‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 517 sur 560 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

Pétersbourg, juin 1826.

Je me reprochais de n'avoir point encore visité Kronstadt, l'une des créations les plus importantes du génie de Pierre l^f; mais enfln je me suis arraché à la monotone magnificence de Pétersbourg, et le bateau à vapeur m'a conduit dans ce port, digne de tout notre intérêt , et par sa position et par les souvenirs qu'il rappelle.

Ce monarque, en jetant les premiers fondements de cette capitale, qu'il plaçait à l'extrémité de son empire , reconnut la nécessité de la défendre contre les attaques de ses constants ennemis, et de protéger l'embouchure de la Newa. Dans une des ses excursions, en -1705 , il découvrit dans l'île de Retouzari, un détachement de Suédois qui, chassés par les soldats de Menzikoff, s'enfuirent , abandonnant une marmite. Pierre, qui ne négligeait rien de ce qui pouvait, en rappleaut un triomphe a ses sujets, les exciter à de nouvelles victoires, donna à cette île le nom de Kollin ( l'île de la Marmite ) , et là son regard devina un port pour la flotte qu'il voulait créer, ainsi qu'un abord facile pour les navires marchands qu'il avait résulu d'attirer vers ces rives , jusqu'alors inconnues au commerce. Il détermina lui-même les emplacements qu'il leur destinait , et quinze années suffirent à sa volonté créatrice , pour que le rivage sud-est de cette île devînt à la fois une forteresse redoutable et un havre sûr, ouvert aux négociants de tous les pays; c'est alors, en ^7^8, que ce lieu reçut le nom de Kronstadt ( ville de la Couronne. )

Je ne placerai point ici, mou cher Xavier, une description minutieuse de la ville élevée sur cette plage; elle n'a guère que deux lieues de tour, et n'offre de remarquable que les édifices consacres à la marine; nous leur donnerons un coup d'œil , et nous nous occuperons principalement du port.

Le canal de Pierre-le-Grand s'offre d'abord à nos regards : on peut y construire et y radouber plusieurs vaisseaux à la fois; Pierre en traça le plan, et mit le premier la main à l'ouvrage. Aux deux bouts de ce canal s'élèvent deux pyramides, au sommet desquelles planent des aigles à deux têtes

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qui, au lieu du globe impérial, tiennent un vaisseau dans leurs serres. Au moyen d'une écluse , qui ne fut terminée que sous le règne d'Klisabclli , on remplit ou l'on vide ce canal. En ^805, feu l'empereur Alexandre le passa a pied sec, et, quelques heures après, il vit trois vaisseaux de guerre armés le traverser et entrer, voiles déployées, dans le port. On conserve au corps du génie le modèle d'une tour extrêmement élevée , que Pierre l''^ voulait placer a l'embouchure de ce canal , cl au-dessous de laquelle les plus gros vaisseaux de ligne auraient passé, comme passaient jadis les galères sous le colosse de Rhodes. Cette tour aurait servi en môme temps de phare et d'observatoire; mais ce projet est resté sans exécution.

Près de l'Amirauté est un autre canal , commencé par Catherine en ^782; il communique avec le port marchand, et sert à transporter jusqu'aux vaisseaux les approvisionnements tirés des magasins qui bordent le rivage; les parapets sont revêtus de granit, et le canal est embelli par une immense grille en fonte , qui le suit dans toute son étendue.

Un beau jardin anglais, rendez- vous des habitants de Kronstadt, et où se fait remarquer, non par sa dimension ni par son élégance , mais par les souvenirs qui la décorent, une simple maisonnette occupée jadis par Pierre I^^" , Menzikoff et Jagoujiuski, ses plus chers favoris; la fabrique des cordages , la boulangerie , et surtout les hôpitaux et le lazaret , où la muniflcence de l'empereur fait traiter les malades sans qu'ils soient obligés à aucun paiement, méritent une mention particulière. Mais nous nous arrêterons un instant, mon ami , à l'école des pilotes, fondée par l'aclivo prévoyance de Pierre, et primitivement établie à Moscou. Celle école, où la Russie puise ses meilleurs marins, reçut, en iSOi , une organisation dcGnilive : deux cent cinquante élèves y sont instruits aux frais du gouvernement; ils sont destinés à la marine militaire; et vingt autres élèves, dont la vie est consacrée à la navigation commerciale , y sont entretenus par le ministre de l'intérieur. Cette école occupe le palais que le prince Menzikoiï avait fait bâtir à Kronstadt, pour plaire à son maître, qui voulut que les seigneurs de sa cour fussent les premiers à couvrir d'édifices cette rive inhabitée: on a établi , sur la tour de ce palais, un observatoire, où les élèves se livrent à l'étude de l'asironomie. Kn ^S07. fut insliluée a KronstadI une école de

mousses, dépendante de celle des pilotes; elle se compose de cinq cents enfants en bas âge, auxquels on enseigne différents métiers, cl qui apprennent à lire, écrire et calculer, d'après la méthode de Lancaster. Tous ces futurs navigateurs , ayant la mer et des vaisseaux sans cesse sous les yeux , s'accoutument dès l'enfance aux dangers qu'ils doivent affronter; car on ne pense pas ici que le meilleur moyen de former des marins soit d'établir une école de marine au milieu des terres.

Il n'est pas permis de faire du feu dans les navires , et l'on ne saurait trop louer cette sage précaution , puisque , malgré tous les soins commandés par une excessive prudence, on a souvent encore à déplorer les désastres causés par de fréquents incendies. Il y a peu de jours , des magasins de planches ont été entièrement consumés; on ne peut prévoir où se serait arrêtée la destruction , si un capitaine anglais, dont l'empereur vient de récompenser le courageux dévouement , n'eût dérobé les navires aux flammes, en les traînant loin du port avec deux l)ateaux 'a vapeur qui les ont remorqués. On a construit pour les marins une grande cuisine en pierre , nommée la cuisine hollandaise ; c'est là que se prépare la nourriture de tous les équipages : le premier des cuisiniers, a quelque nation qu'il appartienne , qui est entré dans le port de Kronstadt, a l'ouverture de la navigation, est salué amiral par tous les autres ,ct chacun d'eux est tenu d'apporter à la cuisine une bouteille de rhum, qu'on vide a la santé de 1 amiral. 11 est peu d'usages qui se soient conservés aussi religieusement.

la marine militaire de cet empireesl aujourd'hui dans un assez piteux état; les gr;mds événements de la guerre continentale ont détourné l'attention du gouvernement , de cette partie si importante de ses forces. Il est à désirer pour la Russie qu'il porte enfin ses regards de ce côté , et qu'il ne laisse pas aux mers le temps d'oublier les couleurs de son pavillon.

Au moment où je t'écris, le port de Kronstadt, peuplé des vaisseaux de toutes les nations , présente un tableau vivant digne de tout l'intérêt des voyageurs : la gaieté deces marins, qui surgissent au port après les dangers d'une longue navigation, leur activité, leurs chants joyeux, animés par l'espoir des bénéfices qui les attendent; le mélange de dix langues différ(Mitos , la variété dos costumes et des pavillons, tout enchante loreillo. loul éblouit les yeux. Mais, au niiliou de tant d'accents divers,

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quel plaisir m'a causé l'accent de la patrie ! combien d'échos les chants de nos marins ont réveillés dans mon âme ! Non seulement tous ces hommes sont Français comme moi , mais ils ont vu le jour dans la province où je suis né; ces bâtiments, construits à Rouen ou au Havre, ont quitté récemment les rivages où s'est écoulée mon enfance. J'aimais, je recueillais avec avidité jusqu'aux fautes de langage particulières a la Normandie , et qui faisaient disparaître , pour moi , le temps et la dislance. En contemplant d'un regard attendri chacun de ces vaisseaux qui vont bientôt rouvrir leurs voiles aux vents ^ et diriger leur vol vers ma ville natale , je me suis écrié avec Horace :

Sic te diva potens Cypri , Sic fratres Helenœ, lucida sidéra , Fentorumque regat ipater !

La rade de Kronstadt, située entre l'ouesl-sudouest et l'est-nord-est , est la seule en Europe , avec la rade de Salonique, dont l'eau soit douce; le chenal, établi sur des bas-fonds, va s'élargissant depuis Kronstadt jusqu'à Oriauenbaum, et des balises, blanches du côté du nord , rouges du côté du sud, en indiquent l'entrée.

Des fanaux s'allument sur différents points, pour guider les vaisseaux durant le petit nombre de nuits que , dans l'été , le soleil accorde à ces parages : celui qui s'élève sur un banc de sable formant une île, a la pointe ouest de l'île de Kotlin, est encore un monument destiné, par Pierre I^^", à perpétuer le souvenir du courage d'un colonel qui, laissé par ce monarque sur une langue de terre avec une poignée de soldats, repoussa une armée de Suédois , et conserva le poste confié à sa valeur. Ce fanal , décoré du nom de ce brave , s'appelle le Fanul de Tolboukliin.

La distance de Pétersbourg à Kronstadt est de sept à huit li(!ues,et tandis que le Uger pyroscaplie trace sur les eaux de rapides sillons , le passager , nonchalamment assis sur le tillac, peut embrasser d'un regard le tableau vaste et brillant qui se déroule devant lui. Il voit jaillir du sein des flots le monastère de Saint-Serge , Strelna , Peterhoff , Orianembaura , et son œil s'arrête enfin sur les côtes sauvages de la Finlande, qui se dessinent à l'horizon. Éclairé par un beau soleil, ce panorama vivant se développait h mes yeux dans toute sa magnificence ; il avait droit sans doule à mon admiration ; mais je n'en regrette pas moins que les

circonstances ne m'aient pas amené dans ces contrées à cette époque de l'année où l'hiver , en les couvrant de leur vêtement naturel , leur donne la physionomie qui leur est propre; car, en Russie, cet été si brûlant et si fugitif semble, pour ainsi dire, une saison d'exception. J'aurais voulu faire sur la glace le trajet de Pétersbourg à Kronstadt, j'aurais voulu puiser dans mes souvenirs , et non dans les récits qui m'ont été faits, la peinture de ce curieux voyage.

Au commencement de l'hiver , c'est-à-dire aussitôt que cette mer , qui s'agite aujourd'hui au moindre souffle, s'est transformée en un terrain solide, on trace sur la glace le chemin qui conduit de Pétersbourg a Kronstadt; 11 est indiqué par une allée de hautes balises. De lieue en lieue on trouve des guérites bien chauffées , où sont placées des sentinelles qui , dans les temps brumeux, entretiennent des feux de distances en distances, et sonnent des cloches dont le tintement prolongé rassure et guide le voyageur. Un restaurateur est établi vers le milieu de la route. Cette innombrable quantité de personnes de tout âge et de tout sexe, enveloppées dans de vastes pelisses, et glissant avec indifférence sur une surface fragile qui les sépare de l'abîme, offre à l'habitant des contrées méridionales un spectacle étrange, qui jette dans son âme un effroi ignoré des peuples du Nord. Mais c'est surtout lorsque sont commencées les courses en bouers, que la rade de Kronstadt présente le tableau le plus animé. Ces bouers sont des canots fixés sur deux lames de fer semblables à celles des patins, une troisième est adaptée sous le gouvernail ; des bancs sont disposés pour les voyageurs autour de cette embarcation , qui a un , deux et même trois mâts. Poussés par le vent, qui souffle avec force dans cette saison, et dirigés par un pilote habile, ces canots, que distinguent des agrès variés et des pavillons de différentes couleurs, volent avec une incroyable rapidité ; un soleil pâle laisse tomber sur eux ses rayons sans chaleur ; les voiles se déroulent , l'aquilon siffle, le bâtiment s'élance, les matelots, par de savantes manœuvres, cherchent à se devancer, et, en moins d'une heure, un espace de dix lieues est franchi. Pierre F"" aimait beaucoup ces courses sur la glace , et sa prévoyance avait su leur donner un but utile : poursuivant sans relâche le dessein qu'avait formé sou génie, de créer des marins, et craignant que, dans l'inaction d'un long hiver, les hommes qu'il avait initiés aux secrets de la ma*

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nœuvre des vaisseaux ne perdissent le fruit de ses leçons , il les exerçait ainsi , et sur un océan solide, les armait de celte expérience qu'ils déployaient ensuite sur une mer orageuse.

Je terminerai celte lettre, mon cher Xavier, en consignant ici une anecdote de la vie de ce puissant monarque. Atteint de la maladie qui le conduisit au tombeau (quoi qu'en aient dit certains historiens , dont la prévention soupçonne un crime dans la mort de tout souverain absolu , ) Pierre !«'' se rendait de Pctersbourg à Sesterbeck , dans sa chaloupe ordinaire; vers le soir, une tcmpêlc s'élève; l'empereur aperçoit un canot venant de Kronstadt, que les vafjues avaient jeté sur des bancs de sable , non loin de Lachta ; il envoie tous ses matelots au secours des naufragés , et reste seul avec un mousse ; mais bicnlôt une femme et son enfant , luttant contre les flots, se présentent a ses regards; tout

espoir de salut leur est interdit, ils vont périr

Pierre ne consulte que la voix de l'Iiumanilé, il oublie ses souffrances, se précipite dans la mer, et arrache ces malheureux à une mort inévitable. Une semblable action u'efface-t-elle pas bien des fautes.^ Un si noble dévouement ne vaut-il pas bien des victoires?

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