‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 516 sur 560 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

Juin 4 826.

Catherine II, dont l'âme, ouverte à toutes les ambitions , nourrissait l'espérance d'une illustration littéraire pour son règne, si fécond en vastes entreprises cl en sanglants triomphes ; Catherine II, qui,

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non contente des grands événements que son génie léguait à la postérité , demandait encore de la gloire à des académiciens, voulut fonder a Pétersbourg une de ces bibliothèques publiques, immenses entrepôts des connaissances humaines, où les lecteurs de toutes les conditions peuvent interroger les siècles et recueillir les leçons du passé. La victoire se chargea d'accomplir le vœu de Catherine.

Le comte Joseph Zalouski, évoque de Kiew, avait légué au collège des Jésuites de Varsovie, en 1750, une bibliothèque de deux cent mille volumes , qui lui avait coûté quarante-trois années de soins et de sacrilîcos ; après l'abolition de cet ordre trop fameux, que partout on a chassé et qu'on retrouve partout, ci'itc bibliothèque devint, en 1775, une propriété nationale. Mais enfin Varsovie, en tombant au pouvoir de Souworoff , termina l'héroïque agonie de la Pologne, et Pétersbourg vit entrer dans ses murs, en 1795, la plus précieuse de ses conquêtes. Malheureusement, un assez grand nombre d'in-folios furent mutilés par les cosaques de Souworoff, qui, chargés de surveiller l'emballage, trouvèrent tout simple de rogner les livres avec leurs sabres pour les faire entrer dans les caisses trop étroites.

Catherine ordonna qu'un édifice fût élevé dans la capitale pour recevoir ces glorieux trophées. Le I aliment de la Bibliothèque, aussitôt commencé sur les plans de l'architecte Socoloff, est situé daus le plus beau quartier de la ville: il a deux façades; l'ime regarde laPerspeclive-iNewski, l'autre le grand lîazar, nommé le gosùnnoï-clvor. L'angle du milieu Cîit arrondi, ei orné de colonnes d'ordre dorique, surmontées de statues colossales représentant les philosophes grecs. Un large escalier de granit conduit aux trois étages, et de petits escaliers, habilement disposés, établissent des communications faciles entre toutes les pièces de ce vaste édiûce. L'étage inférieur contient deux belles salles , consacrées aux personnes qui viennent étudier; daus la seconde, on remarque le buste de feu l'empereur Alexandre, en marbre blanc; à gauche de la première salle est la bibliothèque des manuscrits; elle peut contenir vingt mille volumes. Une de ces pièces , construite sur le plan de la bibliothèque du Vatican , renferme les ouvrages que la censure ne livre pas à la curieuse investigation de tous les lecteurs. Dans les chambres placées à droite des salles de lecture se trouvent les livres russes , dont le nombre s'est considérablement accru depuis que l'ordre a été donné de déposer à la Bibliothèque deux exemplaires

de chaque ouvrage qui paraît imprimé. Une magnifique salle de forme circulaire occupe le milieu de l'édifice; elle est ornée de draperies et de différents bustes, parmi lesquels l'œil étonné dislingue le buste de Souworoff. L'ctrangpr qui visite cet établissement sans en connaître l'histoire se demande quel rapport peut exister entre cet asile de toutes les gloires pacifiques et le guerrier qui ne moissonna jamais que le laurier des combats; mais son image ne paraîtra point déplacée en ce lieu , quand on songera que la Russie doit ses monuments de la science à la plus éclatante victoire de ce général.

La Bibliothèque est ouverte aux curieux le mardi de chaque semaine , depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures ; ceux qui viennent Ta pour travailler y sont admis les mercredi, jeudi et vendredi , depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir en été, et jusqu'au coucher du soleil en hiver. La réunion de ces hommes de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les pays, dans cette silencieuse retraite , offre un tableau intéressant et singulier à la fois. Les livres de théologie sont la principale richesse de la Bibliothèque impériale; aussi est-elle le rendez-vous des théologiens des différentes religions. Là, le juif à côté du catholique, le mahoraétan auprès du schismatique grec viennent, en étudiant les dogmes de leur culte , chercher de nouveaux aliments b leurs divisions.

En 1 805, la munificence de l'empereur Alexandre ajouta aux trésors de la Bibliothèque la collection de manuscrits appartenant a M. Doubrow&ki. Ce riche particulier, qui suivit longtemps la carrière diplomatique , et passa vingt-six ans hors de la Russie, étail un des plus intrépides bibliomanes de l'Europe; il était parvenu à rassembler des monuments littéraires de treize siècles; et la révolution française , en détruisant les couvents et les châteaux , en dispersant les propriétaires et les conservateurs des bibliothèques, ouvrit un champ libre à ses conquêtes. Il acquit à vil prix les ouvrages les plus précieux qui se trouvaient à la Bastille, et parmi lesquels on remanjue les lettres autographes de plusieurs rois et des personnages les plus illustres de la France. La bibliothèque de Saint-Germain renfermait plus de quatre-vingt mille manuscrits; ils furent presque tous la proie des lluumes dans ces jours d'extravagance et de barbarie; mais M. Doubrowski, que nul obstacle, que nul danger n'arrêtait, parvint à sauver les plus curieux; de co

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nombre est l'Épîlre de l'apôtre saint Paul , en grec et en latin. Des Anglais en ont offert une somme de 60,000 francs, et n'ont pu l'obtenir.

Je ne te donnerai point ici, mon cher Xavier, la nomenclature de tous les manuscrits qui composaient la collection de cet infatigable amateur ; je me bornerai à citer le manuscrit de Jarry, auquel notre célèbre Didot a, dit-on, emprunté ses modèles de poinçons; un Plutarque réputé original; le Coran écrit en lettres cuphiques , et qui , si l'on en croit une ancienne tradition , a appartenu à Fatime, fille du prophète Mahomet ; le portefeuille enlevé a Voltaire lors de sa détention a la Bastille : il contient plusieurs lettres qui n'ont jamais été publiées ; les papiers trouvés par la police chez J.-J. Rousseau ; des lettres originales do Philippe 11 , roi d'Espagne ; d'Isabelle sur la découverte de l'Amérique; de Catherine de Médicis, de Henri IV, de Louis XIV, d'Elisabeth, de Marie Stuart, etc.; quelques manuscrits malabares tracés avec une aiguille sur des feuilles de palmier; eufln le livre sacré des Bramines en langue sanscrite, contenant les métamorphoses de Wislhnou.

On conserve à la Bibliothèque impériale les manuscrits de plusieurs poètes russes. On m'a montré une ardoise sur laquelle Derjavine traça quelques vers avant de mourir , et une copie de la tragédie de Polijxène, écrite tout entière de la main d'Ozeroff, le premier poêle dramatique de la Russie.

Sept bibliothécaires et autant d'adjoints sont préposés a la conservation de ce précieux dépôt des illustrations littéraires de tant de siècles; tous sont renommés par leurs talents et leur instruction, et parmi eux on remarque MM. Kriloff, Gretsch et Labanoff, dont je t'ai déjà parlé. L'estime de la nation a consacré les choix faits par le gouvernement ; et ce n'est pas dans Pétersbourg qu'on pourrait trouver l'application de ce mot, si plaisant et si juste à la fois, prononcé a Paris lors de la nomination de certain bibliothécaire : a Voilà une belle » occasion pour apprendre à lire! »

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