‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 506 sur 560 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Mai 1826.

Avant de visiter les édifices qui, non moins que le couvent de Saint-Alexandre, appellent notre attention, nous ferons ensemble une excursion dans les salons de Saiut-Pétersbourg. Malheureusement les circonstances ne nous permettront pas de nombreuses investigations : la mort de l'empereur Alexandre , et le long deuil que prescrit l'étiquette; la perte que l'on vient de faire de l'impératrice Elisabeth, sa femme, princesse adorée en Russie, et digne , par son inépuisable bonté , de tout l'amour qu'on lui portait, de tous les regrets qui escortent son cerceuil , de Beloff, où elle a succombé, jusqu'à Pétersbourg où ses restes viennent rejoindre les restes de son époux bien-aimé; le nouveau deuil que ce nouveau trépas impose h toute la société, interdisent pour quelque temps les fêtes et les assemblées bruyantes. 11 est cependant quelque maisons que l'ennui a déjà rouvertes; j'ai assisté à plusieurs réunions, j'ai été invité à plusieurs dîners, et les salons de Pélersbourg ont offert a mes yeux un spectacle assez étrange ; j'y ai trouvé les deux sexes réunis , mais non pas confondus. Dans une soirée, les danws se groupent autour d'une table présidée par la maîtresse de la maison ; les demoiselles vont s'élablir dans quelque coin de l'appartcmenl; les hommes adressent, en entrant, quelques mots aux dames de la table , et bientôt se rassemblent entre eux; les jeunes gens n'usent qu'avec un extrême scrupule, on pourrait dire avec une certaine répugnance, de la liberté qui leur est accordée, de causer avec les demoiselles. Comme tous les jeunes gens nobles (et il n'y en a point d'autres dans les salons, puisque les classes intermédiaires sont inaperçues ou Russie)

doivent être et sont militaires , et que , dès 1 âge de seize ans , ils sont enrégimentés, leur éducation, quelques soins qu'on y ait donnés, ne peut jeter de profondes racines ; ils ne peuvent avoir sur toutes choses, que des notions superficielles. Ils éblouissent d'abord par un certain éclat; mais , condamnés tout à coupa un service militaire que rendent vraiment pénible les revues , les parades , les exercices multipliés auxquels on les oblige, ils n'ont le temps de rien approfondir. Durant ses études, un enfant apprend à apprendre , et la vie que mènent les jeunes Russes ne leur permet pas de se livrer à ces travaux sérieux dont l'éducation première n'est que la préparation indispensable. Nécessairement , le cercle de leurs idées doit se rétrécir et se borner bientôt à la tenue des régiments , aux chevaux et aux uniformes; ils se rappellent et ils répètent ce que leurs instituteurs ont confié à leur jeune mémoire; et l'on pourrait les comparer à des arbres étalant, aux regards un moment trompés, les fleurs brillantes dont une main officieuse décora leurs branches. Tu sens bien , mon cher Xavier , qu'il est d'heureuses exceptions , et qu'on peut trouver ici des jeunes gens qu'une organisation vigoureuse dérobe à la règle commune, et dont l'élude mûrit et féconde les esprits ; une application générale de cette comparaison serait donc injuste, et moimême, j'en ai déjà rencontré quelques-uns que distinguent et leur insiruction et l'élévation de leurs idées.

La séparation des deux sexes n'est pas observée moins rigoureusement dans les dîners que dans les réunions du soir : on donne le bras a une dame pour sortir du salon ; mais cet éclair de familiarité s'évanouit à la porte de la salle à manger : toutes les femmes se placent d'un côté de la table, tous les hommes de l'autre; de sorte que, durant le dîner , les deux sexes ne peuvent guère communiquer entre eux que par quelques monosyllabes jetés au travers des vases de fleurs qui décorent le surtout : il semble que ce soit une espèce de transaction entre les coutumes de l'Europe et celles de l'Asie. Les mœurs gagnent-elles quelque chose à cette pudique et sévère séparation? Je l'ignore; mais ce qu'on peut affirmer , c'est que l'esprit de société doit y perdre beaucoup.

Je vois habituellement a Paris , mon cher Xavier ,des Français qui ont vécu à Saint-Pétersbourg, il y a trente ans , et qui , dans leurs longs récils, m'ont retracé vingt fois le tableau le plus séduisant

des fêtes , des assemblées qui se succédaient pour eux dans cette capitale. S'il faut les en croire , l'esprit, le bon goût, la piquante causerie , chassés de France par les orages politiques, s'étaient réfugiés aux bords de la Newa; moi , simple et crédule, je m'attendais h retrouver ces aimables émigrés sur ces rives lointaines; je demandais au jardin Strogonoff , aux salons de la princesse Radziwill , ces fêtes brillantes , ces amusantes réunions dont l'image, si souvent placée sous mes yeux , s'était gravée dans ma mémoire ; mais , soit que les événements qui ont pesé sur la Russie aient changé la disposition des esprits , soit que le voile de tristesse et d'ennui qui, depuis longues années, environne l'Europe, se soit étendu jusque sur ces pays éloignés, je ne rencontre pas ici le moindre trait des agréables peintures qu'on avait présentées à mon imagination. On est aussi sérieux, aussi ennuyé dans les salons de Pétersbourg que dans les salons de Paris; et , comme on n'y parle pas politique , on n'a pas môme la ressource de médire des ministres.

Certains voyageurs , et notamment l'auteur des Mémoires secrets , ont dénoncé à l'Europe l'ignorance des femmes russes : je ne sais s'ils étaient équitables à l'époque où ils portaient ce jugement ; mais je ne puis le ratifier. Profitant des privilèges attachés à ma qualité d'étranger, j'ai plus d'une fois franchi la ligne de démarcation établie entre les deux sexes; j'ai causé avec ces femmes qu'on accuse d'ignorance; et, chez la plupart d'entre elles , j'ai trouvé une instruction variée jointe h une extrême finesse d'esprit, une connaissance souvent approfondie des différentes littératures de l'Europe , et une grâce d'élocution que pourraient envier beaucoup de Françaises. C'est surtout chez les jeunes personnes que ces qualités se font plus particulièrement remarquer : cela prouverait que , depuis le dernier siècle , l'éducation des femmes , en Russie, a pris une direction nouvelle, et que ce qui a pu être vrai il y a trente ans a cessé de l'être aujourd'hui. Il est assez commun de rencontrer a Pétersbourg des demoiselles parlant avec une égale facilité le français , l'allemand , l'anglais et le russe; j'en pourrais citer qui écrivent dans ces quatre langues , et dont le style est remarquable par une rare correction , jointe à une grande élégance. Cette étendue de connaissances, cette supériorité morale expliquent peut-être l'abandon où les laissent les jeunes gens , et la répugnance qu'ils éprouvent a se rapprocher d'elles.

SIX MOIS EN RUSSIE

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