‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 520 sur 560 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

Pétersbourg , juin 182G.

Te rappelles-tu , mon ami, que naguère, lisant ensemble l'histoire desHottentots , nous nepouvions comprendre que le fanatisme religieux exerçât sur les hommes un empire assez fort pour les contraindre à ces horribles mutilations qui outragent la nature , et dont ils osent offrir l'hommage à la divinité ? Nous gémissions sur l'aveuglement de ces peuples sauvages , et, certes, nous étions loin de soupçonner qu'en Europe, aujourd'hui, il existât des chrétiens livrés a ces hideuses superstitions. Eii bien , on les retrouve en Russie, dans ce qu'on nomme la secte des vieux croj/nnls. Cette secte , dont les prosélytes sont plus nombreux que ne semblerait le permettre l'obligation cruelle qui leur est imposée, pense s'élever an rang dos saints en s'arrachant la qualiléd'hommes ; etce qu'Origène, perede l'Église, fit jadis par amour de la science , ces sectaires extravagants le font pour conquérir leciel. Leurs principes ont pénétré jusque dans l'armée. Dernièrement , plusieurs chefs de corps, surpris de ne plus voir chez leurs soldats ce feu de regard, cette virilité de formes , véritable parure du guerrier, ordonnèrent de rechercher les causes de celte soudaine métamorphose , et , après un sévère examen , on compta, dans un seul régiment, jusqu'à trois cents de ces êtres dégradés. Tu comprends, mon cher

Xavier, que les mesures les plus rigoureuses ont été prises par le gouvernement pour arrêter les progrès de celte absurde superstition ; car, si le cîel demande des saints, l'empire réclame des habitants. Je pensais, et, en lisant mes lettres, sans doute tu auras supposé comme moi, mon ami, que le peuple russe , esclave des croyances les plus ridicules, imbu des plus stupides préjugés, joignait h cette dévotion exagérée , qui n'a guère pour objet que les pratiques extérieures de la religion, la haine de tous les autres cultes. Je me trompais , et mon erreur a proraplement été détruite. Il n'est point de nation qui pousse plus loin la tolérance : le Russe réserve ses saluls , ses génuflexions et ses signes de croix pour ses églises et ses images; mais il entre sans scrupule dans le temple consacré à une autre croyance que la sienne ; il y porte un maintien décent et respectueux ; le juif, le mahométan , le prolestant ou le catholique ne lui inspirent aucune aversion; il les plaint peut-être, il ne les blâme point, et jamais il ne les persécute. Tu vois, mon ami , que ces hommes , que nous nommons des barbares, nous offrent encore des exemples dont nous pourrions profiler.

Quand je t'ai parlé de l'influence funeste qu'un Russe attache à la rencontre d'un prêtre, j'attribuais cette opinion à une terreur superstitieuse : après avoir examiné de près le clergé , je crois qu'il faut en chercher la cause dans un tout autre sentiment. Je le dirai sans crainte d'être démenti , le clergé ne jouit, en Russie, d'aucune considération , et , à l'exception de quelques évêques , il n'exerce nul empire sur le peuple. Son éducation ne le sépare point assez des dernières classes, et, en général , les mœurs de ces prêtres sont peu propres à les faire honorer. D'ailleurs les seigneurs russes ne donnent point l'exemple de la vénération pour les ministres du culte, et leur conduite envers eux n'est pas de nature a les relever aux yeux du peuple. Lorsqu'un prêtre de village vient visiter le seigneur, jamais il n'est l'objet de ces égards que devrait commander le caractère dont il est revêtu; on ne l'admet pas même au salon ; le maître donne ordre à ses valets de le faire dînera l'office ; c'est au milieu d'eux qu'il prend son repas; cl souvent son intempérance , en attirant les risées des esclaves , vient ajouter au mépris qu'avaient provoqué les dédains du seigneur.

Les prêtres jouissent pourtant ici de quelques privilèges ; il en est un qui donne lieu à un déplo-

SIX MOIS ElN RUSSIE.

rable usage. Les maisons habitées par eux ne sont point soumises aux investigations delà police ; aussi le plus honteux des vices choisit ordinairement un asile dans ces maisons privilégiées , et c'est a l'ombre de cette protection accordée au sacerdoce que s'exerce le plus infâme des métiers. Ses mœurs fussent-elles irréprochables, l'opprobre dont il est, pour ainsi dire , enveloppé , peut-il ne pas rejaillir sur le prêtre? Est-ce dans une atmosphère de débauche que doit vivre le ministre des autels? son asile ne doit-il pas être pur comme sa vie , respectable comme son ministère ?

Les prêtres appartenant au clergé séculier doivent être mariés , et , si la mort leur enlève leur épouse, ils ne peuvent rester libres et veufs ; placés entre deux esclavages, ils ont à choisir alors ou le couvent avec le veuvage, ou la chaîne d'un nouvel hyméuée, en renonçant à jamais à l'état ecclésiastique. Les archevêques, les évoques, les métropolites, doivent, ainsi que les prêtres attachés a un ordre monastique, garder un éternel célibat.

Puisque je m'occupe aujourd'hui des prêtres, mon cher Xavier, je vais te raconter une anecdote dans laquelle figure un évêque , et qui, en t'instruisant d'une coutume de ce pays, te fera faire connaissance avec les escrocs de Pétersbourg, dont l'habileté ne le cède en rien à celle des escrocs de Paris.

Quand le fils ou la fille d'un seigneur se marie , c'est habituellement un évêque qui célèbre la cérémonie nuptiale dans la chapelle du palais ou du château , et il est d'usage de lui remettre , au moment où il s'éloigne, un paquet cacheté contenant une assez forte somme en assif/nalions (c'est le nom du papier-monnaie dont on se sert ici). Un évêque avait rempli cet office chez un seigneur, et, en retournant vers sa demeure, il comptait, dans sa voiture , les témoignages de reconnaissance qui lui avaient été remis; déjà même, ne trouvant pas la générosité du noble Russe en harmonie avec sa fortune, il s'étonnait de la modicité de la somme, qui ne s'élevait pas, je crois , au-dessus d'un millier de roubles , lorsque son équipage est arrêté par un homme à cheval , accourant au galop et revêtu de la livrée de la famille que venait de quitter le prélat. Cet homme s'adresse a l'évêque, et, en le suppliant de la part du seigneur d'excuser l'erreur qu'on a commise, le prie de lui rendre le paquet qu'il vient de recevoir ; en même temps il lui en présente un autre ferme de trois cachets, et beau-

coup plus épais que le premier. L'évêque , souriant à l'espoir d'une plus riche récompense, remet les assignations au messager, qui part aussitôt, emportant et les roubles et la bénédiction du pontife. Celui-ci s'empresse d'ouvrir le nouveau paquet : que voit-il? Une collection de vieux journaux! Un adroit larron lui avait ainsi escamoté mille roubles et une bénédiction. Que penses- tu qu'il ait le plus regretté ?

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