‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 507 sur 560 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Mai ^82C.

11 m'a fallu interrompre ma lettre, mon cher Xavier, pour remplir l'engagement que j'avais pris de me rendre a Ekallierinoff ; c'est un lieu de réunion et d'amusement, situé à la porte de Pétersbourg, et dans une position délicieuse, à l'entrée du golfe de Finlande : on y trouve un restaurateur, un waux-hall , et des jeux de toute espèce; mais , en ce moment, il est défendu de se livrer à des plaisirs bruyants, de sorte que les salles de danse , les montagnes russes , les clievaux de bois, les balançoires , et tout ce qui sert d'aliment à la gaieté publique , sont maintenant abandonnés. Je ne crois pas, au reste, que, dans un temps ordinaire, les Russes fassent , du moins a Pétersbourg, un usage fréquent de ces divertissements ; ils paraissent sérieux et graves , et l'étranger , le Parisien surtout, doit être étonné du silence qui règne dans les promenades : les Russes semblent se promener par ordonnance du médecin.

Ekatherinoff et Krestofski sont les lieux de rassemblement les plus fréquentés par les citadins durant les jours de fête ( qui sont si multipliés en ce pays , et cbômés si scrupuleusement , que , de compte fait, il n'y a pour les ouvriers, pour les établissements publics , pour les marchands et les écoles, que six mois de travail dans l'année) : on y va par terre ou par eau. La quanlé de droschki , petites voitures découvertes , à quatre roues , fort basses et fort incommodes , qui transportent les promeneurs de Pétersbourg à likathcrinoff ou à Krestofski, est innombrable; ces (/ro.fc/j/d sont des équipages de place qui remplissent, dans les villes russes, le même ofûce que les cabriolets a Paris; ils sont menés par des cochers avec une extrême rapidité, et, s'ils ne vous garantissent ni de la pluie , ni de la boue, ni de la poussière, du moins ils arrivent promptemeut h leur destination. Chacun de ces équipages a un numéro ; mais, par suite sans doute de l'usage où l'on est en ce pays d'attacher aux hommes le signe de la servitude, ce n'est pas la voiture , c'est le cocher qui porte celle mar-

que de dépendance, gravée sur une plaque de ferblanc qu'une courroie suspend au milieu de son dos.

J'ai visité, a r:katherinoff, l'une des maisons de plaisance de Pierre pr : les chambres qu'il habitait sont restées dans l'étatoù elles étaient de son temps* on conserve précieusement dans une armoire et l'on nous a montré deux habits de cet empereur : l'un , son habit de gala , est de drap bleu orné d'une étroite broderie en or; l'autre est un habit de buffle qu'il portait à Pultawa; on nous a fait voir aussi une tabatière en bois , tournée par lui. En général , tout ce qui a appartenu à cet homme extraordinaire e«t ici l'objet d'une religieuse vénération ; et, quoi qu'en ait pu dire la partialité dénigrante de certains historiens moilernes, il faut que ce peuple ait la conscience des services rendus à la Russie par Pierre 1^'', pour exprimer à son seul nom un sentiment de respect aussi profond : la postérité est arrivée pour ce souverain et la postérité n'est point flatteuse.

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