LETTRE XII
Pétersbourg, juin 4 826.
Je prévois, mon ami, qu'aujourd'hui j'aurai peu de temps a te consacrer. Dans quehiucs heures, le corps de l'impératrice Klisabeth doit entrer dans
SIX MOIS EN RUSSIE
Pétersbourg; il me Taudra contempler ce liisle cl majestueux spectacle, dont je te rendrai compte dans ma prochaine lettre; et, pour ne rien perdre des instants qui me sont laissés, j'entre en maticre sans préambule.
La noblesse russe est divisée par classes , au nombre de quatorze ; elles sont toutes assimilées à un grade militaire; la quatorzième correspond au grade ^'enseigne, et l'on remonte ainsi jusqu'au rang de feld-maréclial, qui forme la première. Celte assimilation , a laquelle n'échappent pas même les femmes qui occupent quelques charges à la cour, offre un spectacle assez singulier : les demoiselles d'honneur ont, je crois, le rang de capitaine; de sorte que toute la noblesse est transformée en un innombrable régiment, et l'empire en une vaste caserne. Dans ce pays, tout noble qui veut jouir des prérogatives attachées à sa naissance doit être au service, soit civil, soit militaire. Cette obligation fut imposée à la noblesse par Pierre I", et ceux qui refusèrent de s'y soumettre furent déclarés déchus de leur rang ; ils sont soumis au recrutement comme les simples paysans ; ils labourent leurs terres, mais il leur est interdit de posséder des esclaves. Le gentilhomme russe commence ordinairement par entrer au service militaire, et, lorsqu'il est parvenu au grade de colonel, s'il ne veut pas suivre la carrière des armes, il obtient un rang civil équivalent au grade supérieur à celui (ju'il abandonne; alors il brigue un emploi de gouverneur ou de vice-gouverneur d'une province, ou quelque place éminenle dans les douanes, et, chose remarquable, il prend en fort peu de temps l'esprit de son nouvel état. Pour lui, c'est un moyen de faire ou de rétablir sa fortune ; carj ainsi que je te l'ai dit , le désintéressement n'est pas la vertu des administrations russes.
Depuis plusieurs années, les affaires des seigneurs sont fort dérangées. L'exporlation des grains a été peu considérable; dans un assez grand nombre de gouvernements, les paysans, bercés sans doute par de lointaines espérances , se refusent à payer les redevances que le seigneur a le droit d'exiger d'eux ; ils ne se révoltent point contre son autorité, mais ils affirment qu'ils n'ont pas d'argent, et celui qu'ils possèdent, ils le cachent : menaces, prières, châliments, tout vient échouer contre celte indigence prétendue. Kt cependant le besoin du faste, incurable maladie de la noblesse russe, ne diminue pas avec les moyens de le satisfaire; les seigneurs alors ont recours au Lomlmrd, établi par l'empereur
Alexandre dans le louable but de les dérober à la rapacité des usuriers. La couronne leur prêle d'assez fortes sommes, a un intérêt modique; mais cet intérêt , ils négligent souvent de l'acquitter : leur dette s'accroît d'année en année, et le moment arrive oîi la terre qui servait de garantie devient la propriété du domaine. Les esclaves se trouvent ainsi paysans de la couronne : ils sont libres ; et celte instilution du Lombard, qui ne semble au premier coup d'œil qu'un établissement de bienveillance pour la noblesse , acquiert par la négli[jence des seigneurs une grande importance politique.
Il est impossible d'être plus hospitalier que le seigneur russe; il recherche les étrangers, et surtout les Français; mais ici, plus que partout ailleurs, il faut bien prendre garde de trop se confier à ces obligeantes démonstrations, qui ne sont souvent que d'aimables faussetés. Ln étranger doit surtout éviter de se prodiguer; car, s'il s'abandonne d abord aux affectueuses protestations dont il est l'objet, il se prépare pour l'avenir de pénibles déceptions. Ln Russe débute par se dire votre intime ami, bientôt vous devenez une simple connaissance, et il Unit par ne plus vous saluer.
Nous avons remarqué avec étonnement en France la facilité, la grâce d'élocution des Russes dans un idiome étranger. L'étonnemenl cesse quand on a vu de près leur système d'éducation. Dès l'âge le plus tendre, les enfants entendent parler français; à peine sont-ils en état de se livrer à quelques études, qu'ils sont confiés a un outcliilel (précepteur) français ; c'est notre langue qui leur sert à exprimer leurs premières idées, c'est avec nos grands écrivains qu'elles se développent, et nécessairement elles en reçoivent une empreinte que rien ne saurait effacer. La langue russe d'ailleurs, mélange agréable de douceur et de force, donne à l'organe de la parole une flexibilité qui lui permet de se familiariser promptement avec toutes les consonuances; aussi les Russes prononcent-ils sans difliculle I allemand et l'anglais , qu'ils apprennent également dès l'enfance. Mais ces idiomes, qu'ils possèdent parfaitement, sont pour eux d'un usage moins habiluel que le nôtre : c'est le luxe de l'instruction ; la langue française est un besoin. Depuis quelque temps, l'éducation paiticulière est moins en vogue (ju'elle ne l'était jadis; on commence ii y renoncer pour adopter le système de l'éducation publique, à la fois plus économique et plus prolilable par l'émulalion qu'elle excite entre les élèves. Plusieurs pensionnats
out été établis à Pétersbonrg; ils sont fondés et dirigés par des Français; les professeurs qui instruisent les enfants, les modèles qu'on met sous leurs yeux, les pensées que l'on confie à leur jeune intelligence, tout est français. Notre orgueil national doit être satisfait sans doute de cet hommage rendu à notre langue, à nos usages, à notre littérature; mais , en examinant ce système d'un œil philosophique, n'y trouvera-t-on pas de graves inconvénients? La distance qui sépare les hautes classes de la société de ce qu'on nomme le peuple est immense. Le mode d'éducation suivi pour les jeunes seigneurs ne sert-il pas encore à l'accroître? ne détruit-il pas toute espèce de rapports entre eux et les classes inférieures? Tournure d'esprit, sentiments, langage, coutumes , tout est différent. Et puis des professeurs étrangers peuvent-ils inspirer à leurs élèves l'amour du pays? Peuvent- ils former des Russes? Je ne le pense pas; et j'ose croire que, pour rencontrer le véritable patriotisme, c'est chez le peuple qu'il faut le chercher. Le gouvernement paraît avoir fait celte réflexion ; car on parle en ce moment de la formation prochaine de collèges impériaux, oîi la base de l'éducation sera du moins en harmonie avec les mœurs, les lois et les institutions du pays.
Quand j'ai dit, mon cher Xavier, que des professeurs étrangers ne pouvaient former des Russes, je ne crains pas d'avoir été trop loin ; et certes les exemples ne me manqueraient pas pour venir à l'appui de mon assertion. Serait-il bien difflcile de trouver à Pétersbonrg des hommes fort instruits, s'exprimant avec élégance en français, en anglais, en allemand , et qui seraient fort embarrassés d'écrire correctement quelques pages de russe? Non, sans doute; et je pourrais citer un très-grand seigneur, exerçant de hautes fonctions, qui , lorsqu'il doit rédiger un arrêté , le compose en français et le fait traduire par un secrétaire. J'avouerai, mon ami, qu'il est agréable pour un voyageur français de retrouver a sept cents lieues de son pays les habitudes, le langage et jusqu'aux plaisanteries de la France ; mais , pour moi , ce n'est pas la ce que je Tiens chercher en Russie , et, en voyant ces Russes francisés, je me suis plus d'une fois écrié avec Béranger :
Jalme qu'un Russe soit Russe , El qu'un Anglais soit Anglais, etc.