‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 510 sur 560 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Pétersbourg, i i juin.

Au moment où je finissais ma dernière lettre, le canon de la forteresse m'annonçait l'entrée dans Pétersbourg du convoi funèbre de l'impératrice Elisabeth. Je me suis rendu sur le quai; j'ai loué une de ces barques élégantes qui couvrent dans cette saison la surface de la Newa , et, bercé sur ses flots limpides, j'ai contemplé sans obstacle la marche imposante du cortège , qui , pour arriver à la forteresse, a dû traverser l'immense pont de bateaux destiné a unir les deux rives du fleuve. Ce pont, le plus beau peut-être qui soit en Europe, borné d'un côté par la citadelle, et de l'autre par la place où s'élève la statue en bronze de Souworoff, est remarquable par son étendue , non moins que par l'élégante légèreté de la rampe en fer qui le décore. Incessamment couvert d'une innombrable quantité de voitures de toute espèce, livrant ses larges trottoirs aux piétons, il offre habituellement aux regards de l'observateur un tableau mouvant , que renouvellent à chaque instant la vaiiété des costumes et la diversité des équipages; mais a l'agitation perpétuelle dont il est le théâtre avait succédé aujourd'hui la silencieuse majesté d'une pompe funèbre. Le cortège, qui s'avançait lentement depuis la barrière , à travers une foule de spectateurs de toutes les classes, au son des cloches de toutes les églises , et au bruit des salves d'artillerie, répétées de minute en minute, s'est déployé sur le pont dans l'ordre suivant :

Un maître des cérémonies, a cheval, portait en bandouillère une écharpe de crêpe noir et blanc ; venaient ensuite un compagnie des gardes-du-corps de Preobrajenski , un officier des écuries impériales , en uniforme et en deuil ; un maréchal de la cour, revêtu d'un vaste manteau noir, et le front couvert d'un large chapeau rabattu ; les timbaliers et les trompettes des chevaliers-gardes et des gardes à cheval ; quarante valets de pied , quatre coureurs, huit laquais de la chambre, huit officiers de la cour ; enfin , le gouverneur des pages , qui fermait la marche de la première section , précédé de seize pages et de quatre pages de la chambre.

SIX MOIS EN RUSSIE

J'ai vu bientôt flotter dans les airs les étendards des différentes provinces et de tous les poiivernemenls de l'empire; cliacun de ces drapeaux, au nombre de soixante-deux, était porte par un officier que deux autres officiers accorapasnaionl comme assistants ; et l'étendard de soie noire aux armes de la Russie suivait ces bannières en s'élevant au-dessus d'elles.

Alors s'est avancé un lioramc d'armes revêtu d'une armure noire , et tenant une cpée nue baissée vers la terre. Mais tout à coup l'aspect lugubre de ce triste cortège a disparu , et la pompe des fêtes royales est venue se mêler un instant aux pompes de la mort : douze bussards de la garde, conduits par un officier , précédaient un équipage de parade surmonté de la couronne impériale , et attelé de buit cbevaux couverts de riches barnais, auprès desquels marchaient huit palefreniers; un écuyer de la cour se tenait à la portière , et deux laquais étaient rangés de chaque côté de la voiture, que suivaient quatre palefreniers a cheval. Tous ces hommes, revêtus de brillants uniformes ou de livrées magnifiques, semblaient encore accompagner 'a une fête ce char aux panneaux étincelants, que les arts avaient paré , mais que la mort a dépouillé do son plus bel ornement.

Fugitive comme les grandeurs de la terre, dont elle offrait l'image , cette pompe royale a passé devant moi, et les manteaux noirs, les grands feutres garnis de longs crêpes, ont rendu au cortège l'aspect funèbre que réclamait la douloureuse cérémonie. Un maréchal delà cour, portant ces insignes du deuil, marchait devant les armes du grand-duché de Bade , de Scbleswig-Ilolstein , do Tanride , de Sibérie , de Finlande , de Pologne, d'Astrakhan , de Kazan, de Novgorod, de Vladimir, de Kiew et de Moscou ; chacun de ces écnssous armorié^ était entre les mains d'un officier appartenant à la sixième classe de la noblesse, auquel deux autres fonctionnaires étaient adjoints comme assistants ; puis s'avançait le grand écusson des armes /le l'empire, précédé de quatre généraux, et porté par deux généraux-majors et deux colonels, qu'assistaient deux officiers supérieurs.

Un maître des cérémonies, h clieval , a bientôt après ouvert la route à la corporation des yamtchiks (loueurs de voitures) : ces hommes, à la tête desquels marobait l'ancien de la corporation, étaient revêtus du cosinrae natioral, et ceux d entre eux

; qui ont reçu de l'empereur des cafinns ' d'honneur,

portaient un crêpe sur la manche de cet habit. I Les maîtres-artisans du corps dos méliers, placés sur trois de front et accompajinés de leurs anciens, se sont avancés ensuite; devant chaque section flottait un petit étendard , sur lequel sont ' peintes les marques distinctives de la profession j qu'exercent ceux qui la composaient.

I Immédiatement après eux , venaient la corporaj tion des bourgeois et celle des marchands, suivies j du maire de Pétersbourg; puis, la compagnie ; russe-américaine, la société économique, la société ' pjiilanihropi'jue, celle dos prisons, les employés de la bibliothèque pnblique impériale, ceux de l'université de Pétersbourg , de l'académie des arts et de l'académie des sciences : le maréchal du conseil des instituts d'éducation placés sous la protection de l'irapératrice-mère guidait les membres et employés de ces divers établissements.

Aux représentants des différentes charges Je la cour ont succédé les généraux, aides-de-camp-généraux et aides-de-camp de l'empereur; les secrétaires d'état, les sénateurs, les minisires et les membres du conseil de l'empire; les élèves de la maison d'industrie , et ceux des écoles auxquelles la défunte impératrice accordait une protection spéciale.

Bientôt deux détachements des gardes a cheval et deux hérauts d'armes en costume de deuil, ont annoncé, par leur présence , les ordres étrangers, les ordres de Russie et la couronne impériale, portés sur des coussins couverts d'étoffes d'or.

Enfin ont paru les chantres du couvent do Newski, suivis de toute la procession du clergé, tenant en main des cierges allumés; puis trois images portées, l'une par le confesseur, les deux antres par des archidiacres et des prêtres de la cour. A peine avais-je eu le temps de contempler ces prêtres, dont le vent agitait les longs cheveux et la barl>e flottante , que mes regards ont été attirés vers le char funèbre sur lequel reposait le corps de feue l'impératrice . les bâtons qui soutenaient le baldaquin étaient tenus par quatre chambellans, le.s cordons et les houppes par les charges de la cour , les houppes du drap mortuaire par deux chambel-

* r.e caftan est la lon!;iie robe inoscjvile , attaoliée autour des reins par une ceinture (réloffe de laine tressée ; ceux des artls.inv de Pt'tersbourg ou de Moscou , aii\i|iiels des serviivs rendus i l'état ont mérité (les réconi|ienses , reçoivent des caftans d'houneiu- . dont ils s ' parent dans les céi-émonies ptiblii|ue4.

SIX MOIS EIN RUSSIE

lans , et (les deux côtés du cliar marchaient les dames de l'ordre de Sainte-Calheriae, et les demoiselles d'honneur qui avaient accompagné l'impératrice dans son dernier voyage ; soixante pages armés de torches entouraient la voiture, dont les chevaux étaient conduits par huit fonctionnaires de la noblesse.

C'est alors que s'est présenté l'empereur, en manteau de deuil et en chapeau rabattu ; il marchait escorté du grand-duc Michel , du chef de l'état-raajor général , du ministre de la guerre , de l'inspecteur du corps des ingénieurs, du général quartier-maître, et du général de service; ensuite, une voiture de deuil dans laquelle on remarquait l'impératrice régnante et le jeune grand-duc héritier. A une certaine dislance et des deux côtés de l'empereur et de la famille impériale étaient rangés vingt -quatre porte-enseignes de la garde.

Après le duc de Wurtemberg , ses deux fils et sa fllle, s'avançaient, 'a pied, les deux reines d'Imérétie, la régente de Mingrélie, toutes les dames et demoiselles d'honneur, toutes les femmes attachées au service de feue l'impératrice ; et la marche était fermée par une compagnie du régiment de Séméiiowski.

Le cortège , qui s'était arrêté devant toutes les églises placées sur sa route , a passé au pied de la statue de Souworoff ; et ce guerrier, le glaive à la main et le bras étendu vers la forteresse, semblait proléger encore les restes mortels de cette reine dont son courage a si longtemps défendu l'empire. Je me suis promptement rendu à la cathédrale de Saint-Pierre et Saint-Paul , où une place m'était réservée , et la j'ai pu contempler la cérémonie religieuse. Enlevé du char mortuaire , le cercueil fut posé sur un magnifique catafalque préparé à cet effet dans le milieu de l'église ; le métropolitain célébra l'office , et , dès que les prières des morts eurent été récitées , tous les membres de la famille impériale vinrent adresser un dernier adieu a celle dont les vertus ont embelli la couronne. Ce funeste devoir accompli , le cercueil a été retiré du catafalque , le métropolitain et le clergé l'ont conduit jusqu'à la tombe , où il est descendu au bruit d'une triple décharge de niousqneterie , et d'une salve générale de tous les canons de la forteresse.

Ainsi s'est terminée cette triste cérémonie; ainsi est allée se réunir à jamais à son époux bien-aimé cette femme excellente, que vingt-cinq années de vertus n'ont pu défendre conire les chagrins. At-

teinte d'une maladie de poitrine, arrivée a cette époque de la vie souvent funeste à la santé des femmes, elle oubliait ses douleurs en regardant l'avenir qui semblait lui promettre quelques moments heureux. Comme une belle soirée qui succède parfois à un jour nébuleux , les dernières années qu'elle a passées sur la terre lui avaient apporté le bonheur , en ramenant vers elle toute la tendresse de son mari ; et c'est à l'instant où l'avenir s'embellissait des douces illusions de l'espérance , que son cher Alexandre a succombé ! Du moins ne l'a-t-il pas longtemps attendue.

En sortant de l'église , je me suis mêlé à la foule , j'ai prêté l'oreille, et j'ai retrouvé dans toutes les bouches l'éloge de l'impératrice Elisabeth : une douceur augélique , une bienveillance affectueuse , formaient la base de son caractère; sa vie fut employée à donner le bonheur et a l'espérer; sa mort a fait couler des larmes sincères. Bénie soit la mémoire des souverains que la douleur du peuple accompagne jusqu'à la tombe ! c'est là leur plus belle oraison funèbre, c'est la plus imposante leçon que puissent recevoir leurs successeurs!

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