‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 532 sur 560 · LE CRANE · texte numérisé non relu

LE CRANE

Frère endormi , qui ose troubler ton sumnieil et profaner le sanctuaire de la tombe ?... Je suis descendu dans ta den;eure enir'ouverte ,j'ai soulevé ton crâne noirci de poussière.... Jl conservait encore un reste de chevelure, il offrait à mes yeux les traces successives de la destruction. Spectacle affreux ! comme il fait frissonner l'orgueilleux héritier du néant! Une bande folâtre de jeunes amisjm'entourait alors ; sur les bords de la fosse ils se livraient à la galté de leur âge... Oh ! si, dans ce moment, cette tète immobile dans ma main leur avait adressé la parole 1... Si, au milieu de cette jeunesse audacieuse et bruyante , sa voix solennelle eût dévoilé tout à coup le secret des tombeaux , que d'un instant à l'autre chacun de nous peut acheter de son dernier soupir... Que dis-je? bénie soit la volonté suprême qui te condamne à un éternel silence ! Béni soit l'usage antique qui nous fait respecter le repos deceux qui ont passé sur cette terre ! Vivez , o vous que la vie n'a pas encore abandonnés! Et vous , morts , subissez la destruction qui vous anéantit 1 Malheur à l'imprudent dont l'œil mortel découvrirait les mystères d'un autre monde!... Qu'il s'enivre de toutes les joies de l'existence: la mortelle-même saura lui apprendre à mourir !

LETTRE XXXlll.

Juillet 182().

Mou intention est, de suivre, pour revenir en France , lu roule de Toula , de Kioff et d OrcI , alin do voir, du moins on coûtant, linlcricur de la

vieille Russie; ce chemin m'éloignant des provinces traversées par nos armées en I8^2, j'ai voulu visiter les champs de Mojaïsk, et je me suis rendu dans les lieux à jamais célèbres oîi fut livrée cette sanglante bataille, dont on a dit qu'il n'y avait pas de place pour un poltron. Guidé par l'intéressante et fidèle relation de 1\I. le comte de Ségur , j'ai assisté, par la pensée, a ces combats terribles qui ouvrirent à Napoléon les portes de Moscou; j'ai suivi tous les mouvements de nos soldats; j'ai vu ces redoutes , qui furent attaquées avec tant d'audace , disputées avec tant de fureur, sur lesquelles on aperçoit encore des affûts de canon, et qui, prises et reprises trois fois, restèrent enfin au pouvoir de notre cavalerie. Quelle âme pourrait demeurer froide à l'aspect de ces champs où la vieille gloire de Kutusoff vint s'incliner devant le génie du vainqueur de l'Europe ! Que de sang , que de hauts faits furent prodigués ici pour conquérir des ruines ! Lb , deux tombeaux ont été élevés par lu tendresse d'une mère et d'une épouse, à la place où elles ont cru retrouver les restes mutilés des objets de leur affection ; des armes françaises décorent la cabane du paysan russe; il suffit de gratter cette terre sablonneuse, pour découvrir des ossements humains. Aujourd'hui , dans les campagnes fertiles de l'Allemagne, douze moissons ont effacé la trace des combats ; mais le char de la victoire creuse des sillons plus profonds et plus durables dans ces plaines stériles, et de nombreuses années s'écouleront encore sans leur enlever les sanglants vestiges de la gloire.

La bataille de Mojaïsk ou de la Moskwa, à laquelle les Russes ont donné le nom du village de Borodino, en livrant Moscou à notre armée, berçait les soldats français, épuisés de fatigues, de l'espérance du repos, et semblait leur offrir d'amples dédommagements aux privations qui les assiégeaient depuis si longtemps : on sait quelle fut pour eux cette conquête si ardemment désirée , achetée par tant de travaux et de souffrances ; on sait quels résultats amena la terrible détermination qui abandonna aux flammes la ville sacrée, la seconde capitale de l'empire; mais ce qu'on ignore et ce que je n'ai pu découvrir ici , au milieu des récits et des opinions contradictoires, c'est la source d'où partit cet ordre barbare. Longtemps, en Europe, on a considéré cette soudaine destruction comme un sublime dévouement de la nation moscovite; mais cette opinion ]>oelique ne résiste pus u l'cxaracn des faits.

SIX MOIS i:iN Kussii-:.

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si , d'un mouvenicni sponlanc, les grandes familles avaient résolu cet immense sacritice, il est certain qu'avant d'exécuter une pareille décision , elles auraient arraché d'avance, a l'incendie qui se préparait, les richesses réunies dans leurs palais; il est positif, au contraire, que , jusqu'au jour fatal , les habitants ignorèrent tout ce qui s'apprêtait , et que les fanfaronnades des gazettes rédigées par la police de Moscou , la suppression de tous journaux étrangers, laissèrent dans une funeste sécurité la population , qui n'apprit l'arrivée des Français qu'en les voyant aux portes de la ville. Les Moscovites, qui ne parient de cet effroyable désastre qu'avec une douloureuse amertume, accusent en général le gouverneur Roslopchin de cet acte désespéré ; ils prétendent que celte sacrilège dévastation était inutile ; que les provisions des particuliers étaient épuisées, parce qu'on se trouvait à la fin de l'été , et que c'est quand le traînage est établi , que les propriétaires fout venir des campagnes tous les grains nécessaires à leur consommation durant l'hiver; que par conséquent, en détruisant les approvisionnements des magasins publics , en s'éloigant de la ville sans la brûler, on ne laissait au pouvoir de l'ennemi que des maisons vides; que ce n'était pas l'absence des habitations qui pouvait nuire h une année accoutumée à bivouaquer, mais bien le défaut de subsistances; et que , pour priver nos troupes des choses nécessaires à la vie, il n'était pas besoin de mettre le feu à toute une ville. Rostopchin , en butte a la haine de la noblesse moscovite , a tenté de se disculper ; reculant devant la responsabilité terrible qui pesait sur sa tête, il a nié constamment que l'ordre d'incendier Moscou eût été donné par lui , et il a consigné ses dénégations dans un écrit publié à Paris , quelque temps avant son retour en Russie. Il est diflicile d'établir un jugement dans ce conflit d'allégations diverses. Il parait du moins constant que Rostopchin attacha lui-même la torche incendiaire à sa maison de cam pagne située aux environs de Moscou , et il n'est pas moins incontestable que sa maison de ville fut respectée, ainsi que tout le quartier dont elle fait partie. Je passe tous les jours devant celle habitation, et l'étrange exception dont elle fut l'objet m'engagerait, je l'avoue, a ajouter foi à la dénégation de Rostopchin; car, s'il était prouvé qu'il a prescrit l'anéanlisseraont de cette vaste cité, sa maison , resiée debout au luiliru de lant do débris , flétrirait h jamais sa mémoire.

Les allégations des Mo.scoviles et leur opinion sur l'inutilité de l'incendie de Moscou , prennent évidemment leur source dans des regrets cuisants, que le temps n'a point encore apaisés; car il est hors de doute que la destruction de cette ville fut le coup le plus terrible qui pût être porté à notre armée. Non seulement elle privait nos soldats de toutes ressources, mais, en irritant les ressentiments de la nation , elle leur faisait un ennemi de chaque Moscovite; et désormais elle rendait impossible une paix désirée par Napoléon , et peutêtre môme par Alexandre. C'était ce but que voulait atteindre l'Angleterre , dont celte paix eût renversé les espérances, et dont la politique, vaincue dans toute l'Europe, alors peuplée de nos alliés, avait choisi Moscou pour son dernier rempart. Serait-il donc téméraire de penser qu'en effet Rostopchin ne commanda point cette effroyable dévastation . si funeste aux Françiis , mais en même temps si douloureuse pour la Russie; et que le brandon fatal fut remis aux incendiaires par une puissance oculle qui dominait le cabinet russe, caressait l'espoir de notre ruine, et, l'or à la main, allait de cour en cour marchander nos calamités. La France, dans tous ses malheurs, n'a-t-elle pas rencontré l'Angleterre? Je ne sais, mou ami, si quelque jour de précieuses révélations jetteront une lumière tardive sur cette page de Ihistoire moderne ; je ne sais ce que dira l'avenir de cette grande catastrophe ; à quels sentiments, a quels ordres il l'attribuera; mais quand je songe à la difliculté qu'éprouve un contemporain, vivant sur le théâtre même de ce désastre, interrogeant les hommes qui en furent ou les témoins ou les victimes, d'asseoir une opinion sur la cause réelle d'un fait aussi important ; malgré moi, j'en conviens, je me mets en garde contre les tranchantes décisions des historiens , et je vois que souvent il est prudent de douler.

A chaque pas que je fais dans celle capitale, aujourd'hui si brillante, où se dressent les préparatifs de lant de pompeuses cérémonies, mou i;naginalion , remontant dans le passé, lâche de se retracer le tableau (lu'clleoririt a nos soldats, quand les flammes, s'élevant autour tl'eux , isolèrent au milieu dos ruines ces vainqueurs exténués, que leur conquête épouvantait. Je crois voir ces malheureux courant à travers les décombres embrasés, disputant il l'incendie les trésors qu'il allait dévorer contraints, pour soutenir leur existence, d'arracher les alinienN qu'on avait jmi sauver dans celte

SIX MOIS EN RUSSIE

ville, où leur misère, après laul de fatigues, avait rêvé l'abondance; je crois entendre les burlements de ces troupeaux de chiens , de chevaux affamés , sans asile et sans maîtres, errants sur ces places et dans ces rues dépeuplées, où coulaient des ruisseaux de fer, de cuivre et de plomb fondus. Quel spectacle dut présenter le bazar du Kïtaï-Gorod , quand les besoins , de jour en jour plus impérieux , brisant enfln le joug de la discipline, précipitèrent nos soldats sur ces milliers de boutiques que menaçaient les flammes! Souvent, quand vient le soir j'aime à me promener seul avec mes souvenirs dans les jardins que le Kremlin domine : là , ma pensée évoque la grande ombre de Napoléon ; il me semble le voir immobile sur ces vieilles murailles où sa main venait d'attacher un des bouts de cette chaîne immense qui, du palais des Tuileries, s'étendait sur l'Europe comme un vaste réseau. Mais l'Éternel avait marqué là le terme de ses triomphes; les feux qui l'environnèrent devaient donner aux nations le signal de l'indépendance. 11 crut sentir l'antique demeure des Tzars trembler sous ses pieds conquérants * ; il s'éloigna, et sa retraite vers le château de Pelrowski fut le premier pas de cette fuite sanglante qui ne s'arrêta que sur un rocher de l'Atlantique !

Des écrivains étrangers, guidés par la passion, plus que par la vérité , ont reproché d'épouvantables excès aux troupes françaises : il en fut commis sans doute; mais j'ai le plaisir d'entendre ici disculper mes compatriotes par les Moscovites euxmêmes, dont les accusations retombent sur les Bavarois , les Wurtembergeois et les Polonais ; ces derniers surtout, entraînés par une vieille haine, excusés par une longue oppression , se livrèrent à une fureur sans bornes, qui ne pouvait être que faiblement réprimée par les ordres sévères de Napoléon. Les Français , au contraire, lorsque les besoins parlèrent plus haut que la crainte des châtiments, se piquèrent de certains ménagements, de certaines formes, dans ce désordre universel; et l'on m'a cité plusieurs personnes que des soldats dépouillèrent avec une sorte de politesse. Ils ne manquaient point d'argent , et ils offraient de payer ce qui leur était nécessaire ; mais où trouver des vendeurs et des magasins, dans cette cité abandonnée aux flammes, où chacun cachait pour soi les choses

♦ Napoléon craignit un instant que le Kremlin n'eût été miné , et U éubllt ion séjour dans le ch.1ic.in de relrow!,ki , hors des mursdeMosC'iu.

indispensables à la vie qu'il était possible de dérober à la destruction? il fallut bien se résoudre à prendre ce qu'on ne pouvait pas acheter ; et je me plais à répéter ce que j'ai vingt fois entendu affirmer dans Moscou, c'est que rarement nos soldats s'emparaient de l'or et des bijoux; les chaussures étaient le principal objet de leur convoitise, parce qu'un grand nombre d'entre eux étaient à peu près dépourvus de cette importante partie de l'équipement ; quand ils rencontraient un habitant , ils le priaient de s'adosser contre un mur , et d'ôter ses bottes ; puis, sans lui faire subir aucune autre violence, ils le laissaient continuer son chemin les pieds nus. Un émigré français , que je rencontre quelquefois ici , a passé par cette épreuve , d'autant plus fâcheuse, qu'un sol brûlant et semé de décombres rendait la marche extrêmement pénible à des hommes déchaussés.

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