LETTRE XXX
Juillet ^82(i.
Mon plus grand plaisir, dans celte vraie capitale de la Russie, est l'ctude du peuple : accompagné d'hommes instruits qui connaissent la langue, et qu'un long séjour dans ces contrées a enrichis de précieuses observations , je parcours tous les lieux où se rassemble le peuple , j'épie ses usages et son caractère, et chaque remarque ajoute à mon élonnement. On va bien loin , mon ami , chercher de nouvelles mœurs et de nouveaux tableaux ; on traverse les mers , on brave mille dangers pour examiner un peuple neuf dans sa simplicité primitive , et, a quelques centaines de lieues de la France , on peut jouir de cet intéressant spectacle, on peut voir l'homme de la nature au milieu de la civilisation.
Ce qui frappe d'abord l'étranger dans le paysan russe , c'est ce mépris du péril , qu'il puise dans le sentiment de sa force et de son adresse; au moment où les travaux sont suspendus , vous apercevez des hommes dormant sur un étroit parapet, étendus sur une planche vacillante; le moindre mouvement les expose à une mort certaine : effrayé, vous leur indiquez le danger qui les menace , ils sourient, et vous répondent tiebos ( ne craignez rien ) : ce mot est sans cesse dans leur bouche ; il indique celte intrépidité qui forme la base de leur caractère. Intelligents et officieux, ils appliquent toutes leurs facultés à vous comprendre et à vous être utiles; quelques mots suffisent à l'étranger pour faire entendre sa pensée au paysan russe qui , les yeux attachés sur ses yeux , cherche a deviner ses désirs , et s'empresse de les satisfaire. Rien ne parait plus étonnant, au premier coup d'œil , que l'exlrôme politesse qui distingue ces hommes simples, et présente un singulier contrasteavecleurfiguresauvage, et leursgrossiers vêtements; ce n'est point seulement en parlant à ceux que la naissance où la fortune a placés audessus d'eux, qu'ils emploient ces formules polios qu'on ne trouve guère en France dans les classes inférieures, etqui décorent ici lelangagodu peuple, ils s'en servent entre eux dans toutes les circonstances de la vie ; des qu'ils se rencontrent, ils se
découvrent la lôtc, et se saluent avec une décence qui paraîtrait devoir être le fruit de l'éducation , et qui chez eux est le résultat d'une bienveillance naturelle. S'il s'élève une contestation parmi les hommes du peuple, si quelque débat d'intérêt excite leur colère, ils échangent des injures; mais, quelque vive, quelque animée que soit la dispute , ils n'en viennent jamais aux coups; jamais vous n'êtes témoins de ces scènes parfois sanglantes , si communes dans les rues de Paris et de Londres. J'ai vingt fois cherché a m'expliquer celle modéralion qui, imposant des limites h la fureur, semble leur interdire ce mouvement si naturel et quelquefois irrésislible qui nous porte a lever la main sur l'homme que nous considérons comme un ennemi ; il me serait impossible d'en indiquer la cause. Peut-être ces esclaves pensent-ils qu'ils sont assez souvent battus par leurs seigneurs pour être dispensés de se battre entre eux.
Chaque pas que fait l'étranger dans les rues lui fournit des exemples de celle urbanité particulière au peuple russe : c'est toujours par un mot obligeant que l'homme qui porte des fardeaux, avertit le passant de se déranger ; au lieu de ce brutal (lare , qui s'échappe si brusquement de la bouche de nos porte-faix et souvent après qu'ils vous ont renverse, vous entendez ici : « Monsieur, veuillez prendre garde! Jeune homme, ayez- laùonlé de me laisser passer! » Parfois même cette prière est accompagnée d'un terme affectueux emprunté aux relations de la famille , comme mon pl-re , mes frères, mes enfants. Le soldai en faction , lui-même, vous fait connaître sa consigne avec honnêteté ; c'est voire complaisance qu'il invoque en vous engageant b vous détourner du lieu qu'il vousest défendu d'approcher : dans un état militaire, celte politesse du soldat m'a paru fort remarquable, et, comme je ne l'ai trouvée dans aucun autre pays, j'en conclus qu'elle est inhérente au caractère de ce peuple.
Le paysan russe est naturellement bon , et je n'en veux point d'autre preuve que sa turbulente gaîlé, (jue sa tendresse expansive pour tout le monde , dès qu'il est ivre. Dans cette silualion qui bannit toute contrainte, et met à nu le cœur de l'homme, celui-ci ne se montre ni (|uerelleur , ni méchant ; il a perdu la raison , mais il a conservé sa naïve et affectueuse obligeance. Son aptitude à tous les métiers est incroyable : il est cxlrêmement rare que tous ces serfs, désignés au hasard [)ar les
SIX MOIS EN RUSSIE
seigneurs, pour exercer différents élats, ne s'acquident pas d'une manière satisfaisante des devoirs qui leur sont imposés : on leur dit : Tu seras cordonnier, maçon, bijoutier, menuisier, peintre ou musicien ; on les livre aux leçons d'un maître; et, en peu de temps , ils deviennent ce que vous voulez qu'ils soient. Celle intelligence native, ces dispositions heureuses qui se développent si promptement, celte habitude d'obéissance qui donne force de loi a la moindre volonté de leur maître, font, des domestiques russes, les meilleurs domestiques du monde : attentifs et dévoués , jamais ils ne commentent un ordre, ils l'exécutent; empressés et adroits, il n'est point de services manuels qu'on ne puisse attendre d'eux.
L'artisan russe ne traîne point à sa suite tout cet attirail d'ou|ils perfectionnés , devenus indispensables a nos ouvriers; sa hache lui suffit. Tranchante comme un rasoir, dans ses mains elle sert aux travaux les plus grossiers comme aux ouvrages les plus délicats; cette hache, qu'il manie avec une rare précision , remplace pour lui le rabot et la scie : il la retourne, elle fait l'office d'un marteau; couper une pièce de bois , l'écarrir , la diviser en planches, les assembler, creuser des coulisses, ciseler des moulures, tous ces travaux différents qui, chez nous, exigent plusieurs hommes et plusieurs outils, un seul artisan russe les exécute en un instant, avec un seul instrument. Rien de plus simple et de plus promptement construit, que l'échafaudage du peintre en bâtiments , du maçon et du charpentier : quelques bouts de cordes, quelques poutres, quelques éthellos, ils n'eu demandent pas davanlage; et le travail qu'ils ont entrepris est terminé en moins de temps qu'il n'en faut à nos ouvriers pour dresser leurs immenses préparatifs. Cette simplicité des moyens, cette célérité d'exécution, ont le double avantage de ménager et le temps et la bourse du propriétaire; et cette économie des instants est précieuse dans ces contrées, où la saison favorable aux travaux est si fugitive.
.le fai parlé, mon ami, de l'obligeance du paysan russe, de son empressement a prodiguer les secours qu'on réclame de lui; je sais qu'on peut aussi trouver cette vertu chez le Français; mais en examinant les deux peuples avec attention , on aperçoit une différence irès-sonsibic dans leur façon de rendre service. Le Fratiçais, en vous prêtant assistance, obéit à sa vivacité naturelle , et son air d'inipoi tance ne vous laisse pas if;norcr qu'il con-
naît le prix du secours qu'il vous accorde; le Russe vous oblige par instinct et par un sentiment religieux ; l'un remplit un devoir imposé par la société, l'autre exerce un acte de charité chrétienne. L'honneur , cette vertu des nations civilisées, est à la fois et, le mobile et la récompense du premier ; le second ne songe pas au mérite de son action , il fait tout simplement ce que d'autres feraient à sa place , et n'admet pas qu'il soit possible d'agir autrement. S'il faut sauver un homme , le Français voit le danger et l'affronte ; le Russe ne voit que le malheureux prêt à périr; le courage de l'un est raisonné , l'intrépidité de l'autre est dans sa nature. Enfin, mon ami, les causes sont différentes; mais qu'importe , si les effets sont les mêmes ?
Tu te rappelleras peut-être, mon cher Xavier, qu'en te rendant compte de la Fêle des Mariages , à Pétersbourg, je ne t'ai pas donné une idée fort avantageuse de la beauté des filles des marchands ; ici , les femmes des classes inférieures méritent une mention plus favorable : sans être précisément jolies, elles ont du moins un type original de physionomie que le mélange des nations qui composent la population de Pétersbourg ne permet pas de rencontrer dans cette ville , et , dès qu'on s'est accoutumé a la conformation particulière de leurs visages, on trouve dans la mobilité de leurs traits, dans la finesse de leur regard , une variété d'expression qui a des charmes. La diversité des couleurs, l'éclat des ornements répandus sur le costume national , sont fort pittoresques ; mais ce costume enlève aux jeunes femmes l'un de leurs puissants attraits, la grâce et l'élégance de la taille. Par un usage barbare, qui contrarie la nature, la ceinture de la jupe moscovite est attachée sous les aisselles , de sorte que la gorge disparaît affaissée par le poids de ce vêtement; l'œil cherche en vain la forme du corps , il aperçoit une tête placée sur un sac qui tombe jusqu'à la moitié de la jambe; cet usage, non moins ridicule que l'usage des énormes corsets que portaient jadis nos aïeules, ne subsiste plus en Russie , que chez les femmes du peuple ; les dames, dont le costume habituel est le costume parisien, modifient le vêtement national, lorsque , dans quelque fêle de la cour , elles sont obligées de paraître russes un instant.
Ce n'est pas sans raison , mon ami , que l'habitant des contrérs méridionales est frappé de crainte en contcraiilanf cette puissance colossale en armes et debout à nos portes, l'inquiétude redouble quand
mi
on voit ce peuple de près. Que ne pourrait pas entreprendre un prince conquérant avec ces hommes dont le courage résigné n'est arrêté par aucun péril ? Façonné à toutes les privations , le paysan russe semble n'avoir aucuns besoins : un oignon, un concombre, un morceau de pain noir lui sufGsent; étendu sur la pierre, ou dans la neige , il dort d'un sommeil paisible; vous le réveillez, il se lève prêt à obéir. L'àme du philanthrope s'indigne a l'aspect de ces malheureux , dans un continuel élat de dépendance et de pauvreté , déshérités , par les institutions , des biens communs a tous les hommes ; et nous pourtant, peuples énervés par les jouissances de la civilisation , devons-nous , dans l'intérêt de notre repos futur, désirer que de nouvelles idées donnent de nouveaux besoins à ce peuple neuf et vigoureux? S'il apprend à connaître une autre existence, n'est-ce pas à des climats plus doux qu'il viendra la demander? Et qui pourrait alors se flatter de résister au torrent? Le succès de la gigantesque et fatale entreprise de Napoléon pouvait , en refoulant ces peuples vers les glaces du pôle , éloigner ce débordement que doit redouter l'avenir; mais la fortune, en trahissant nos armes, a rompu toutes les digues ; et si l'instinct belliqueux des Russes , si l'aspect de nos mœurs et de notre soleil , en excitant leur envie, doivent tôt ou lard les arracher à leurs plaines de sable, à leurs steppes glacées, à leurs sombres forêts; s'il est vrai que, de tout temps , le Midi devint la proie des peuples du Nord , pourquoi la politique s'obstioe-t-elle aujourd'hui à leur fermer l'Asie? pourquoi ne pas détourner le cours de ces flots populeux qui menacent d'inonder l'Europe? Quand un peuple chrétien meurt en appelant du secours, quand neuf cent mille soldats armés peuvent un jour se précipiter dans nos champs, l'humanité, d'accord avec la prudence, n'indique-t-elle pas rarèoequ**il faudrait ouvrira leur Impétuosité conquérante?
Pardonne-moi , mou ami , cette excursion d.ins le domaine de la politique , qui convient si peu à mes goûts et à mes habitudes; elle terminera cette lettre , où j'ai consigné , sans règle et sans choix , mes observations sur le peuple russe ; peut-être ces remarques ont-elles déjà été faites; peut-être les parliculiarités que je signale sont-elles connues : je peins les hommes et les choses comme je les vois ; je dis franchement ce que je pense et ce que j'éprouve; enfin , je t'ai promis l'histoire de mes sensations , et je tiendrai ma promesse.
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