‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 511 sur 560 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Juin i 826.

La nouvelle bourse de Saint-Pétersbourg , terminée en -I8H , sur le plan donné par M. Tomon, habile architecte français, ne fut ouverte aux négociants que le ^5 juin ^816. Les grands événements dont la Russie avait été tour a tour le théâtre et l'arbitre avaient éloigné le commerce de ces rivages où Pierre I^"" l'attira jadis; et ce n'est que lorsque la paix Peut ramené, que l'empereur Alexandre lui consacra ce temple qui s'élève majestueusement vers l'extrémité d'un cap formé, d'un côté par la Newa , et de l'autre par un bras de cette rivière, nommé la Petite Newa.

Ce bâtiment a la forme d'un parallélogramme : sa longueur est de cinquante-cinq toises sur quarante et une de largeur et quinze de hauteur; uu rang de quarante-quatre colonnes d'ordre dorique, dont dix sont à chaque façade et douze à chaque partie latérale , offre autour du bâtiment une ga-

SIX MOIS EiN KUSSIE.

lerie ouvei'(c; la grande salle iutérieure a ceut vingt-six pieds de long sur soixante-six de large ; elle est ornée de sculptures emblématiques; la lumière vient d'en haut ; on y entre par quatre côtés , où sont disposées huit chambres couvertes d'écriteaux , d'avis[, d'annonces et de règlements. La se réunissent chaque jour, a trois heures après midi , tous les marchands russes et étrangers; là , le moindre mouvement est calculé , le moindre geste a son prix, le moindre sourire doit rapporter quelque chose. Je te demande pardon , mon ami, d'être entré avec toi dans ce minutieux détail de toises et de pieds; mais j'ai cru que peut-être tu trouverais quelque intérêt à comparer, par la pensée , cet édifice achevé depuis quinze ans , a l'édifice imposant que le commerce élève à Paris, et qui peut-être s'achèvera un jour, car il ne faut désespérer de rien '.

La Bourse de Pélersbourg est isolée de toutes parts ; au-devant de la façade principale , du côté de la Newa, s'étend une belle place en forme de demi-lune; les revêtements, les trottoirs et les parapets sont en granit. Les vaisseaux qui ne tirent pas plus de H 7 pieds d'eau arrivent des pays les plus lointains devant la Bourse même ; et, pour faciliter le débarquement des marchandises, deux descentes circulaires conduisent au niveau de la rivière. Sur cette place, vers les deux extrémités du port, s'élèvent deux colonnes rostrales, ornées de statues, d'ancres et de proues de vaisseau; elles sont surmontées de demi-sphères concaves supportées par un groupe composé de trois Atlas , et destinées "a recevoir des feux ; mais ces feux ne s'allument qu'aux jours d'illuminations. A quoi serviraient, en effet, des phares aux bords de la Newa? Celle rivière est gelée dans l'hiver , et la navigation est interrompue; dans l'été, il n'y a point de nuit à Saint-Pétersbourg.

11 se fait tous les ans dans cette ville une prodigieuse quantité d'affaires , et les Russes n'ont point oublié qu'ils doivent au génie créateur de Pierre If»" les nombreuses jouissances que leur procure aujourd'hui le commerce. Ce souverain, qui imprima un caractère de grandeur et de majesté a toutes ses entreprises, ne négligea rien pour attirer l'industrie de l'étranger dans le nouveau port dont ses

' A mon retour à Paris, j'ai trouvé terminé enfin ce maf;nitique monument, qu'on a bien longtemps attendu , mais ^^^ù réalise toutes les espérances et justifie tous les éloges.

regards avaient mesuré les dimensions et deviné l'importance future.

Dès qu'il eut appris , en 1 70Ô , l'arrivée du premier vaisseau hollandais "a Kronstadt , il vola a sa rencontre dans une chaloupe. Travesti en matelot, il avait ordonné aux seigneurs de sa suite de revêtir le môme costume. Il convoya le vaisseau dans sou passage de Kronstadt a Pélersbourg, le conduisit heureusement jusque dans le port, et, là, fut reçu par le prince Menzikoff, gouverneur de la ville. Qu'on juge de l'étoonement du capitaine et des matelots hollandais, invités a la table du prince, lorsqu'ils trouvèrent l'empereur sous les traits du pilote dont ils avaient admiré l'adresse et l'habileté ! Pierre, après les avoir combles de présents, exempta de tous droits de douanes la cargaison du navire, et, bravant les rigueurs de la saison déjà avancée, les reconduisit jusqu'à Kronstadt. Il traita avec non moins de faveur le premier bâtiment anglais qui , l'été suivant, vint montrer son pavillon aux rives de la Newa ; c'est ainsi que Pierre 1«'" préparait l'avenir de celte ville, où mille vaisseaux apportent, chaque année , les tributs des deux mondes.

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