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suite, parce que les divers étals de la société n'étant presque jamais en contact, ne peuvent être exposés à ce choc d'intérêts, d'ambitions déçues, d'amour-propres blessés , qui font fermenter les esprits dans les contrées où les classes se rapprochent et se mêlent.
Des tribunaux aux prisons, la transition est tonte naturelle , et je puis passer sans préparation , des lieux où la justice prononce ses arrêts, aux lieux où ces arrêts s'exécutent. Les prisons de Moscou étonnent d'abord les regards par leur magnificence extéi ieure; à l'aspect de ces majestueux édifices, l'étranger peut se croire arrêté devant des palais. J'ignore si, avant la destruction de celte ville, ces bàtimenis étaient aussi magnifiques ; ils ont dû disparaître en partie dans les flammes eu ^812, car les incendiaires sortirent des prisons, et certes la torche dont on arma leurs mains n'aura pas respecté les asiles de leur captivité. Quoi qu'il en soit, la prison lemporuire, située dans le Kilaï-Gorod , et vulgairement nommée le Trou, parce que, vue du haut d'une terrasse qui la domine de ce côté, elle paraît souterraine, quoiqu'elle soit de plainpied avec \eBeloï-Gorocl, est remarquable par son élégante façade. C'est là que sont renfermés temporairement les accusés qui doivent être mis en jugement , et les prisonniers pour dettes que libère une détention de cinq ans , à moins qu'une autre créance ne les fasse écrouer de nouveau. Les créanciers paient pour eux une pension alimentaire de 50 roubles par année.
VOstrofj, ou grande prison de la ville , se compose (le quatre principaux corps de logis , aboutissant à une belle église qui forme le centre. Dans le premier, on trouve l'hôpital général, la pharmacie, la boulangerie, les cuisines et les magasins; le second et le troisième contiennent la prison militaire et les différentes casernes où sont détenus les accusés dont les procès sont soumis a la décision des divers tribunaux; le quatrième est consacré aux femmes ; enfin , dans un corps de logis séparé, gémissent les hommes condamnés a un exil , soit dans les colonies , soit en Sibérie ; et c'est là que viennent prendre un repos de quelques jours, avant de continuer leur pénible roule vers les mines, où les attend une mort presque certaine, les malheureux qui arrivent des différents gouvernements de l'intérieur. Une extrême i-ropreté règne dans tous ces bàtimenis; la nourriture des détenus est suffisante et saine ; partout dos bains do vapeur sont éta-
blis pour eux, et la justice humaine ne ferme point l'accès des prisons aux bienfaits de la charité, qui s'empresse d'adoucir ses utiles rigueurs. Déjà il existe à l'étersbourg une société de bienfaisance , qui applique rintelligence des prisonniers à la fabrication de divers ouvrages, dont la vente se fait à leur profit, et bientôt Moscou n'enviera plus à sa fastueuse rivale cette philanthropique institution.
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LE mit: \xxii.
Moscou, juillet 1 826.
J'ai promis de mettre sous tes yeux quelques productions des poêles distingués de la Russie, et déjà je t'ai adressé un fragment inédit du jeune et malheureux Kyleef : aujourd'hui je l'envoie la traduction de trois pièces de vers composées par trois écrivains différents Quelque jour je publierai une imitation poétique des deux premières ; mais je veux que tu prennes une idée juste de ces ouvrages, et je pense que j'atteindrai mieux ce but en te communiquant une version littérale. Il ne faut point demander une allure originale et libre à la littérature russe : cultivée par des hommes dont l'éducation est étrangère, dont la civilisation, les idées et même le langage sont empruntés à la France, elle no peut être qu'une liUéralurc d'imitation. Aussi, jusqu'à ce jour, a-t-elle reproduit fidèlement les formes, la physionomie et jusqu'aux préjugés de la nôtre. Depuis quelque temps , les poêles russes semblent vouloir abandonner les traces classiques pour chercher leurs modèles dans l'Allemagne , et, en cela , ils ne font encore que noiis imiter. La première des pièces que tu vas trouver ici (Si'ctiana, par M. Joukowski) est composée dans le genre des ballades allemandes; mais rauteur a eu le bon esprit de puiser son sujet dans les superslitions de la Moscovie, et si la forme est étrangère, le fond du moins est national.
SYETLAINA.
In soir, r'el.iil la Noille îles Kois , de jeunes filles s'amusaient à ttire l;« botiiie aventure; tantôt elles étaient leur
SIX MOIS EN RUSSIE
soalier et le jetaient sous la porte; tantôt elles bâchaient la neige , écoutaient à la fenéire , nourrissaient un coq de grains comptés , et faisaient couler de la cire ardente; puis elles descendaient un anneau d'or dans une onde fraîche, étendaient avec mystère un mouchoir blanc sur le vase prophétique; et, assises en cercle, s'égayaient par des chansons.
Telle que l'aslre des nuits voilé par un nuage pluvieux, l'aimable Svetlana était Iriste et silencieuse. <t Qa'as-tu donc, chère amie? lui disaient ses compagnes. Prends ta part de nos plaisirs, tire cet annenu. Chante, jeune beauté: }'i€Hii, forgeron, fais-moi un anneau et une couronne d'or, ce même anneau brillera sur ma main , cette même couronne ceindra ma tète devant l'autel , le jour de mes noces.
— Eh! comment chan!erais-je , mes bonnes amies? L'unique objet de ma tendresse est loin. Je dois mourir seule et dans la douleur! Voilà près d'un an qu'il est absent ! Pas de nouvelles; il ne m'écrit pas. Lui seid peut me rendre la vie! lui seul peut ranimer mon cœur abattu !... Serais-je effacée de scn souvenir? Où es-tu donc? En quel pays est Ion habitaiion? Je prie, et je répands des larmes; ange consolateur, daigne mettre fin à mes angoisses! »
Soudain une table , une lumière , un miroir et deux couverts s'offrent à ses regards. Svetlana cherche à connaître l'avenir. A minuit cette glace fidèle sera pour toi l'interprète du destin. Celui que tu chéris frappera doucement à la porte, la porte s'ouvrira... Il viendra prendre place et souper avec toi.
Bientôt la jeune vierge, seule, s'est assise devant le miroir; elle s'y regarde avec une crainte mêlée d'espérance; la glace s'obscurcit; le silence de la mort règne autour d'elle; le flambeau ne répand qu'une lueur douteuse.... La peur agite son sein palpitant; elle n'ose tourner la tète; l'effroi trouhle sa vue... Le feu pétille el jette une clarté plus vive. Le grilloo, héraut de la nuit, fait entendre son cri monotone.
Appuyée sur le coude, Svetlana respire à peine.... Elle entend un léger bruit à la ferrure. Elle regarde avec crainte dans |e miroir , et voit qn étranger doul les yeui spnt étincelaiits. Ses sens se glacent de terreur. Soudain un doux murmure flatte son oreille « Je suis av< c toi, belle vierge; le C'el est fléchi, et les prières sont exaucées. <■■
Cet objet chéri lui tend les bras. «Joie de mon existence! lumière de mes yeuxl plus de séparation pour nous! Parlons. Déj^ le pré:re nous atiend avec ses sacristains, le chœur entonne Ihymne nuptial, les cierges brillent allumés dims l'église. » L"n regard modesîe fut sa réponse. Ils Iraversen; la cour spacieuse , sortent par la grande porte de bois de chêne, le traîneau les attend ; les chevaux impatients arrachent kurs rêr.es de soie.
Ils partent au grand galop; une fumée ('paisse s'échappe des naseaux des coursiers; uu tourbillon de neige s'élève
sur leur passage. Tout est sikncieux ; un désert immense se déroule aux yeux de Svetlana ; un cercle brumeux intercepte les feux de l'astre nocturne ; les bois se dessinent et disparaissent à l'horizon. « Ami, pourquoi ce sinistre silence? » dit-elle en tremblant. Pâle et triste, il fixe sur la lune un regard mélancolique.
Les chevaux franchissent les collines : ils foulent une neige épaisse... Une chapelle isolée s'offre à leurs yeux ; le vent en ouvre la porte; une foule y est rassemblée; l'encens obscurcit la clarté des lumières; devant l'autel est un cercueil tendu de noir. Le prêtre , d'un ton solennel , récite la prière des morts. La frayeur de la jeune vierge redouble; le traîneau continue sa course; l'ami se tait : i| est pâle et triste.
Le vent s'élève avec plus de force. La neige tombe à gros flocons. Le sinistre corbeau fait siffler son aile et voltige circulairement au-dessus du traîneau. Une voix s'écrie : " Malheur à \ous ! » Les coursiers regardent dans le lointain obscur ; ils dressent leur crinière. Un point lumineux brille dans la campagne; à l'extrémité du champ parait une cabane presque ensevelie sous la neige : les chevaux redoublent de vitesse. La neige vole sous leurs pieds; ils dirigent leur course rapide vers cette humble demeure.
Ils arrivent.... et soudain les chevaux, le traîneau et l'amant, tout s'anéantît! La jeune vierge est seule, abandonnée- les ténèbres régnent autour d'elle; un vent affreux agite les airs. Comment revenir sur ses pas? Le sentier même est effacé. Elle aperçoit une Jumière dans la cabane. Elle fait le signe de la croix. Elle frappe à la porte, qui cède et crie sur ses gonds.
Elle voit un cercuil recouvert d'un linceul blanc; au pied se trouve l'image du Sauveur; auprès brûle un cierge.... Infortunée Svetlana ! que vas-tu devenir 1 Qu'il est sinistre le pâle habitant de cette demeure isolée ! Tremblante, elle franchit le seuil, se prosterne devant le Sauveur, et va se réfugier sous les saintes images.
Tout rentre dans le repos... le lourbillon s'apaise... Le cierge, prêt à s'éteindre, tantôt répand une lumière plus vive, et tantôt semble jeter un dernier rayon... La nature entière esl plongée dans le sommeil des tombeaux. Un léger murmure vient l'interrompre... l'oiseau, symbole de l'innocence, blanc comme la ntige, vole autour de Svetlana , se pose sur sou cou et agile mollement ses ailes.
Tout redevient calme... Svetlana voit le cadavre se remuer sous le linceul ; le ^oile tombe ! Le mort s'offre à ses regards; son visage est plus noir que la nuit, une couronne repose sur sa tèle, ses yeux sont fermés; un long gémissemeit sort de sa liouihe liude; il s'efforce d'étendre ses brasd'charnési... Et la vierge? Elle tremble; le péril est pressant!... Mais la douce colombe veille toujours auprès d'tlle.
Bientôt, vers le mort, l'oiteau prend son vol léger, il s'abat sur son sein glace... Le cadavre grince des dénis; il
SIX MOIS EiN KUSSIE.
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jette sur la \iergc des regards pleins de menace... la pâleur revient sur se» joues , la mort reparait dans ses yeui plus ternes. Svctiana regarde... O créateuri le cadavre, c'est son aniaot. Ah ! elle s't^yeiile.
Où est-elle , la jeune fiancée? devant le nîircir , seule , dans son réduit. Les premiers feux du jour percent déjà le rideau de mousseline; le coq Iwt de l'aile et salue dans ses cliants l'aurore nais-ante ; tout s'anime. L'esprit de Svetlana est encore troublé du songe : « Ali I rêve obscur, rêve effrayant, tu ne me présages rien d heureux ; je pressens une de tiné* funeste ! Avenir incertain, que me prépares-tu? la prospérité , ou l'infortune ? »
Svetlana s'a -sied à la fenttre , fon cœur est agité; à travers le brouillard , parait une roule large et unie ; le soleil darde ses rayons sur la neige; on entend au loin la clochette argentine; un traîneau, attelé de chevaux rapides, semble voler dans les airs; il s'arrête à l'i ntréj de la maison : un beau voyageur descend dans la cour... Qui est-ce donc? l'iimant de Svetlana!
Eh bien ! jeune vierge , ton rêve présage-t-il un malheur ? ton ami est auprès de toi ; l'absence n'a pu le changer; le même amour brille dans ses yeux, la mémo douceur anime ses regards. Portes du temple, ouvrez-vous pour les recevoir I Serments d'hymen, volez vers le ciel I Jeunes et vieux , la coupe en niain , chantez en chœur : Vive à janiais ce couple aimable !
Ne Irouves-lu pas , mon cher Xavier , beaucoup (l'art dans la composilion de cette ballade , un grand charme dans les détails.^ Elle est, dit-on , extrômeraenl remarquable par l'élrgante siraplicité, riiirmonieuse correction du style; et ce mérite, précieux chez les poêles de toutes les nations, quoi qu'en puissent dire nos modernes génies, doit être apprécié dans ce pays où l'idiome national , abandonné au peuple, est presque un idiome étranger pour los classes supérieures Quand une langue n'est pas Usée (et le dédain de la bonne compagnie s'opposera longtemps encore à ce que la langue russe se lixe en s'épurant), il est difficile et glorieux de l'écrire avec une mélodieuse pureté : celte gloire, que peut revendiquer M. Joukowski , appartient également au jeune auteur delà pièce de vers que je transcris ici. Je le dirai son nom quand je te reverrai ; mais je ne dois pas le conlier au papier, conlident souvent indiscret eu Russie.
LE POIGNAUD.
Le dieu de Lemnos fa forgé puqr les pnain; de l'iinniûrtellc ÎNémésis , o Poignard vengeur ! mystérieux gardien de la liberté, dernier juye de la violence et du lopprobrc !
Lorsque la foudre divine est muette , lors<fuc le glaive des lois est rouillé , tu brilles , tu tiens réaliser les espérances ou les malédictions. L'ombre du trône , la \hnirpre des habits (le fête dérobent en vain ton éclat aux rogijrds du scélérat (|ue tu menaces. Son œil épouvanté te presse et te cherche au milieu des repas splendides. Tes coups inévitables le trouvent et sur les routes et sur les (lots , près des autels et sous la tente, malgré le rempart de mille verroux, et siu' un lit de repos et dans les bras de sa famille.
Le Rubicon sacré bouillonne franchi par f^ésar; Rome succombe, la loi n'est plus qu'un vain fantôme! Soudain Brutiis se lève , et César meurt abattu aux pieds de Pompée, que réjouit son dernier soupir.
J)enos jours la Proscription, ténébreux enfant de la Révolte, poussait (les cris sanguinaires. Un bourreau hideux veillait auprès du cadavre nmtilé de la Liberté nationale. Cet apôtre (lu carnage envoyait les plus nobles victimes à l'enfer insatial>le ; mais le tribunal des cieux te remit à l'Euménide vengeresse.
O Sand 1 martyr de l'indépendance ! meurtrier libérateur 1 Que le billot soit le terme de ta vie , la vertu n'en consacre pas moins ta cendre proscrite; un soufDe divin s'y conserve encore ; ton ombre courageuse plane sur le pays si cher à ton cœur : elle menace toujours la force usurpatrice, et sur ton auguste mausolée brille, au lieu d'épilaphe , un poignard sans inscription.
Je m'estime heureux, mon ami, d'avoir pu le faire connaître ce morceau, qu'il est difficile de se procurer ici , car l'auteur ne l'a point publié , et je n'ai pas besoin d'en indiquer le molif. Le fanatisme républicain qui respire dans ces vers , l'énergie sauvage des sentiments qui les ont inspirés, annoncent quelles idées font germer dans les esprits d'une classe nombreuse de jeunes Moscovites, l'éducalion qui leur est donnée et les communications devenues plus fréquentes entre eux et les différentes nations de l'Europe. Puisse la sagesse du mor narque, eu apportant d'utiles et prudentes modifications au système du gouvernement, calmer cette exaltation, qui pourrait un jour pousser au crime une génération tout entière! Ces idées n'ont point encore filtré dans le peuple; mais elles ont envahi tout ce que la Russie compte de jeunes gens instruits, que leurs études ont mis en contact avec les mœurs nouvelles et les modernes institutions. Et qu'on ne pense pas que celte instruction les rende moins dangereux en les éclairant! Semblables à leurs édifices de bri(|ues, que le moindre accident dépouille du mastic blanc et poli qui les couvre, les Russes laissent bleuUît apercevoir le Tartaresous cet te enveloppe luisante dont une civilisation précoce les a revelus.
Je ne m'étendrai pas davantage sur lis sentiments qui ont dicté celle pièce de vers, coupable
SIX MOIS EPS RUSSIE
panégyrique de l'assassinat; et sans doute il est inutile que je te fasse remarquer la vigueur, la rapidité, l'énergique concision qui la distinguent; la dernière pensée surtout me paraît admirable : le tribunal des francs-juges attachait le nom de la victime à l'instrument de sa vengeance; mais ici le poignard est sans inscription , il menace tous les tyrans, quels qu'ils soient !
Le morceau qui suit est du jeune prince E. BaraJiusky : c'est une pièce philosophique qui ne révèle pas un talent aussi éminent que les deux pièces précédentes ; mais elle est estimée des Russes, qui commencent à nous emprunter aujourd'hui notre récent amour pour les rêveries poétiques , mystiques et narcotiques , dont nous sommes inondés.