LETTRE XXI
Pétersbourg , juin 1 82G.
J'ai pris l'engagement , mon ami , de te conduire par la pensée dans les principaux édiûces, dans les établissements les plus importants de cette vaste cité , et nous visiterons ensemble aujourd'hui la forteresse, qui acquiert un nouveau titre à notre intérêt; puisque c'est la que sont maintenant renfermés , en attendant leur jugement , les conspirateurs du 26 décembre.
Lorsque Pierre l", dont le nom se retrouve sans cesse sous ma plume , car son souvenir habite tous ces monuments, qu'il a conçus ou fondés; lorsque Pierre I", dis-jc, après s'être emparé de la forteresse suédoise de Noitebourg (aujourd'hui Schlussclbourg) et du fort Neishanz, se fut ainsi ouvert les portes de la Baltique, il choisit d'abord , à la
place où la Newa se partage en deux branches, une petite île de quatre cents toises de long et de deux cents toises de large, pour y jeter les fondements d'une forteresse, qui devait défendre et assurer sa conquête. Plus de quarante mille ouvriers furent employés à ces travaux, et Pierre leur associa tous les prisonniers suédois que lui livrait la victoire ; pour accélérer les constructions, il mit lui-même la main à l'œuvre avec les principaux seigneurs de sa cour. Il se chargea de diriger le bastion placé du côté de la Newa ; celui de la gauche fut confié à Menzikoff ; celui du milieu à l'échanson Narishkin ; le dernier, vers le port, au chancelier Zotoff, et celui placé en face de Vassili-Ostroff fut livré aux soins de Troubetskoy. Ces bastions reçurent les noms de ces seigneurs; et l'on ne peut, mon cher Xavier, se défendre d'un sentiment bien pénible, en songeant que dans ce lieu même où la reconnaissance de Pierre I" honora le dévouement et la fidélité d'un Troubetskoy, un autre Troubetskoy gémit au fond d'un cachot , convaincu d'avoir conspiré la mort de l'héritier de Pierre, et le bouleversement de son empire.
C'est en -1705 que furent commencées les constructions dont je viens de parler; et trois ans après le 30 mai 1706, ce monarque posa, au flanc du bastion de Menzikoff , la première pierre d'une citadelle qui , dès lors, prit la forme d'un hexagone oblong et irrégulier ; les travaux furent continués sans interruption jusqu'en 17'i0 ; et en ^75i Catherine II, en faisant entourer de granit poli tout le côté qui regarde la Newa, donna à cette forteresse l'aspect imposant qu'elle présente aujourd'hui.
Onentrepartroisportes dans celte vasleenceinte: la porte de Newski , celle de Pelrowsky, et celle de Nicolsky; onn'arrivequepar eau h la première; on parvient à la seconde au moyen d'un pont-levls jeté sur le bras étroit de la Newa qui sépare l'île de la côle de Pétersbourg ; et la troisième enfin est exclusivement réservée aux piétons. Le premier édifice qui frappe les regards et appelle l'aHenlion dans l'intérieur de la forteresse est la cathédrale de Saint-Pierre et Saint-Paul : c'est là que reposent les restes mortels des souverains de la Russie, depuis Pierre I'^^ Les tombeaux destsarsqui ont précédé ce monarque sur le trône sont renfermés <lans l'église du Kremlin h Moscou ; et nos souvenirs remonteront jusqu'à eux , lorsque nous parcourrons ensemble, mon cher Xavier, cette antique et véritable capitale de l'empire russe. L'église de Saint-
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Pierre et Saint-Paul , longue de deux cent dix pieds, et largede quatre-vingt-treize, est surmontée d'une coupole et d'un clocher Je forme carrée et pyramidale , haut de trois cent quatre-vingt-cinq pieds , en y comprenant la lanterne , la flèche et la croix ; ce clocher, revêtu de feuilles d'airain doré , domine toute la ville , et semble , de loin , s'élancer du sein de la Ne^va , dont les flots baignent les remparts du fort. L'intérieur de ce temple, dont la principale voûte est soutenue par douze colonnes , est orné de pilastres , de frises et d'arabesques ; on y remarque aussi plusieurs tableaux sur toile; de hautes sculptures en bols doré décorent le retable; et la porte sainte , qui ne s'ouvre que lorsque l'archevêque ofticie, est remarquable par sa dimension et son extrême richesse. Je songe, mon ami, en écrivant cette phrase, que déjà je fai parlé de laporte sainte des églises, sans le donner à ce sujet une explication peut-être nécessaire. Je te dirai donc , et lu le sais probablement comme moi , que l'église grecque ne consomme point le saint sacrifice sous les yeux des assistants; l'autel et le prêtre sont séparés des fidèles par une porte qui ne s'ouvre qu'"a certains moments de la messe, et se referme presque aussitôt; elle se nomme laporte sainte.
Les tombeaux des monarques russes sont les premiers objets qui s'offrent aux regards , dès qu'on entre dans l'église; ils sont en granit sans aucun ornement ; chacun d'eux porte une simple plaque d'airain indiquant le nom du prince dont il renferme la dépouille mortelle, l'année de sa naissance et la durée de sou règne ; mais les trophées qui couvrent les murailles du temple parlent plus haut que toutes les épitaphes; et, en rappelant les exploits qui ont signalé le passage de ces souverains sur le trône , ces riches boucliers, ces massues, ces hallebardes , ces étendards persans , moldaves ou turcs, enveloppent ces tombes royales d'une ombre glorieuse.
h L'hôtel des Monnaies est situé dans la forteresse. La fabrication des pièces d or et d'argent se fait à l'aide de doux machines à vapeur qui communiquent le mouvement à toutes les autres; et, depuis la nouvelle organisation qui eut lieu en i 806 , on peut, dans des cas urgents, frapper par jour pour 300,000 roubles de monnaies.
Au moment où la Newa , rompant sa chaîne de glaces , commence h gronder librement au pied des remparts de celle citadelle , le canon du fort annonce a la brillante cité qu'elle a cessé d'être sé-
parée de l'Europe commerçante ; le commandant de la forteresse, accompagné du capitaine de port, vient en bateau porter cette nouvelle à l'empereur : à l'instant , les deux rives du fleuve sont bordéesd'innombrables spectateurs; des chaloupes, impatientes de s'emparer des flots, sillonnent ces ondes si longtemps captives; la communication, quelquefois interrompue durant quinze jours, entre les deux bords opposés , par le passage des glaces du lac Ladoga , se rétablit; les chaloupes se croisent en tous sens, et chacun, heureux du réveil de la nature , salue le soleil comme un ami qu'on n'espérait plus revoir et qu'on possédera peu de temps. Le jour de la Pentecôte est, pour la forteresse, un jour de fête solennelle ; tout le peuple y vient assister a la bénédiction des eaux. J'ai été témoin de cette cérémonie, qui réunit les habitants de Pétersbourg de toutes les classes, et j'ai pu admirer le coupd'œil magnifique que présentent, en ce moment, les remparts de la citadelle : ces sombres et solitaires murailles, dont les échos ne répètent habituellement que les longs qui vive des sentinelles, sont couvertes, ce jour-là seulement, d'une immense population qui jouit de cette promenade, comme on jouit d'un plaisir inaccoutumé ; mais, au milieu des accents de la gaieté, quelques larmes sans doute ont coulé cette année sur ces remparts : parmi ces hommes contemplant avec joie la délivrance des eaux , se sont glissés des parents, des amis, dont les regards attristés erraient autour des murs qui s'élèvent entre eux et des coupables bien chers! Plus d'une sœur, plus d'une mère, plus d'une épouse, ont prêté une oreille attentive, espérant que , du fond des cachots, un soupir s'élèverait jusqu'à elles.
Ce serait ici le lieu, mon ami, de placer un précis de cette conspiration qui a signalé l'avènement au trône de l'empereur Nicolas l*"" ; mais je tiendrais le burin de l'histoire d'uue main inhabile et mal assurée; et ch'ailleurs, il y avait tant de confusion dans les idées des conspirateurs, si peu d'unité dans leurs projets, qu'il me serait difficile de me diriger à travers les détours de ce labyrinthe. Je me bornerai à quelques réflexions que m'ont inspirées les renseignements qui m'ont été fournis par des hommes impartiaux, témoins de ce fatal événement. C'est au nom de la liberté , dit-on , que s'armaient tous ces puissants seigneurs i* Mais cette liberté, ne la voulaient-ils pas seulement pour eux? Ils tentaient de s'arracher au joug du pouvoir sou-
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verain : qu'avait à faire le peuple dans cette conjuration tout aristocratique? Est-ce sur lui que pèse le sceptre? non, car les paysans de la couronne sont libres. Devons-nous croire que ces fiers descendants des boyards affranchis , par le meurtre , des entraves qui les encbaînentau Irônede Pierre I"^, auraient trouvé tout à coup des hommes, leurs semblables, dans ces esclaves dont la vie leur fut léguée par leurs ancêtres , et qu'ils vendent comme des troupeaux? Le peuple ne l'a pas cru ; et son immobilité, durant les scènes sanglantes qui se passaient sous ses yeux , prouve combien il se jugeait désintéressé dans la question. Sans doule, au milieu de ces conjurés aristocrates, quelques jeunes gens nourris d'idées généreuses, n'écoutant que les conseils d'une imagination exaltée, ont rcvé de nouvelles destinées pour ce peuple qu'ils croyaient servir et qui ne les comprenait pas. Qu'ils ont dû être cruellement détrompés en jetant un regard autour d'eux ! Le Russe , façonné par les siècles h l'obéissance, n'admet pas l'existence d'un état sans un souverain ; ce n'est point pour des systèmes de gouvernement qu'il se révoltera; ou pourra l'entraîner avec un nom; ses opinions politiques ne sont que des affections ; aussi n'est-ce qu'en s'adressant à des scrupules de fidélité qu'on est parvenuàen armer quelques-uns. L'anecdote suivante, dont je puis garantir l'authenticilé , témoigne en faveur de ce que j'avance ici. Le 26 décembre, Mouravieff, colonel d'un régiment, et l'un des principaux conspirateurs , harangue ses soldats et les excite a la révolte, eii leur annonçant l'établissement de la républujue slnvonne : a peine a-t-il terminé ce discours , où respire le plus fougueux républicanisme, qu'un vieux sergent sort des rangs et lui dit : « Colonel , nous crierons lioura la répii- » blique slavonnc! so'd; mais vous ne nous dites » pas qui sera notre empereur. — 11 n'y a point » d'empereur dans une république, » répond Mouravieff. A ces mots, le sergent se retourne vers la troupe et s'écrie : « Camarades , ne l'écoutez pas : » il nous dit que nous n'aurons pas d'empereur ; » vous voyez bien qu'il se moque de nous ! » Cette anecdote m'en rappelle une autre qui remonte à l'époque de la guerre de l'indépendance aux litats-Unis. Pendant une trêve, trois grenadiers , un Français, un Anglais, un Américain, se trouvèrent dans un cabaret; les deux premiers buvaient ensemble, le troisième était seul a son écot : on parla des affaires publiques et delà cause que chacun d'eux défendait :
« Notre conduite et notre position se comprennent, » dit le grenadier français au soldat anglais : je me » bats pour mon roi, toi, tu te bats pour le lien ; mais » conçois-tu cet imbécile qui n'a pas de roi? pour » qui se bat-il? » Les trente dernières années qui ont passé sur l'Europe , en agrandissant les idées des peuples, leur ont révélé tout ce qui se trouve au fond de ce mot: la patrie ! mais le Russe , étranger à ce mouvement, n'est pas plus avancé aujourd'hui que ne l'étaient alors les grenadiers dont je viens de parler.
Cette conjuration , ou plutôt cette échauffourée sans espérance , sur laquelle on a beaucoup et longtemps déraisonné dans nos journaux , a offert au nouvel empereur une occasion de se faire connaître : un instant a dévoilé son avenir. Au premier signal de la révolte , ce jeune prince s'élance a la tcte des troupes demeurées fidèles , en s'écriant : « Voici le » moment de montrer au peuple russe si je suis » digne de lui commander ! » Un régiment es6 amené sur la place du Palais , et , à l'instant où l'empereur se présente devant lui, il est accueilli par ces cris : Uoura Conslanlin! c'était le cri de ralliement des soldats révoltés. Sans s'étonner, le jeune souverain s'avance vers les soldats et leur dit : « Si telles sont vos dispositions , votre place » n'est point ici; allez retrouver les rebelles, ils » vous attendent sur la place du Sénat ; vous m'y » verrez bientôt. En avant, marche! » Les soldats rebelles, frappés de ce regard imposant , de ce courage paisible qui brille sur le front de l'empereur, obéissent à son ordre, défilent sous ses yeux et s'éloignent.
Dans le même temps , on vient îmnoncer au monarque qu'on ne répond pas du régiment d'Ismaïloff, dont il était colonel avant de monter au trône. A cette nouvelle, il court vers celte troupe, et lui rappelle la renonciation de son frère, qui lui donne le sceptre : on ne lui répond que par un morne silence. L'empereur alors, s'adressant aux soldats: « Voyons, dit-il, jusqu'où ira votre révolte : me » voilà seul devant vous; chargez vos armes! » A ces mois, qui produisent l'effet de l'étincelle électrique, l'enlhousiasmc passe de rang en rang, et ces hommes, prêts à la rébellion, suivent le tzar aux cris mille fois répétés de houra Nicolas! Intrépide et calme au milieu du danger, n'opposant aux fureurs des révoltés que des paroles de clémence arrêtant ses soldats prêts a frapper, il espérait éviter l'effusion du sang; et quand cetespoir fut perdu,
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quand des sujets dévoués tombèrent, à ses yeux, sous le glaive assassin , il prit encore soin d'une foule égarée, en ordonnant aux artilleurs et aux soldats de diriger leurs coups en l'air. Les rebelles, rassemblés sur la place du Sénat , étaient adossés à cet édifice , et l'on voit dans les corniches et au sommet des colonnes les trous creusés par les balles et la mitraille. Et c'est ce jeune souverain que certains journaux ont accusé de faiblesse et d'irrésolution! Ah! que les écrivains qui ont porté cette accusation viennent a Pétersbourg ; qu'ils interrogent les témoins de cette affaire , c'est-a-dire toute la population d'une immense cité , et leur opinion changera. Soyons justes , même envers les rois.
On raconte que parmi les officiers compromis dans cette journée se trouvait un jeune militaire que je ne nommerai point ici, et dont le nom , inscrit par la gloire dans les fastes de la Russie , impose d'immenses devoirs à celui qui en est décoré. Les liaisons de ce jeune homme, ses discours, quelques actions peut-être , appelaient de graves soupçons sur sa tête ; il est arrêté , mais c'est l'empereur lui-môme qui veut l'interroger ; il a besoin de rencontrer un sujet fidèle dans ce jeune officier , dont l'aïeul fut le plus ferme appui de l'empire. Toutes les questions du souverain , arrangées avec une paternelle sollicitude, sont composées de manière à ce qu'il soit impossible à l'accusé d'échapper à l'innocence; il semble être questionné plutôt par son défenseur que par son juge , et , à chacune de ses réponses , le monarque se tournant vers les seigneurs de sa cour : « Je vous l'avais bien dit ,
» messieurs ; vous l'entendez ; un ne pouvait
» pas être un rebelle. » Le jeune officier, renvoyé à son régiment, n'a pas attendu longtemps le brevet d'un nouveau grade.
J'ai dit plus haut , mon cher Xavier, qu'au nombre des conjurés étaient quelques jeunes gens que n'entraînait point une ambition égoïste, et qui cédaient a l'impulsion d'une pensée noble et généreuse : ceux-là se précipitant , avec toute la fougue de leur imagination et de leur âge, dans le gouffre d'une révolution, n'ont pas songé qu'ils flétrissaient d'avance, parle meurtre, la cause qu'ils voulaient défendre; ils ont mal connu leurs complices ; ils ont mal jugé le peuple ; vaincus , ils seront victimes; vainqueurs, ils eussent été dupes. Il en est parmi eux que des talents littéraires recommandaient à l'estime de leurs concitoyens; les frères Bcstoujcff, et surtout le jeune Ryleeff, ont publié différentes
compositions poétiques fort remarquables; mais partout jaillit cette pensée qui les obsédait et les a conduits à la révolte. J'ai recueilli un fragment d'un poëme inédit de Ryleeff, et je t'en adresse la traduction. Il semble que ce malheureux jeune homme, averti par un secret pressentiment de sa destinée future , ait voulu consigner ici son histoire.