‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 526 sur 560 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Moscou, juillet 4826.

Quelque vives qu'aient été les sensations que m'a fait éprouver l'aspect de cette ville imposante et curieuse, où je viens chercher de sanglants souvenirs et des fêtes ; quel que soit mon désir de guider ton imagination au milieu de ces constructions irrégulières et bizarres, de cet amas de couvents, de palais, d'églises et de cabanes, il faut, mon ami , que je jette un coup d'œil en arrière, et que je t'adresse un résumé succinct do la route que je viens de parcourir.

Saint-Pétersbourg est séparé de Moscou par un espace de sept cent vingt-sept werstes (environ deux cents lieues de France), et ce chemin , coupé en ligne droite, à travers des forêts, des plaines de sable et des marais, est franchi par le voyageur avec une extrême rapidité ; car il n'existe pas dans le monde de pays où l'on se transporte à moins de frais et plus promptement d'un endroit à un autre. C'est ici le lieu, mon cher Xavier, de consacrer une mention aux cochers russes, dont l'adresse et l'intrépidité méritent bien un souvenir. Placé sur le siège et conduisant quatre chevaux , attelés de front , avec des cordes qu'il partage entre ses deux mains , un cocher russe semble ne connaître aucun danger ; pour peu que la route ne soit pas impraticable, il lance son quadrige au galop, et, ne faisant du fouet qui pend à son bras qu'un usage très-rare, c'est avec la voix qu'il excite ses infatigables coursiers. Durant une station, qui souvent se compose de vingi-cinq à trente \verstes ( plus de huit lieues de France), il ne cesse pas un instant de parler a ses chevaux, qui paraissent le comprendre, et, moins despote avec eux que son seigneur ne l'est envers lui, jamais il ne leur adresse un ordre ou une recommandation , sans en déduire les motifs. J'ai fait traduire par le domestique qui nous servait d'interprète ces perpétuels monologues qu'interrompt quelquefois une chanson nationale : le cocher russe varie ses discours et l'inllexion de sa voix , suivant l'âge , les forces physiques ou les qualités morales de chacun de ses quatre chevaux; il s'adresse a l'expérience du plus vieux , et

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lui démontre la nécessité de donner un bon exemple a ses compagnons; il gourmande la paresse de celui qui , resté plusieurs jours à l'écurie , doit expier cette honteuse inaction par une ardeur nouvelle; le plus grand a sans doute trop de cœur pour se laisser vaincre par des chevaux moins vigoureux que lui, et le plus jeune, heureux d'être associé à des coursiers recommaudables par leurs bons services, doit, à force de zèle, se montrer digne de celte honorable association. Tel est, mon ami , le sens exact des discours du cocher russe : ces paroles, tantôt bienveillantes, tantôt grondeuses, exercent un grand empire sur ces animaux intelligents ; et, quand leur guide est satisfait, il les récompense en les nommant ses petits pigeons : c'est la plus flatteuse marque de contentement qu'il puisse leur donner, car le pigeon est pour le peuple russe un oltjet d'amour et de vénération; il prodigue les soins les plus affectueux a ces oiseaux , et il croirait commettre une action coupable en les tuant et en les mangeant; c'est un de ces nombreux scrupules superstitieux auxquels il est livré.

L'intrépidité des cochers russes, leur mépris du péril , soumettent parfois à de rudes épreuves et le courage du voyageur et la solidité de sa voiture. Franchir la distance le plus rapidement possible, tel est, à leurs yeux, le premier devoir ; courant a bride abattue, ils s'inquiètent peu de ce qui se passe derrière eux, pourvu qu'ils arrivent. On raconte qu'un jour un cocher se trouva devant la maison de poste avec la moitié de l'équipage qu'il conduisait; une portion de la calèche était restée à une lieue de la, dans la poussière , avec les voyageurs, et la rapidité de la course, les cris et les chants du cocher, ne lui avaient pas permis de s'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Pleins de confiance dans leur adresse, les cochers russes négligent habituellement ces précautions souvent si nécessaires en voyage , et il est rare qu'ils ne trouvent pas un moyen de réparer un accident : sous leurs mains industrieuses, la moindre chose devient une précieuse ressource; ils ont promptement fabriqué un essieu avec une branche d'arbre, une corde solide avec l'écorce du bouleau. Quelque grave que soit l'accident dont vous avez h vous plaindre, le premier mot du paysan russe est nitchevnu ( ce n'est rien ) , et il ajoute : nebos ( n'ayez pas peur). Dans les villages, ces hommes conservent longtemps le caractère ingénu de l'enfance; tout est pour eux une occasion de jeu. Quand vous

arrivez à la station , vous voyez rassemblés devant la poste quinze ou vingt paysans à longue barbe , qui, laissant au sort à décider lequel d'entre eux vous fournira des chevaux et vous conduira jusqu'à la station prochaine , s'emparent du trait de droite et l'empoignent tour à tour : celui dont la main atteint l'extrémité de cette corde est ainsi désigné par la fortune, et, au milieu des bruyantes félicitations de ses compagnons, il se met en mesure de remplir le devoir que le hasard lui impose.

J'ai dit , mon ami , qu'en aucun pays on ne voyageait a moins de frais qu'en Russie , et je le prouve : dans l'intérieur de cet empire, le prix d'un cheval est de 3 kopecks (3 centimes) par werste, ce qui fait sept sous de France par poste ; le pour-boire du postillon n'est point diî ; il est abandonné à la générosité du voyageur, et il n'en coûte pas cher ici pour paraître magnifique : en donnant une pièce de 80 kopecks ( 1 6 sous ) pour toute la station, qui souvent est de vingt-cinq ou trente werstes , comme je te l'ai dit plus haut , on acquiert des droits à une reconnaissance sans bornes , dont le postillon n'épargne pas les démonstrations , et on a le plaisir de l'entendre s'écrier, en approchant de la poste: « Dépêchez-vous, dépêchez-vous; j'at) mène des aigles! n Mais, si les voyageurs sont avares , le cocher annonce a ses confrères qu'il conduit des corbeaux. Qui pourrait refuser de passer pour un aigle a si bon marché?

On attelle ordinairement quatre chevaux à la voiture ; ainsi on parcourt une werste pour 20 kopecks ( ou centimes ) , et , comme sept werstes font une poste française, tu vois qu'en payant ^ franc 40 centimes on franchit deux lieues; en France, il eu coûte S francs pour faire le même trajet avec deux chevaux.

La première ville qui soit digne d'intérêt sur la route de Pétersbourg à Moscou est la fameuse Nowgorod ; quand on songe à son ancienne magnificence , quand on se rappelle ce vieux proverbe russe : Qui peut résister aux dieux et à la grande Noiogorod? on promène avec effroi les regards sur ces tristes débris d'une splendeur éclipsée. Là, fut le berceau de la monarchie russe; dans ces rues, aujourd'hui dépeuplées, se déployait jadis le luxe guerrier d'une cour encore sauvage ; ces murailles démantelées résistèrent à de nombreux assauts; ces soixantes églises, où viennent prier quelques rares habitants, suffisaient à peine à la foule des fidèles dont la piété les enrichit. Maintenant tout est

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morne, tout est désert, et la silencieuse Nowgorod semble placée entre deux puissantes capitales, comme une imposante leçon de la fortune !

Oq peut encore admirer dans celte ville un pont en bois , long de trois cents pieds, et la cathédrale de Sainte-Sophie qui renferme des peintures remarquables par leur ancienneté; on les suppose antérieures a la renaissance des arts en Italie.

A quarante werstes de Nowgorod , le voyageur s'étonne de rencontrer une colline au milieu d'une vaste plaine de sables ; cette petite montagne fut élevée là par la main des hommes, et servit, diton , de tombeau à un fameux magicien dont la tradition raconte les incroyables merveilles.

Bientôt les yeux fatigués par l'aspect monotone de ces éternelles forêts , de ces plaines immenses où rien ne vjent éveiller la curiosité, s'arrêtent délicieusement sur des vallons fertiles , des lacs , des coteaux et des montagnes : cette contrée se nomme la Suisse Russe, et c'est en effet une sorte de représentation en miniature des cantons si pittoresques et si riches de l'IIelvétie. La se trouve dans une position charmante, au bas d'un coteau et sur les bords d'un lac, la petite ville de Waldaï: mais à peine le voyageur est-il entré dans ses murs, qu'un danger qu'il était loin de piévoir vient assaillir son inexpérience. Sa voiture est prompteraent environnée d'une foule innombrable de marchandes de croquets , Armides en jupon court , dont l'importune obsession ne laisse pas à l'étranger un instant de repos ; s'il passe la nuit en cette ville , les ennuis et les séductions redoublent;] car ces marchandes , pour la plupart jeunes et jolies, joignent toutes a leur commerce ostensible un commerce secret, moins innocent et plus lucratif. Klles ont pour complices et pour conlidentes les maîtresses d'auberges qui leur livrent l'entrée de la maison, et le voyageur est contraint d'appeler toute sa prudence au secours de sa vertu.

La ville de Torschok est célèbre en Russie par les objets de toute espèce en maroquin brodé qu'on y f (brique, et elle offre à l'admiration des voyageurs la belle et noble architecture de son église. A soixante werstes de cette cité, on trouve ïwer , chef-lieu d'un gouvernement, et l'une des plus jolies villes de l'empire; là on traverse le Wolga sur un pont de cinq cent cinquante pieds de long. Dans ces différentes stations , on rencontre d'assez bonnes auberges; mais il faut renoncer h l'espoir de coucher dans un lit. Chaque chambre contient

un large canapé en cuir rembourré avec du crin , et c'est sur ce meuble que le voyageur, quel que soit son rang, passe la nuit : les Russes, accoutumés à dormir sur un seul matelas extrêmement dur, s'accommodent aisément de cette manière de se reposer, et je dois avouer que l'étranger, blesse d'abor,d par ce brusque passage des lits de plume de l'Allemagne aux canapés de la Russie, s'est bientôt façonné a l'usage de ces espèces de lits de camp , et ne tarde pas a y trouver le sommeil.

Douze heures s'étaient écoulées depuis l'instant où nous étions sortis de Twer , et , désireux darriver enOn à Moscou , nous avions résolu de marcher toute la nuit ; déjà le soleil s'était caché derrière l'horizon, des ombres épaisses s'étendaient sur nos têtes, et quelques rayons affaiblis brillaient seuls encore à l'occident, comme un doux souvenir dans l'âme du malheureux : nous traversions une sombre forêt de sapins, et, dans celte triste solitude, nous cherchions, par d'effrayants récits, à distraire l'ennui de la route. Nous aimions 'a peupler de brigands armés ces déserts silencieux ; nous les voyions s'élancer sur nous, se partager nos dépouilles, et, tout en riant des scènes sanglantes que notre mémoire empruntait à la terrible Raddiffe , nous portions au loin , malgré nous , des regards inquiets, comme pour découvrir si le hasard n'allait pas bientôt réaliser les fantômes de notre imagination. Tout h coup mon compagnon de voyage saisit mon bras ; il me montre du doigt un groupe d'hommes réunis sur notre chemin et qui semblaient nous attendre : ils étaient au nombre de vingt au moins, étendus autour d'un grand feu qui projetait des lueurs rougeâtres sur leurs visages barbares, et nous permettait de les examiner à notre aise; ces chaussures d'écorce d'arbres, ces bonnets garnis de poil , ces sarreaux de toile grossière, ces larges peaux de mouton jetées sur leurs épaules, ces longues moustaches rejoignant des barbes rousses qui tombaient sur des poitrines velues, ce teint basané, ces yeux élincclunls dirigés sur nous, offraient 'a nos regards un tableau trèspittoresque sans doute, mais fort peu rassurant, surtout avec la disposition momentanée de nos esprits. Nous tâchons cependant de faire bonne contenance; nos mains se portent sur les pistolets innocents qui , chargés a Paris , n'avaient pas encore quitté les poches de notre voiture: nous avanrons, nous voira tout près de cos honinr^s effrayants; ils se lèvent, nous allons passer devant eux..., ils

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s'inclinent tous , et accompagnent leurs souhaits de bon voyage du salut le plus respectueux ; c'étaient les routiers du pays : dans ces longues routes , où les villages sont souvent si distants les uns des autres, il n'y a point d'auberges pour eux ; dès qu'arrive la nuit, ils détellent leurs chevaux qui vont chercher leur pâture dans les bois , ils bivouaquent autour d'un grand feu , et , à la pointe du jour , ils rappellent ces animaux intelligents et dociles qui viennent reprendre le joug.

Heureusement affranchis de celte terreur dont le souvenir égaya le reste du voyage , nous continuâmes notre course , et, vers le milieu du quatrième jour de marche , nous aperçûmes les dômes brillants, les clochers dorés de Moscou. Nous sommes enfin entrés dans cette ville magnifique que l'enthousiasme patriotique a fait sortir si promptement de ses ruines ; et, si les fêtes auxquelles je vais assister et dont je te dois la description m'empêchent de me livrer ici à un examen aussi scrupuleux que celui dont Pétersbourg a été l'objet, je tâcherai du moins, mon ami, de ne négliger aucun des souvenirs qui se disputent ici notre intérêt.

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