‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 512 sur 560 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Juin 4 82().

En sortant de la Bourse , mon cher Xavier , je me suis rendu à l'Arsenal , triple bâtiment non moins remarquable par sa triple architecture que par la prodigieuse quantité d'armes de toute espèce qu'il renferme et par les objets historiques qu'il offre à l'attention du voyageur : je rapprocherai donc ici, comme je l'ai lait dans mes excursions , ces deux ateliers de conquêtes si différentes.

Cet immense établissement se compose de trois édifices ; le vieux et le nouvel Arsenal, et la Fonderie , qui les sépare. Chacun de ces édifices porte le cachet de l'époque qui l'a vu s'élever; la Fonderie réunit le style gothique à l'élonnanlc solidité des constructions de Pierre le-Grand ; la richesse et la profusion des embellissements répandus sur le vieil Arsenal montrent ce (ju était l'archiloclure sous Catherine et Flisabeth ; le nouvel arsenal se lait admirer par les nobles proportions de l'arcbi-

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SIX MOIS EN RUSSIE

lecture grecque, qui distinguent, en général, les Lâlimciils con^^truits sous le règne d'Alexandre. Je ne m'arrêterai point a supputer le nombre de toises de ces vastes salles que nous allons parcourir ensemble; ce détail inutile usurperait un temps que réclament divers monuments dignes de notre intérêt.

Le premier qui s'offre à nos regards est un canon de 21 pieds de long, pesant -1 7,-^55 livres et du calibre de 68 ; il a été fondu sous le règne d'Ivan- Vassilicvitcb. A la prise d'Elbins, par Cliarles XII, le 5 décembre -1 705 , ce canon tomba au pouvoir des vainqueurs, qui le transportèrent àStockolm : Pierre I^r voyait avec une vive douleur ce trophée national entre les mains de ses ennemis, lorsqu'un élran(jor, nommé Primm, honoré des bienfaits de ce monarque et jaloux de lui témoigner sa reconnaissance, résolut de dérober ce trophée à la Suède. Après beaucoup de peines et d'innombrables sacri- IJces , il parvint à s'en emparer ; mais , pour cacher son généreux larcin, il fut contraint de scier le canon en plusieurs morceaux, et c'est ainsi qu'il l'amena sur une barque à Saint-Pétersbourg. Pierre l^^ fit ériger une statue équestre en bronze à cet étranger dont le dévouement refusa toute autre récompense.

Non loin de la, on remarque les riches armures des anciens chevaliers Teutons , qui décoraient l'arsenal de Riga, et que la victoire a transportées a Pélerbbourg.

Donnons, en passant, un coupd'œil a l'énorme drapeau des Slrélitz, suspendu à la muraille . il représente l'enfer et le paradis. Dans l'enfer sont placés les Juifs, les ïatars , les Turcs, les Polonais, enfin, tous les étrangers, qu'à celte époque ou désignait sous le nom d'Allemands ; les Slrélitz seuls peuplent le paradis.

L'a s'élève la statue en marbre de Catherine II : elle lut un présent du prince Orloff. A chaque pas on rencontre, dans Pétersbourg, les monuments de la tendresse de Catherine pour ses favoris, ou de l'ai lâchement qu'elle leur inspirait ; c'est ainsi qu'tllo ht bâtir pour ce même Orloff le Palais de Marbre, cl que le Palais de ta Tauride fut construit pour elle par Polenjkin. C'était entre elle et ses sous-despotes un assaut de libéralité, un échange de cadeaux ma[}nifi(iuos dont la nation ijisait les frais, mais qu'on lui permetlail d'admirer.

Un objet plus intéressant appelle nos regards ; c'est le cabriolet de Pierre !«■■. 11 csl monté sur des

ressorts et garni en dedans de drap vert ; l'arrièretrain supporte une caisse qui renferme une machine ingénieuse, dont le mécanisme indiquait fidèlement l'espace que le cabriolet avait parcouru. Au moyen de cette machine, Pierre mesurait les marais de la Lithuanie et les vastes déserts de la Sibérie, lorsqu'il les traversait pour marquer la place des villes que sa puissance fondatrice youlait y semer.

Ce monarque , qui portait peut-être la simplicité jusqu'à l'excès dans ses vêtements et dans ses habitudes privées , étalait un grand luxe dans les cérémonies publiques : son char de parade , déposé maintenant à l'Arsenal , en offre la preuve. Sa forme est celle d'un antique char romain ; derrière le siège , la statue de Minerve très-richement dorée, ainsi que toutes les sculptures , s'élève au milieu des nuages : l'intérieur du char est couvert de velours écarlate bordé de franges d'or. La reconnaissance de Catherine II a fait empailler et placer devant cette voiture le cheval qu'elle montait lorsqu'elle courut de caserne en caserne annoncer aux soldats que Pierre II! avait cessé de régner.

Il est impossible , mou cher Xavier , de ne pas éprouver un sentiment pénible à l'aspect de l'innombrable quantité de canons, mortiers, fusils, obusiers, pistolets de toutes formes et de toutes dimensions, entassés dans ces immenses bâtiments. Que de calculs , que d'efforts , que de travaux l'homme a prodigués pour accroître ses misères! Comme sises passions et ses infirmités ne suffisaient pas à sa destruction ! Je sens le besoin de quitter ces tristes lieux; et, loin de tous ces outils de la mort , nous irons respirer ensemble dans les délicieux jardins de Tsarskoë-Selo.

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