu'à Nowgorod, là , elles furent placées sur un yacht pompeusement décoré ; l'empereur , accompagné d'une suite nombreuse, vint à leur rencontre jusqu'à l'embouchure de l'ijore; il les transporta lui-même dans sa galère , se mit au gouvernail, ordonna à ses offlciers supérieurs de ramer, et l'on arriva de la sorte jusqu'au couvent de Saint- Alexandre-Newski , au bruit des salves multipliées d'artillerie et des acclamations du peuple qui bordait les deux rives.
En 1752, l'impératrice Elisabeth orna ces reliques d'une châsse faite du premier argent qu'elle venait de recevoir des mines de Kolyvan : on ne saurait rien voir de plus riche que ce monument, éclairé dans les fêtes solennelles par une lampe d'or, dont Catherine H fit présent à cette église, en Md\ . Le gland suspendu au bas de cette lampe est enrichi de solitaires et de pierres orientales d'un grand prix. Il est à regretter que cette châsse magnifique, principal ornement delà cathédrale, soit placée dans un enfoncement qui ne permet pas de l'apercevoir en entrant, et qui oblige le voyageur à la chercher.
Outre les vases précieux , les mitres et les habits sacerdotaux chargés de pierreries, la sacristie de cette église conserve un grand nombre d'objets qu'elle offre à la curiosité des étrangers et a la vénération des Russes: lacouronned' Alexandre Newski, deux bâtons de commandement de Pierre !«•, le lit de repos sur lequel il rendit le dernier soupir, enfin une crosse patriarchale qu'il donna à l'archimandrite, et dont le pommeau , d'os blanc , avait été travaillé de sa propre main.
Les églises de V Annonciation et de Saint-Lazare sont devenues pour la Russie ce que devait être en France noire Panthéon ; elles renferment les cendres des hommes célèbres de l'empire. Si la postérité doit accorder un souvenir a la vie politique de ceux qui reposent ici , tous n'ont pas mérité les respects que de vaniteuses épilaphes réclament pour leur mémoire ; passons , en détournant les yeux, devant la tombe du comte Panin , et arrêtons-nous un instant près du monument de Souworoff. Il se compose d'une simple plaque de bronze ornée d'attributs militaires et incrustée dans le mur ; une in-
SIX MOIS EN RUSSIE
scriplioD portant son nom , ses litres , la date de sa naissance et celle de sa mort , indique la place où dort ce guerrier, dont les exploits furent trop souvent obscurcis par une inutile férocité.
On raconte que lorsque le catafalque de Souworoff arriva devant l'église, il fut longtemps arrêté à la porte, trop étroite pour lui livrer passage; on ne savait comment remédiera cet inconvénient, lorsqu'un des vieux soldats qui portaient le cercueil s'écria : En avant, enfants, Souworoff passait partout! Cette phrase énergique , l'enlhousiasme de ce soldat doublèrent les forces de ses compagnons ; on tenta un dernier effort, et le catafalque passa. Ainsi, cet homme intrépide , accoutumé durant sa vie à lutter contre les obstacles et à les surmonter, eut encore un obstacle à vaincre pour s'emparer de son tombeau I
Une inscription indiquant le seul titre que les Narischkin soient jaloux de revendiquer est placée sur le magnifique tombeau de marbre destiné aux membres de celte famille; elle est conçue en ces termes : Pierre 1^^ est sorti de leur sang.
Je néglige, mon ami, une foule de monuments pompeux consacrés à des morts titrés par la vanité des vivants ; mais nous ne quitterons pas celte funèbre enceinte sans payer un juste tribut d'éloges au chancelier Michel Woronzoff , qui s'est honoré lui-même en honorant la mémoire du premier poëte lyrique de la Russie. Lne colonne en marbre blanc, de sept pieds d'élévation, marque le lieu où repose le célèbre Lomonossoff, dont les odes ont mérité l'admiratiou des Russes. Au milieu des illustrations sanglantes qui peuplent ce cimetière , on aime à saluer la gloire innocente des muses.
Les moines du couvent de Saint-Alexandre sont au nombre de cent ; chacun des moines a sa cellule, mais ils mangent en commun. La règle qu'ils suivent fut établie par Théophane Prokopovicth , et confirmée par Pierre I'^' en 1725. Le titre d'arcliiinandrite de ce couvent appartient au métropolite de Saint-Pétersbourg, qui y tait sa résidence.
\in sortant de ce cloître et de ce cimetière , asile d'un double néant, on se trouve dans la plus belle rue de Pétersbourg , nommée la Perspective Nowjki, et l'on ne peut, mon cher Xavier, se soustraire aux rofloxions que fait naître la position de celte rue. Bornée, d'un côlé, par l'ininiense bàtilueiil de l'Amirauté, et de l'autre, par le couvent de Saint-Alexandre , elle est le ceolre de toutes les frivolités de la mode, de toutes les vanités du luxe,
de tout le fracas de l'opulence : l'œil du philosophe peut embrasser d'un regard les lieux où l'homme , en rêvant des trésors , se prépare a d'aventureuses et lointaines expéditions; l'espace où brillent un instant ces richesses payées par de si long travaux, et le terme où viennent aboulir tant de peines et tant d'orgueilleuses espérances.