‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 513 sur 560 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Juin 4 826.

La rerioramée du palais et des jardins de Tsarskoë-Selo est sans doute venue jusqu'à loi, mon ami ; l'admiration dos voya[;eurs a consacré ces lieux , que trois règnes ont empreints de leur magnificence. Cette royale habitation, située à six lieues de Pétersbourg, fut construite eu 1744, d'à-

SIX MOIS EN RUSSIE

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près le plan du comte Raslrcly ; jamais tant de luxe n'avait été prodigué : la dorure , réservée jusqu'alors aux ornements intérieurs des cliâleaux , couvrait le toit et toutes les corniches de celui-ci; et les regards étaient tellement éblouis, que, lorsque l'impératrice lîlisabelh vint le visiter , accompagnée de sa cour et des ministres étrangers, l'ambassadeur de France lui demanda où était l'étui qui devait renfermer ce précieux bijou. Peu d'années suHirent pour détruire en partie cette dorure, et Catherine Il ordonna que le faîte fût peint en vert , comme le sont, en Uussie, les toits de la plupart des maisons et des édifices. Des entrepreneurs offrirent, dit-on, 250,000 fr. pour qu'il leur fût permis do recueillir les parcelles d'or que le temps avait épargnées ; mais Catherine refusa, en répondant qu'elle n'était pas dans l'usage de vendre ses vieilles bardes.

Avant d'arriver au palais , on aperçoit, à gauche , un village chinois composé de quinze maisonnettes, que distinguent des ornements bizarres dans le goût asiatique; elles étaient habitées par les courtisans de Catherine , quand elle séjournait à Tsarskoë-Sclo ; aujourd'hui elles sont occupées, durant les fêtes , par le corps diplomatique.

Sur la droite est situé le jardin , qu'un large canal sépare de la route : ce jardin , dessiné sous le règne d'Klisabcth, présentait alors la monotone régulinité des anciens parcs français; cette uniformité, qui décèle l'art et contrarie la nature, disparut sous le règne de Catherine 11 ; mais la métamorphose fut opérée avec discernement , et l'on conserva devant le château les allées droites qui correspondent à sa majestueuse architecture. Nous avons si souvent, mon cher Xavier, pendant nos promenades à Saint-Pétersbourg , l'occasion de remarquer la magnificence intérieure des palais, que je ne décrirai point ici cette profusion de mosaïques , de tableaux , d'ornements en marbre , en jaspe, en agates, en lapis-lazuli, en bois de diverses couleurs, qui décorent le? salles de Tsarskoo- Selo : ces merveilles du luxe et de la puissance, qui se ressemblent partout , éblouissent les yeux sans parler à l'âme et sans éveiller un souvenir ; négligeons-les pour errer ensemble a l'aventure , comme je l'ai fait, dans ce jardin où nous rencontrerons a chaque pas des objets destinés à perpétuer la mémoire de quelque événement important ou de quelque homme célèbre. Nous ue pouvons cependant entrer dans le parc avant d'avoir admiré

cette délicieuse colonnade ionique , élevée par Camerone, îi côté du palais : celte galerie, à la f<jis imposante et légère , chef-d'o;uvre de goût et d'élégance , supporte des jardins aériens qui la couronnent de fleurs, lintre les colonnes , Catherine fit placer les bustes dos grands hommes , immortels représentants de tous les pays et de tous les siècles, et c'est au milieu d'eux que , durant les longues soirées d'été , cette femme extraordinaire aimait à se promener , les yeux attachés sur l'Lurope, dont les hommages étaient un besoin pour elle.

Des échantillons de tous les genres d'architeclurc sont répandus dans le parc de Tsar^koè-Selo , et cette étonnante variété de constructions, en offrant des aspects toujours nouveaux, prête un grand charme à la promenade.

En arrivant sur les bords du lac , nous trouvons ï Amirauté : cet édiflce se compose de trois bâtiments dans le style gothique : celui du milieu reroit, pendant l'hiver, les yachts, les canots dorés qui maintenant couvrent la surface du lac ; les deux autres servent d'abri contre les frimas aux cygnes et aux canards du cap , qui , dans l'été , sillonnent ces ondes limpides. Au milieu de cette vaste pièce d'eau est une salle de concert construite du temps d'Elisabeth; et, tout près de là, semble s'élancer du sein des flots une colonne rostrale en granit, élevée par Catherine H en l'honneur d'Alexis Orloff, vainqueur des Turcs à Tchesmé ; des bas-reliefs représentant l'incendie de la flotte ottomane couvrent les côlés du piédestal , et un aigle portant la foudre déploie ses ailes au sommet du monument. L'image de cet oiseau royal est une allégorie destinée à rappeler sans cesse le nom du guerrier ii qui ce monument est consacré ; car, en russe, le mot orloff signifie aigle.

La vue de cette colonne, l'aspect de l'obélisque érigé en mémoire de la bataille de Kaboul , en retraçant devant moi les nombreuses défaites des Turcs , ont livré mon âme à de consolantes espérances : non , les souvenirs du passé , épars en ces lieux, ne seront point stériles! Les trophées du règne de Catherine ne seront pas muets ! Ne parlentils pas sans cesse à la Russie de l'ennemi barbare qu'elle a tant de fois vaincu? et ces élégants portiques , ces nobles statues , ces antiques chels-dd-uvre des arts, dont Paros enrichit ces jardins , ne lui nomment-ils par la Grèce?

J'ai dit, mou cher Xavier, cpie des éditices de tous les genres décoraient le parc de TsarskoO-Solo ;

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eu effet, à peine avous-nous perdu de vue la colonne d'Alexis Orloff , et l'obélisque de RomianlzolT, que nous apercevons un kiosque tnrc qui semble nous transporter dans l'inlérieur du sérail. Celte construction asiatique n'est point un vain orneraeut ; car le génie de Catherine savait agrandir jusqu'aux moindres fantaisies du luxe, en leur attachant un souvenir glorieux : ce kiosque, imitation exacte de celui qu'on voit dans les jardins du sultan , et tapissé des mêmes étoffes, fut placé la pour rappeler l'ambassade du prince Repniii à Constantinople.

Après avoir traversé un pont de marbre azuré de Sibérie, qu'embellissent de majestueuses colonnes d'ordre ionique , nous apercevons , au milieu des sapins et des cèdres touffus , une pyramide en granit, dessinée sur le modèle des pyramides d'Egypte ; mais je ne recommanderai point à ton admiration ce monument, double parodie dont un ambassadeur français fut le complice. C'est la que reposentles trois levrettes favorites de Catherine II : trois pierres lumulaires , portant d'ingénieuses et épigrammaliques inscriptions, sont placées en avant delà pyramide, et, sur l'une d'elles, sont graves

les vers suivants, composés par M. de S , alors

ambassadeur de France en Russie.

Ici mourut Zéinire , et les Grâces en deuil

Doivent jeter des fleurs sur son cercueil : Constante dans ses goûts , à la course légère , Comme Toin , son aïeul, comme Ladij , sa mère ■

Son seul défaut était un peu d'humeur;

Mais ce défaut partait d'un très-bon cœur. Quand on aime , on craint tant ! Zémire aimait tant celle

Que tout le monde aime comme elle!

Croyez-vous qu'on aime en repos.

Ayant cent peuples pour rivaux ?

Les dieux témoins de sa tendresse ,

Devaient à sa fidélité

Le don de l'immortalité , Tour qu'elle fût toujours auprès de sa maîtresse.

Si cette jolie épilaphe d'un chien plaide en faveur de l'homme d'esprit et du courtisan , ne j compromet-elle pas un peu la gravité du diplomate ? j Mais a cette époque , qui préludait par de brillantes folies a de sanglantes extravagances , le plaisir était l'affaire importante ; avant tout , il fallait plaire , et qui pouvait mieux atteindre ce but que le courtisan aimable, le spirituel écrivain dont je viens de citer les vers';'

Catherine 1! n'a point épargné les témoignages do sa reconnaissance et de son attachement aux frères Orloi If, qui tous deux avaient plus d'un droit à sou affection : nous retrouvons ce nom , dans le

parc de Tsarskoë-Selo , sur un beau monument en marbre de différentes couleurs , construit d'après le plan de Rinaldi : c'est un arc triomphal élevé à Grégoire Orloff, chargé par elle d'arrêter les désastres de la peste qui , eu 1771 , se propagea a Mos- \ cou. Il déploya dans cette mission tous les talents d'un habile administrateur , et la gratitude de sa , souveraine voulut perpétuer la mémoire des services qu'il rendit alors a sa patrie.

: Arrêtons-nous un moment, mon cher Xavier, près de la délicieuse fontaine nommée la Fontaine de la Laitière : dans ce lieu , où tant d'objets différents se disputent notre attention , où tant d'édifices orgueilleux appellent nos regards, il n'est rien que je préfère à cette gracieuse création du ciseau de Socoloff. Une jolie paysanne, assise sur un bloc de granit, a laissé tomber sa cruche; l'anse est encore dans sa main, et elle verse des pleurs; tandis que des débris du vase un filet d'eau limpide coule sans cesse avec un doux murmure.

En quittant cette partie du parc, nous entrons dans le jardin inférieur, qui a conservé sa régularité primitive : un pavillon élégant et riche, bâti par l'architecte qui construisit le palais, et connu sous le nom de V Ermitage , occupe le milieu du jardin. La profusion des dorures et des ornements prodigiiés à cet édifice ofire un singulier contraste avec son nom. Mais une table placée dans une salle du premier étage réclame une mention particulière ; à l'aide d'un mécanisme ingénieux , tous les objets nécessaires au service montent et se rangent d'euxmêmes à la portée des convives. Ce meuble mécanique, en éloignant les domestiques de la salle du festin , donnait une entière liberté a la conversation, durant les diners de l'Ermilage, qui souvent n'étaient qu'un tête-à-tête.

Pour sortir de celte royale habitation , dont je n'ai pu , mon cher Xavier, le donner qu'une idée sans doute bien imparfaite, il faut que nous passions à côté d'une porte triomphale élevée par feu l'empereur Alexandre , en mémoire des dernières vicloires de ses armées ; elle porte cette simple inscription : A mes chers compagnons d'armes! Éloignons-nous en détournant les yeux , et ne séjournons point près de ce monument, dont l'aspect fait saigner, dans le cœur d'un Français, des blessures encore si récentes.

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LETTIŒ XVIi.

Juin 1820.

Mon cher Xavier, daas celte capitale de la Russie, où les coutumes russes sont ce qu'il y a de plus rare, l'étranger est trop heureux quand il rencontre quelques débris de ces antiques usages, qui s'altèrent et se perdent de jour en jour. Ce plaisir, je l'ai éprouvé hier en assistant a la fête nationale du Sémick. Cette fêle, l'un des plus curieux monuments du paganisme slavon , se célèbre tous les ans , le dimanche qui suit le jour de l'Ascension , a la Jemskoya , quartier qui depuis la fondation de Pétersbourg fut toujours habité par les bourgeois et les marchands. Dans les provinces , elle a lieu au bord des rivières, dans les jardins ou au milieu des bois. Les archéologues ne s'accordent pas sur l'origine du Sémick : les uns prétendent qu'il était consacré à Tour, dieu du plaisir chez les Slaves; d'autres aflirment qu'il avait pour but de fêler le retour de la fertilité , et que son nom dérive du mot slavon semé, qui veut dire semence. Cette dernière opinion acquiert un grand poids, quand on song^c que cette fête est célébrée dans toute la Russie durant ces jours sans nuit où le soleil , en restant vingt-deux heures sur l'horizon , semble vouloir dédommager ces climats de sa longue absence, et les consoler de la ri{jueur des hivers par une fécondité rapide, par une végétation brillante et instantanée, qui ne laisse pas attendre longtemps l'effet de ses promesses. D'un autre côté, la répétition continuelle dans les chansons particulières a celte fête dos noms de 'Jour, de Did et de Lacla (la Vénus et l'Amour des Slaves ) vient appuyer l'assertion des premiers.

Quoi qu'il en soit de ces deux opinions , qui se combattent sans pourtant se détruire, car \e Sémick pouvait avoir un double but , l'aspect de celte fête est très-piquant. Le peuple, réuni sur les bords du canal de Ligoff, se livre alors aux élans d'uns gaîlé inaccoutumée, qu'entretiennent les liqueurs spiritucuses. Les lilles et les jeunes veuves interrogent l'avenir en jetant dans l'eau des couronnes de fleurs : avec quelle anxiété leurs regards suivent ces couronnes, auxquelles est attachée leur destinée future! Celle dont les fleurs disparaissent sous les flots aura

longtemps encore à gémir sur son célibat ou sur son veuvage; mais un heureux hymen est promis dans l'année 'a telle dont les vagues emportent sans l'engloutir la couronne embaumée. Les chants des jeunes lilles et des jeunes garçons, la joie bruyante des buveurs, les danses accompagnées de gestes lascifs , les baisers qui se croisent à travers les guirlandes, les vêlements pittoresques dos paysans russes, les branches de sapin destinées à remplacer les pampres que la nature refuse aux provinces septentrionales de cet empire, tout doiiue à ces réjouissances annuelles une physionomie particulière, et le lieu qui leur est consacré dans Pétersbourg offre une vaste carrière aux réflexions du philosophe : c'est dans le cimetière de l'église que les tables sont dressées ; c'est en présence de la mort que les hommes, en rêvant de longs jours, élèvent des autels au plaisir.

On remarque avec peine que d'année en année le^S'emic^- perd quelque chose de son caractère primitif : les marchands enrichis renoncent au costume de leurs aucclres; au bonnet moscovite a succédé le chapeau rond, et la redingote a remplacé le caflan national, qu'une ceinture attachait au milieu du corps. Ils n'uni point encore revêtu le frac , et la redingote qu'ils ont adoptée se rapproche de l'ancienne robe par son ampleur et sa longueur; mais le temps fera bientôt disparaître ces derniers scrupules, el l'on peut prévoir le moment où le peuple russe, à l'élersbourg , aura complélomeut sacrifié sa physionomie originale à l'imitation extérieure des usages modernes. Déjà les marchands ne paraissetjt plus qu'en très-petit nombre à celle fêle , où jadis on les voyait tous. Déjh ils semblent dire a ce peuple, dont ils dédaignent aujourd'hui les coutumes : « La fortune a mis une barrière entre » nous et les usages de nos pères ! »

LETTRE Wlll

Juin 4 8-ii.

Dans ma dernière lettre j'ai tenté de placer sous les yeux une image fidèle du Sémick, et c'est encore d'une fêle nationale que je dois l'entretenir aujourd'hui. Celle fêle, qui se célèbre au jardin d lîtc, le

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