‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 508 sur 560 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Juin (820.

Dans une de mes précédentes lettres, je te parlais de M. Karamsin , et je te faisais part des craintes que l'on éprouvait pour la vie de cet illustre écrivain; ces craintes n'étaient que trop fondées: il a succombé après de longues souffrances, et ses obsèques ont eu lieu au couvent de Saint-Alexandre- Ne\vski. Son corps, accompagné jusqu'à sa dernière demeure par une foule d'hommes distingués dans tous les genres, a été déposé vis-à-vis du corps de Lomonossoff; de justes honneurs lui ont été rendus* mais ces honneurs, il fjut le dire, c'est moins à l'écrivain célèbre qu'au conseiller privé de l'empereur, c'est moins à l'historien qu'à l'historiographe de la Russie , qu'on les a décernés. Dans ce pays où le chef du gouvernement est tout , il n'esl d'illustration que celle qui vient de lui ou qu'il sanctionne [)ar dos titres; et, coninii^ la nation so compose de ballants et de battus, c'est à qui se rangera dans les premiers ; de sorte que la gloire

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littéraire ou la gloire des arls est moins un but qu'elle n'est un cbemio. 11 faut que l'écrivain ou l'arstiste obtienne une place, un titre, un rang dans l'état, pour être considéré; alors, il est sur la même ligne qu'un sot pourvu d'un grade ou décoré d'un cordon , et il a droit aux mêmes avantages; alors seulement il est quelque chose. C'est donc une obligation pour lui de chercher les faveurs de la couronne , puisqu'elles sont l'unique moyen qu'il y ait ici de sortir de la foule.

La nation russe est formée de paysans esclaves, de paysans affranchis, de marchands et de nobles.

Le paysan esclave est attaché a la glèbe : on le vend en même temps que la terre; quelquefois on vend les hommes individuellement; mais le gouvernement ne favorise pas ces sortes de marchés qui , en arrachant le paysan au sol qui l'a vu naître au village où se sont concentrées toutes ses affections, lui enlèvent la seule consolation que lui ait laissée la servitude. Le seigneur a deux moyens de faire frucliûer sa terre : ou il la livre a ses paysans pour la fertiliser, en leur imposant une redevance qu'ils paient par tête , ou il exige d'eux trois jours de travail par semaine , dans une portion de la terre dont tous les produits lui appartiennent; et pendant les trois autres jours, le serf cultive pour lui une portion de terre calculée pour qu'elle sufflse à sa nourriture et à celle de sa famille. Toutes les fois que le seigneur possède des champs productifs , les paysans sont employés au labour; mais si la nature du sol se refuse à la culture , le propriétaire donne des congés à ses esclaves; il- leur permet d'exercer , dans les villes ou dans les villages, une industrie quelconque , a la charge de lui payer une certaine somme par année. Les fruits de cette industrie sont souvent assez considérables pour enrichir les esclaves ; et alors tous leurs efforls tendent à reconquérir la liberté , qui leur est vendue par leur maître ; quand ils ont obtenu celte faveur, ils entrent dans la classe des paysans affranchis. Les serfs, quelle que soit la fortune qu'ils doivent a leur industrie, ne peuvent posséder en leur nom des terres et des paysans; ils eu achètent cependant, mais l'acquisitiou est faite sous le nom de leur seigneur , dont la bonne foi est la seule garantie qu'ils puissent opposer à une usurpation. Il est pres(iue sans exemple, au reste , que les seigneurs , prolitant des avantages que leur donne celte possession simulée, aient dépouillé leurs esclaves des fruits de leur travail. N'est-ce pas un étrange

spectacle, mon cher Xavier, que celui de ces hommes à la fois serfs et despotes?

Les paysans de la couronne, c'est-à-dire ceux qui cultivent les terres appartenant au domaine impérial , sont libres ; régis par la police territoriale, ils vivent sous l'empire des lois, et ne sont point soumis aux caprices ou aux volontés d'un maître; ils paient des fermages , et ne sont point enchaînés au sol. Leur position serait donc préférable , sous tous les rapports , à celle des esclaves des seigneurs, si la police territoriale, mieux rétribuée par le gouvernement , n'exerçait pas sur eux des vexations trop rarement réprimées. On ne peut se le dissimuler, l'administration de ce vaste empire exige de promptes et importantes améliorations : les émoluments des employés , hors de toute proportion avec leurs besoins , leur font presque une loi de la vénalité. Comment un gouvernement peut-il punir les concussions, lorsqu'il ne donne pas à ses agents les moyens de vivre? Tous les traitements des différents grades, fixés sous le règne de Catherine, n'ont pas changé depuis celte époque; mais alors le rouble valait qiuitre francs, il représente un franc aujourd'hui ; ainsi l'employé auquel était accordée une somme de mille roubles par année jouissait , dans un temps où le prix de toutes les choses nécessaires à la vie était moins élevé qu'il ne l'est maintenant, d'un traitement quatre fois plus fort que celui qu'il possède k présent. Espérons que l'empereur Nicolas ler , dont les intentions généreuses se sont déjà manifestées, portera un regard attentif sur cette intéressante partie de son gouvernement. On dit ici que d'incroyables malversations avaient récemment appelé vers Kronstadt une sévère investigation ; au moment où elle commençait, tous les magasins de la marine ont été brûlés, et l'on soupçonne, à Pétersbourg, que les agents qui allaient être l'objet de recherches peut-être dangereuses ont rendu leurs comptes couimc le cardinal Dubois faisait sa correspondance. Tu comprends, mon ami, que je ne consigne ici qu'une opinion populaire; mais quelle que soit la créance qu'elle mérite, il n'eu est pas moins vrai que la marche habituelle de l'administration , en ce pays , autorise ou du moins excuse de pareils soupçons. Revenons aux paysans esclaves.

Ces hommes sentent tout le malheur de leur situation , et le mot de liberté a plus d'une fois frappé les échos de leurs misérables cabanes eu bois; mais la liberté, comment reutcodcut-ils? Ils se (igureat

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qu'en brisant leurs chaînes l'empereur leur donnera la portion de terre que leurs anctitres ont cultivée et que leurs bras fécondent aujourd'hui. Ils se sont accoutumés à considérer comme une propriété ces champs où dorment leurs pères, où sont nés leurs enfants : pour eux . être libre c'est posséder. Il sera difficile de leur faire comprendre que l'empereur ne peut pas enlever à leurs seigneurs la terre qui leur appartient, et ce n'est pas la le moindre obstacle à leur affranchissement. Si, pourtant, un oukase du monarque arrachait à l'aristocratie russe l'empire absolu que Boris Goudonoff lui donna jadis sur les paysans , les seigneurs , propriétaires de terres productives, souffriraient peu de cette mesure, car alors ils auraient des fermiers au lieu d'avoir des serfs, et il est même probable que leur revenu s'augmentererait; mais ceux dont le patrimoine est rebelle à la culture seraient corapléteraent ruinés , puisqu'en possédant la terre sans les paysans, ils seraient dépouillés de la seule partie de leur propriété qui compose leur fortune. C'est l'industrie de leurs esclaves, ou plutôt c'est la redevance qu'ils perçoiventsur les fruits de cette industrie, qui forme leur richesse, et il est évident qu'une fois affranchis les paysans cesseraient de payer le tribut qu'ils doivent maintenant au seigneur.

J'ai dit, mon ami , que les paysans sentaient îe malheur de leur situation; et cependant cette situation n'est pas également malheureuse pour tous. Ceux qui appartiennent aux seigneurs jouissant d'une grande fortune, c'est-à-dire possédant plusieurs milliers de paysans, sont moins à plaindre que d'autres. Gouvernés paternellement, ils n'ont point a redouter l'excès du travail , l'augmentation arbitraire des redevances , car leur nombre est assez considérable pour qu'une capilation modique suflise à tous les besoins, à toutes les fantaisies de leur maître; mais le petit propriétaire , qui ne peut disposer que de quelques centaines d'existences, livré, comme son riche voisin , a toutes les exigences du luxe, doit, pour trouver les moyens d'y satisfaire , imposer de plus dures obligations h ses esclaves. Condamnés alors à un travail , parfois au-dossus de leurs forces , ces infortunés doivent compte de tous leurs moments, et le morceau de pain noir qui soutient leur misérable vie semble presque un vol fait au seigneur.

Le gouvernement recrute son armée en prenant un certain nombre d'hommes par cinq cents, soit sur les serfs des propriétaires , soit sur les paysans

libres de la couronne. Lorsque doit arriver l'époque du recrutement, le propriétaire, afin de réparer la perte qu'il va éprouver , se hâte de marier queirjues serfs célibataires, ceux-l'a, surtout, que leur âge appelle au service, et, quand ils s'éloignent du village, peut-éire pour n'y plus revenir, ces jeunes esclaves, récemment accouplés, laissent du moins au maître des espérances de remplacement.

On m'a fait connaître un usage qui m'a paru tellement étrange, que j'ai longtemps hésité à y croire; mais, comme je n'ai aucune raison de suspecter la bonne foi des personnes qui me l'ont révélé, force m'a été de me rendre. On prétend que, lorsque dans les terres d'un seigneur les mariages entre les serfs ont produit beaucoup plus de filles que de garçons le propriétaire, appauvri par ces demi-créations (car les hommes sont sa principale richesse), trouve aisément le moyen de les rendre utiles. Il marie à des filles nubiles les enfants mâles dont l'existence lui appartient; et, pour obtenir promptemcnt les fruits qu'il ne pourrait espérer de ces hymens prématurés, il oblige le père de l'époux enfantin à remplir les devoirs de son fils jusqu'au moment où celui-ci pourra s'en acquitter lui-même. C'est, diton, de tous les ordres que reçoit cet esclave, celui qu'il exécute avec le plus de plaisir. Ainsi , dans ce cas, quej'aime à croire très-rare, le paysan, cumulant des fonctions et des qualités bien distinctes est à la fois l'aïeul et le père des enfants de son fils et ceux-ci se trouvent réellement les frères du mari de leur mère. On assure aussi que ces époux in partibus, arrivés à l'âge où ils peuvent prendre possession de leurs droits, tâchent de marier le plus promptement possible les enfants dont les a gratifiés celui qui a rempli leur inlerhn, afin d'être obligés à leur tour de rendre à leur fils le bon office qu'ils ont reçu de leur père. 11 résulte, comme tu vois, de ce besoin qu'éprouve le seigneur d'une nombreuse population un ricochet tout-a-fait moral. Voilà donc jus(|u'où peuvent conduire des institutions barbares!

Si le physique des hommes fournis à larmée est l'objet d'un scrupuleux examen , ou ne s'occupe guère du moral , parce qu'au régiment les moyens de correction ne manquent pas; aussi les seigneurs donnent-ils à l'armée tous les mauvais sujets qui se trouvent sur leurs terres. Dans les anmes où il u'y a pas de recrutement, le propriétaire a encore la faculté (le se débarrasser des hommes adonnés à des vices honteux, eu Icspréseulant au gouvernement

qui les prend et lui donne un reçu. Ces hommes comptent en défalcation du nombre que le seigneur devra fournir plus tard. C'est ainsi que s'explique la sûreté du voyageur daus ces immenses forêts, dans ces vastes plaines souvent inhabitées, où les crimes pourraient être si communs, et se dérober si facilement à la vengeance des lois.

Ou répète sans cesse , mon cher Xavier , et j'ai avancé moi-même qu'en Russie il n'existe que deux classes, les maîtres et les esclaves; et pourtant cette assertion n'est pas rigoureusement vraie; un état intermédiaire remplit, tant bien que mal, l'espace immense qui sépare l'homme qui peut tout de celui qui ne peut rien; et si cette classe n'est ni assez nombreuse, ni assez considérée pour qu'on l'aperçoive au premier coup d'œil, un regard attentif la fait découvrir. L'impératrice Catherine, dans l'intention de former un tiers-état eu Russie, déclara par un oukase que tout paysan de la couronne ayant un pécule suffisant pour exercer une branche d'industrie pourrait quitter son village, aller s'établir dans une ville , et s'y faire inscrire sous le titre de mecliecliémne (bouigeois); la même faculté ayant été accordée .aux affranchis des nobles, le nombre des mechechénines s'accroît tous les jours. Viennent ensuite les trois classes de marchands, nommées première , deuxième et troisième gliUdes; c'est le prix de la patente qui assigne au marchand son rang dans l'une de ces classes. La première ghilde jouit à peu près des mêmes privilèges que la noblesse; il lui est permis de posséder des terres et des esclaves, tandis que les deux autres ne peuvent acheter que des maisons ou des biens sans paysans; c'est là que s'arrêtent aussi les droits des mecliechénines. Ceuxci sont obligés de fournir des recrues à l'armée, et de les présenter en nature; mais les marchands, en payant une certaine somme au gouvernement, sont affranchis du service effectif.

Il n'est pas rare de rencontrer, en Russie, des gentilshommes dont les pères sont encore esclaves; et voici comment s'explique celle bizarrerie. Par la protection d'un seigneur, l'enfant d'uu paysan peut être placé dans une école militaire; il y fait son éducation, en sort comme enseigne, entre au service, et le voila noble! Ce qui peut paraître singulier, c'est qu'en lui adressant la parole ou en lui écrivant, on est obligé de lui dire : Vaché blnhorodio, c'est-à-dire, l'OMS qui êtes d'une race noble; et pendant ce compliment on administre peut-être des coups de knout h la souche de celle noble race.

Bien que les privilèges de la première ghilde des marchands soient assez étendus, comme tu as pu le voir, mon ami, et sembleraient devoir les rapprocher de la noblesse, il n'en existe pas moins une distance immense entre ces deux classes. L'éducation , les habitudes , le coslume même des marchands, qui n'ont point encore renoncé à la longue barbe, enfin l'orgueil de l'aristocratie, tout les sépare. On ne saurait se figurer jusqu'où va la finesse du marchand russe; chez lui l'esprit le plus délié se cache sous les apparences d'une bonhomie naïve. Pierre I^^ le connaissait bien, et lorsque ses conseillers l'engageaient à défendre aux juifs le séjour dans ses états : « Non, non, répondit-il, qu'ils » viennent, qu'ils s'adressent à mes barbus, et vous » verrez qu'ils ne feront pas longtemps des affaires » en Russie. » En elfet, ils ont senti bien vite qu'ils ne pouvaient pas lutter de ruse et d'adresse , et ils ont bientôt repris le chemin de la Pologne et de l'Allemagne. Les commerçants étrangers prétendeni que, pour la finesse, un marchand russe vaut au moins deux juifs.

Les magasins à prix fixes sont fort rares ici , et l'acheteur doit se tenir en garde contre l'impudente exagération des prix ; il faut , s'il veut être moins trompé, qu'il offre d'abord le tiers, tout au plus, de la somme qu'on lui demande, il m'est arrivé d'obtenir pour 53 roubles un objet que le marchand ne pouvait pas, disait-il, me donner à moins de \ 25.

Je m'arrête ici, mou cher Xavier. Un importun vieut ra'arracher au plaisir que j'éprouve à m'en- Irelenir avec loi. C'est un jeune Livonien, qui fait des vers français ; il veut , dit-il, causer avec moi littérature; cela signifie qu'il veut me lire ses vers. Je me résigne, et je renvoie à demain les renseignements que je dois le donner maintenant sur la noblesse.

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