LETTRE XXIX
Juillet, 1826.
Hier, mon ami , je me suis roiidu à l'insitalion d'un aimable Russe, M. Isleuicff , qui, avant de
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SIX MOIS EN RUSSIE
retourner dans ses terres, a donné un dîner splendide h quelques-uns des Français en ce moment établis dans cette ville. C'est a Petrowski , chez un restaurateur français, que le repas a eu lieu.
Petrowski est un palais impérial élevé par Catherine II à la porte de Moscou ; il donne son nom à l'espèce de village que forment les différentes maisons de campagne qui l'environnent ; c'est dans ce château , dont la forme bizarre est une imitation moderne des anciens palais tatars , que Napoléon fixa son séjour avec une partie de son élat-major et de sa garde, lorsqu'il voulut fuir l'aspect delà ville enflammée. Pour y arriver , il faut traverser un petit bois où l'œil enchanté rencontre, au milieu des sapins et des bouleaux , quelques vieux chênes qui ont résisté a la rigueur du climat , et dont l'étranger salue avec amour les branches séculaires qui lui rappellent les forêts de la patrie.
Ce repas , ou la gaieté des convives, sans cesse excitée par les vins de Bordeaux , de la Bourgogne et delà Champagne, s'animait encore aux joyeux refrains de Désaugiers et de Béranger, a offert à ma curiosité le spectacle des danses et des chanis d'une Iroupe de bohémiens qu'avait appelés !a magnificence hospitalière de notre amphitryon , pour nous donner de piquants intermèdes. Ces bohémiens , appartenant à ces peuplades errantes descendues des Cophteset des Nubiens, et dont lu traces l'historique dans un des jolis contes que t'a légués Jonathan le Visionnaire, sont appelés ici des Tsiganes, et ce mol, qui se rapproche beaucoup du nom de Tc/»n^Me?2t'S qu'on leur donne en Turquie, signifie sans doute aussi vagabonds. Je ne connais rien de plus harmonieux que ces chants exécutés en parties et avec une précision admirable, par cos voix d'hommes et de femmes merveilleusement mariées ; mais c'est surtout l'aspect de leur danse délirante qui, portant dans l'âme un trouble inexprimable, explique l'empire que ces femmes étrangères exercent sur les jeunes seigneurs russes. Deux Tsiganes, un homme et une femme, se placent au milieu d'un cercle formé par tous les autres , dont les chants et les cris s'animant par degrés , excitent l'ardeur des deux danseurs; celle qui tient la guitare est assise, et l'exaltation qu'elle inspire par les sons de son instrument, réagit tellement sur elle, qu'elle parait oublier tout ce qui l'environne. Mes regards ne pouvaient se délacher de celle figure olivâtre, dont les grands yeux noirs lançaient des flammes; le corps penché oi\ avant , frappant du pied le par-
quet, tourmentant les cordes de sa guitare, cJlti suivait tous les mouvements des danseurs , dont les bonds et les gestes lascifs répondaient à ses cris. Dérangée par son agitation convulsive , la résille rouge qui couvrait sa tête se détache et tombe } les longues tresses de ses cheveux d'ébène se déroulent sur ses épaules ; mais rien ne peut la distraire , et ce n'est que, lorsque épuisée de fatigue, le visage inondé d'une sueur brûlante, elle laisse échapper son instrument , qu'elle s'arrête et demeure immobile sur son siège dans un effrayant état d'accablement et de stupeur : il me semblait voir sur son trépied prophétique une antique sybille en proie à son dieu; et cette femme me rappelait ces vers du sixième livre de V Enéide :
. . . Subito non vultus , non color unus , Non complœ mansere comte : sed pectus anhelum Et rabie fera corda lument ; major que videri , Nec mortale sonans, afflata est numine quando Jam propiore dei.
Ces femmes, ainsi que je te l'ai dit, mon cher Xavier, exercent un pouvoir magique sur l'âme des jeunes seigneurs russes ; il n'est point de sacrifices, il n'est point d'extravagances qu'ils ne fassent pour elles; et , lorsqu'après la danse, elles font le tour de la salle en se recommandant à la générosité des spectateurs , ceux-ci , encore sousle charme de leurs émotions, vident leurs porte-feuilles dans les mains de ces femmes , et paient la plus légère faveur de tout ce qu'ils possèdent eu ce moment. Je ne pouvais concevoir que ces Tsiganes , avec leur teint cuivré et leurs lèvres livides , inspirassent d'aussi violentes passions; mais M. Islenieff m'a cité plusieurs Russes qui se sont ruinés pour les enrichir ; et , en appelant mes regards vers la plus jeune : « Voyez celle-là , m'a-t-il dit , un officier, malheu- » reusement maître de sa fortune, a , depuis deux tt ans , mangé déjà trois mille paysans avec elle! » Je n'ai pas été moins surpris de la prodigalité du jeune seigneur, que des termes dont il se servait pour me la raconter. Cette façon de s'exprimer, qui nous blesse à juste litre, a dû passer dans le langage habituel en ce pays, où un paysan est une marchandise qui vaut de trois à quatre cents francs ; elle est une suite naturelle des institutions, et ne prouve rien contre le cœur de celui qui l'emploie.
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