LETTRE XX VII
Moscou, juillet 182G.
Mon cher Xavier, l'aspect général de Moscou , moins régulièrement magnifique que l'aspect de Saint-Pétersbourg , est, par cela même, d'un effet beaucoup plus piquant ; si le voyageur n'est pas sans cesse frappé d'admiration , ses yeux s'arrêtent avec curiosité sur ces édifices bizarres, sur ces constructions étranges qui n'appartiennent à aucun système connu d'architecture, et dont on cherche encore les modèles dans les différentes parties du monde. Le terrain sur lequel la ville est assise est inégal et parsemé de collines, de sorte que celte vaste cité, qui s'étend en forme décroissant autour du fameux Kreml'm , offre aux regards des points de vue pittoresques qu'on demanderait en vain à sa moderne rivale.
Moscou n'apparaît dans l'histoire que vers le milieu du treizième siècle ; c'est alors seulement qu'elle fut élevée au rang de principauté, et gouvernée par
Michel-le-Brave , frère d'Alexandre Newski, dont je t'ai parlé lors de nos promenades dans Pétersbourg. Elle doit son nom a la Moskwa, rivière peu large et peu profonde qui la traverse, et l'opinion la plus accréditée parmi les étymologistes , quoiqu'elle soit la plus raisonnable, est que le nom de cette rivière provient d'un mot sarmate qui signifie sinueuse. Cette ville est encore arrosée par la Jaousa et la Neglinna; mais ce dernier ruisseau, qui croupissait naguère dans les fossés du Kremlin , jette maintenant ses eaux dans un canal souterrain , et , après avoir ainsi desséché les fossés infects qui baignaient le pied de cette antique forteresse", on les a transformés eu jardins délicieux qui ne sont pas aussi fréquentés qu'ils méritent de l'être. On les abandonne pour le boulevard de la Tverskoï, qui forme une avenue longue d'un quart de lieue, à peu près, plantée d'arbres trop jeunes encore pour donner de l'ombre et delà fraîcheur; on n'y trouve point d'abri contre la poussière qui s'élève des rues latérales ; mais qu'importe? il est du bon ton d'aller là , et tout le monde y court.
Le Kremlin, situé au centre de Moscou et dans la partie la plus élevée de la ville, est un polygone irrégulier entouré de hautes murailles crénelées et flanquées de tours à chaque angle. Autour de cette citadelle s'étendent en forme de zone les trois grandes divisions de Moscou qui prennent leurs noms des murs qui les enveloppaient jadis ou qui les environnent encore ; ce sont le Kitaï-Gorod, le Beloï- Gorod (ville blanche) ; le Zemlenoï-Gorod (ville de terre). La première de ces divisions , qui est le quartier marchand , est , comme le Kremlin , ceinte d'un mur très-élevé, et communique par six portes au reste de la ville ; c'est là que se trouve le grand bazar, amas immense de boutiques de toute espèce, que l'incendie dévora en \ 812 , et que le génie du commerce a bientôt réédifiées , en les embellissant. Ce quartier, centre de tous les intérêts , théâtre d'un mouvement continu , offre l'aspect d'une foire perpétuelle ; c'est là qu'il faut venir observer la population de Moscou : les gens de toutes classes , de tout rang, de tout pays, abondent dans cette enceinte qui renferme quatre grandes rues, trois places , seize églises, quatre monastères , et divers bâtiments de la couronne. Sur l'une de ces places s'élève un monument historique dont l'empereur Alexandre la décora en ^8^6 : c'est un groupe colossal en bronze, représentant le marchand Minin engageant le prince Pojarski à s'armer pour l'affran-
Sj\ MOIS EN lUSSIIv
Hiisr^cmoul (lo sa palrio, alors oiivaliie par los F'olonais , oX consacrant lous ses trésors "a celle liéroïque entreprise que le succès couronna ; ce groupe imposant, dont le style manque peut-cire d'élévation , produit un bel el'fet sur celle place qui, bien que bornée, présente un des tableaux les plus intéressanls qu'on puisse renconlrer à Moscou. De quelque coté que se tournent les regards, ils s'arrêtent sur des objets qui parlent à l'imagination , ouévoquentde nombreux souvenirs: là, le Kremlin, demeure sacrée des vieux Tzars, et leur dernier asile , dont les murailles menacées tour à tour par les flèches du Talar et du Mongol, par les lances du Polonais , et par les mines des ingénieurs de la France, restèrent debout au milieu des ruines; ici l'échafaud en pierre qu'ensanglanta plus d'une fois lajustice du créateur de la civilisation russe, dont la main, armée de la hache, ne craignit pas d'exécuter à cette place les arrêts dictés par sa vengeance contre les Strélitz révoltés; non loin de la , l'église delà Protection de la Savile-Vicrge, \u\ga'iremenl nommée Vassili Blageunoi, création bizarre d'une imagination déréglée, monument d'une époque de barbarie; devant nous enÛQ les cinquante -cinq galeries ouvertes du bazar , qui portent toutes le nom des différentes espèces de marchandises qu'elles renferment, et qu'embellissent les arcades élégantes qui leur servent de façade. Quel tableau varié présente à l'œil du voyageur la foule rassemblée sous ces galeries! il voit le lui ban circassien près de l'élégant chapeau sorti récemment des mains de la marchande de modes française ; le frac européen à côté de la longue i obe asiatique ; le bonnet moscovite, le sarreau grossier, la sandale décorées , auprès du brillant uniforme et du chapeau militaire qu'ombrage une touffe de plumes flotlantes : autour de cet immense marché stationnent la voiture à quatre chevaux , le léger droschki , le banc modeste fixé sur quatre roues , et la charrette primitive formée de deux longues perehes , dont les bouts traînent à terre , et qui amène ici les produits de la campagne. Les regards ne peuvent se lasser de cette diversité de tournures , de costumes et de physionomies ; et la curiosité est sans cesse excitée dans cette ville , qui semble appartenir U toutes les nations et réunir tous les extrêmes.
Les rues de Moscou , généralement moins larges que celles de Saint-Pétersbourg, n'offrent point au piéton ces désespérantes lignes droites dont sa vue découragée no peut atleindrc l'extrémité; sa route
est sans cesse égayée par des contrasies piquanis , par des points de vue magnifiques qui larrêlenl a chaque pas. Le quartier vivant et animé qu'ott nomme le Potil des Maréchaux , occupé par les modistes françaises , est le rendez-vous de toutes les élégantes Moscovites qui , chaquejour, viennent visiter ces brillants arsenaux delà coquetterie. Kn parcourant cette longue rue bordée de nombreux magasins, peuplée de marchands et d'acheteurs, remplie de riches équipages, l'étranger peut se croire au centre d'une ville populeuse; mais il poursuit sa marche, et bientôt des parcs immenses, des champs labourés , de vastes jardins semblent le transporter au milieu de la campagne; il n'est pourtant pas sorti de la capitale d'un puissant empire.
L'irrégularité des constructions de Moscou donne a celte ville un aspect étrange, qu'on ne pourrait trouver ailleurs : un dôme in lien près d'une tour gothique, un édifice grec à côté d'une coupole orientale, présentent aux regards étonnés une bigarrure qui n'appelle pas l'admiration , mais qui pourtant n'est pas sans charmes. Celte bigarrure est moindre sans doute aujourd'hui qu'avant le terrible incendie de 1812, car les maisons particulières, qui avaient disparu dans les flirames, ont été rec instruites d'après un système d'architecture à peu près régulier; mais elle existe toujours dans les édifices publics et dans les églises, auxquels on a dû conserver, en les réparant, leur physionomie primitive. J'avais ouï dire qu'on n'apercevait plus ici de traces de la destruction : les personnes qui ont avancé cette assertion hasardée n'ont examiné Moscou qu'eu courant, et à travers leè vitres de leur voiture; moi, que des investigations pédestres mettent a même d'observer avec plus de scrupules . je puis affirmer qu il est encore un grand nombre de rues où, ça et la , manquent des maisons , où les yeux sont attristés par des pans de murailles noircis, où des façades, élevées pour la régularité, dissimulent les vides sans les remplir. Quelque nombreux que soient ces vestiges d'une catastrophe si lécente, qu'on remarque à peine , parce qu'ils sont disséminés dans une grande cité , la résurroclion de Moscou n'en est pas moins un prodige incroyable du patriotisme. Il y a quatorze ans, cette ville n'offrait plus qu'un vaste amas de cendres et de ruines, et maintenant, près de dix mille maisons sont debout!
La plupart des monuments qui nous réclament mon cher Xavier, seront bientôt le théâtre des dif-
olG
SIX MOIS EN RUSSIE
férenles fêtes aiuquelles je dois assister , et je profiterai de ces circonstances pour te les faire parcourir avec moi; mais, en attendant l'arrivée de l'empereur à Moscou , nous visiterons ceux de ces édi fices qui ne sont point appelés a figurer dans les cérémonies du couronnemfnt, et nous nous occuperons du peuple russe, dont je puis étudier les mœurs, le caractère et les usages, ici , bien mieux qu'a Pétersbourg.
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LETTRE XXVllI.
Moscou, juillet ^826.
Avant-hier, mon cher Xavier, en jetant un regard rapide sur Moscou , je t'ai parlé du Kremlin , et je reviens aujourd'hui vers cette forteresse antique où semble vivre l'histoire de la vieille Mos-
covie.
On croit que le Kremlin lire son nom du mot tatar kremle, qui signifie pierre; il communique avec la ville par cinq portes pratiquées dans les hautes murailles crénelées qui l'enveloppent ; l'une d'elles (la porte de Spaskoï) est remarquable par un ancien usage, qui ordonne à toute personne qui la traverse de se découvrir ; nul n'est affranchi de ce devoir dont l'origine n'est pas bien constatée. Le Kremlin renferme le palais des anciens Tzars , où naquit Pierre F*" ; celui du patriarche , le sénat , l'arsenal , la cathédrale de V Assomption, où se fait la cérémonie du couronnement, et que nous visiterons quand j'aurai a te rendre compte de cette fête • enfin l'église de V Annonciation , et celle de Saint-Michel , où sont les tombeaux des premiers souverains de cet empire.
Sans doute, examinés isolément, ces édifices ne présentent ni la majesté grandiose des monuments gothiques, ni l'élégance gracieuse des constructions que l'architecture antique a léguées a l'imitation des modernes; affranchis de toute règle , les architectes qui ont élevé celte masse de bâtiments n'ont obéi qu'aux caprices de leur imagination ; mais cet ensemble plaît aux regards par sa bizarrerie variée. Les petits clochers et les globes étincelants d'or qui couronnent le faîte du palais et le toit
des églises , la diversité des dessins et des couleurs , le grand nombre des terrasses, des balcons et des rampes , le mélange de tous les styles et de tous les systèmes de construction, fixent longtemps les yeux étonnés du voyageur sur cette réunion d'édifices , tantôt massive et lourde, tantôt brillante et légère, mais toujours originale.
Le Trésor du Kremlin est remarquable par la profusion d'objets précieux qu'il renferme et qu'on a offerts à notre curiosité ; en accordant un coup d'œil à chacun de ces objets , qui ont appartenu aux différents souverains de la Russie, depuis le grand prince Vladimir Monomaque, jusqu'à l'impératrice Catherine II , on parcourt toute l'histoire de cet empire ; on assiste aux grands événements dont il fut le théâtre; et les couronnes de Kazan , d'Astrakhan , de Sibérie , de Géorgie et de Pologne, sont là pour rappeler ses nombreuses conquêtes. La salle des Armures contient une innombrable quantité d'armes de toute espèce, rangées par ordre de dates et de nations ; et parmi ces instruments de destruction , dont l'œil admire l'effrayante variété, on distingue, au milieu de quelques trophées, le simple brancard sur lequel était porté Charles XII, pendant la bataille de Pultawa.
Le Palais du Patriarche présente à l'intérêt du voyageur un grand nombre d'ornements sacerdotaux éblouissants d'or et de pierreries, el sa bibliothèque est composée de manuscrit* grecs et slavons, qui presque tous sont des ouvrages de religion : on y remarque pourtant un Homère , un Escliîne , et un Sophocle.
L'immense bâtiment du Sénat fut construit sous le règne de Catherine ; la coupole, placée au centre du toit de cet édifice, est surmontée d'un cube dont les quatre côtés portent en gros caractères le mot loi en langue russe. Te faire connaître les différentes administrations que renferme l'enceinte de ce vaste palais, c'est l'indiquer en peu de mots son étendue : on y trouve les archives du gouvernement, le département des biens patrimoniaux, la chancellerie de l'arpentage , une école d'archilecture, les caisses du gouvernement', les archives de la chambre de collège, le dépôt des vivres, enfin les sixième , septième et huitième départements du corps du sénat.
V Arsenal , commencé en 1 702 , sous le règne de Pierre F', fut miné en ^ 81 2 , par les ordres de Napoléon ; l'explosion , sans détruire entièrement cet édifice, causa de grands dommages, qui ne
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sont pas encore réparas tous, et, comme pour offrir une consolation et un dédoramagcmcnt aux tiusscs, dont les yeux sont affligés par les traces du désastre, on a rangé devant VArscnal les canons français dont ils s'emparèrent dans le cours de la fatale re- Iraile de noire armée. La porte de Nicolsluj, placée auprès de ce bâtiment, croula , en partie au moment de l'explosion ; mais , malgré la violence de la commotion , une glace, qui se trouvait devant une imajje de saint Nicolas , demeura intacte au milieu des ruines , et une inscription constate ce fait étrange, qui accroît encore , s'il est possible, la confiance religieuse des Russes dans le pouvoir de ce saint, dont la seule prçsence a, disent-ils, préservé cette glace de la destruction.
Le clocher d'Ivan Velikoï (Jean-le-Grand ) est un des monuments les plus remarquables et les plus vénérés de Moscou; il domine toute la ville, et la vue dont on jouit du haut de la galerie de cette tour est vraiment admirable. L'œil , planant sur le vaste amphithéâtre qui se déroule devant lui , erre au hasard sur cette forêt de brillantes aiguilles, et ne sait où se fixer au milieu de cette éclatante mosaïque de toits peints, dont le soleil anime les couleurs. On prétend que ce monument fut destiné à perpétuer le souvenir d'une famine qui désola Moscou vers l'an ^G00. Sa forme est octogone; sa coupole est couverte en or de ducats , et la croix révérée qui la surmontait, emportée par l'armée française en ^812, mais abandonnée avec les bagages lors de la retraite , a été remplacée par une croix en bois revêtue de feuilles de cuivre doré. Ou compte trente-deux cloches dans celte tour, et c'est Ta que fut transporté le fameux beffroi de Nowgorod.
Près de la tour d'Ivan , on vient admirer la plus grossecloche qui jamais ait été fondue ; l'inscription qu'on y lit en porte le poids à trois cent cinquante milliers. Celle cloche , dont la pesante inutilité faligue le sol sur lequel elle repose , ne fut jaaiais suspendue ; chaque année elle s'enfonce de plus en plus dans la terre; et, au moyen d'un escalier pratiqué a côté , on descend dans la concavité qu'elle occupe, pour mesurer de l'œil ses monstrueuses dimensions.
Les tombeaux des patriarches sont placés dans la cathédrale de VAssompliou, que nous examinerons avec quelque détail pendant le couronnement; ceux des anciens Tzars décorent Véijlisc de Sa'ml-Micliel. Ces sarcophages, que l'on couvre, aux jours
de fêles, de draps raorluairos magnifiques, servaient jadis de touchant intermédiaire entre le malheur et la puissance : lorsqu'un sujet avait quelque grâce à solliciter du souverain, il déposait sa supplique sur l'un des tombeaux , et le Tzar seul avait le droit de l'en retirer. Ainsi , c'était au nom sacré de ses pères qu'on s'adressait h sa clémence : c'était la mort qui plaidait, auprès du pouvoir, la cause de l'infortune.
Parmi les édifices qui s'élèvent dans l'intérieur du Kremlin, il ne me reste plus à mentionner, mon cher Xavier, que l'église de VAnnoncialioti , remarquable par sa position , par .son toit et ses neuf coupoles dorées, par le bel escalier couvert qui y conduit, enfin par les fresques dont elle est ornée. Ces fresques représentent des suj.ts sacrés ; mais une idée bizarre de ^arti^te a placé dans les encadrements de ces pieuses peintures, les portraits d'anciens philosophes et historiens grecs. Arislole Anacharsis, Ménandre, Plolémée , Thucydide, Zenon, Anascaride et Plutarque, étonnés sans doute de se trouver là , tiennent dans leurs mains des rouleaux sur lesquels sont écrites des sentences évangéliques ; et , afin que le dévot Moscovite ne se trompe pas , le peintre a eu soin de tracer leurs noms au bas de leurs portraits. On ne saurait trop approuver celte sage précaution ; car il serait cruel pour le Russe, doué d'une foi si robuste dans les images de ses saints , d'apprendre qu'il a prodigué des prières et des génuflexions inutiles aux pieds de ces illustres damnés.
Nous voilh sortis du Kremlin, mon cher Xavier; mais, en laissant errer encore nos regards sur cette antique citadelle, nous avons à regretter qu'au moment où l'on a réparé les dommages causés pai l'explosion, on aft cru devoir enlever à ces murailles celle rouille des siècles qui ajoutait à leur majesté historique. La couleur blanche dont on les a revêtues , pour faire disparaître les lézardes , donne au Kremlin un air de jeunesse que dément sa forme et qui le déshérite de son passé.
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