LETTRE XXXIV
Moscou .juillet 4 826.
Il faut aujourd'hui , mon cher Xavier, que nous accordions encore un regard à quelques-uns des édifices qui décorent Moscou ; mais , quoique ma curiosité n'en ait négligé aucun, je n'entreprendrai pas de te les faire parcourir tons avec moi , et j'arrêterai tes yeux devant ceux-là seulement qui ont le plus frappé mon imagination. Ce sont les églises surtout, qui, par leur originalité et leur nombre ( on en compte 265 h Moscou ) , appellent l'attention du voyageur ; presque toutes d'ailleurs se rattachent à quelqu'événement historique qui double l'intérêt. La quantité , la forme singulière des coupoles qui les surmontent, sont ce qui d'abord étonne le plus l'Européen ; elles donnent à ces églises chrétiennes une physionomie orientale; mais elles ne sont point les copies exactes des dômes qui brillent au faîte de Sainte-Sophie à Constantinople, et des anciennes églises de la Grèce et de l' Asie- Mineure : des archéologues ont recherché avec scrupule dans quelle partie du monde on pourrait retrouver les modèles de ces coupoles, et c'est sur les tombeaux des rois persans qu'ils ont cru les rencontrer. Quoi qu'il en soit de cette opinion ,
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dont probablement je ne vérifierai pas la justesse, l'œil ne peut se lasser do l'aspect étrange qu'elles présentent, et celles de l'église de Vassiti-Blagennoi, dont je t'ai déj'a dit un mot, l'emportent sur toutes les autres par leur bizarrerie et leur variété. Ce temple est certainement l'édifice le plus singulier qu'ait pu créer la fougueuse indépendance d'une imagination sans frein ; comme toutes les églises russes, il n'est point remarquable par la grandeur de ses proportions, et l'on en conçoit aisément les motifs : la rigueur du climat ne peut permettre ces vastes dimensions qui distinguent les autres églises de la chrétienté ; il eu est même plusieurs en cette ville , qui ont deux étages , dont l'un peut être chauffé. J'ai compté dix-sept coupoles sur le toit de Vassili-Blagennoi ; toutes sont différentes par leur forme, leur couleur et leurs proportions : l'une ressemble à une boule , une autre a une pomme de pin , une autre à un melon , une autre à un ananas ; le vert , le bleu , le jaune , le rouge , le violet se heurtent sur ces dômes bulbeux; et cette bigarrure des couleurs qui couvrent tout l'édiflce, les ornements dont il est surchargé, la l'orme bizarre de la flèche , présentent le tableau le plus sauvage qui jamais ait offensé les regards. C'est cependant un architecte italien qui construisit cette église, en ^354 , sous le règne et par les ordres d'Ivan , surnommé le Terrible , en actions de grâces de la prise de Kazan ; cet artiste, qui avait vécu en Italie, à l'époque de la renaissance des arts, voulut-il , en se livrant à tous les écarts de son imagination , créer un monument qui fût en harmonie avec la barbarie du prince qui le commandait? On serait tenté de le penser; et, certes, il ne réussit que trop bien 'a plaire au farouche Ivan , si l'on doit ajouter foi à ce que raconte la tradition. On prétend que , charmé de ce prétendu chef-d'œuvre, le Tzar fit crever les yeux a l'architecte , pour qu'il ne lui fût pas possible de construire désormais un pareil temple. Suivant d'autres récits, Ivan, qui avait ordonné à l'artiste d'élever le plus bel édifice que son talent pût créer, et qui était convenu de prix avec lui , se serait informé , avant de le payer , si , en recevant le Houble de la somme, il ne lui aurait pas été possible de faire encore une plus belle chose; et, sur sa réponse affirmative , il lui aurait fait trancher la tête, en disant qu'il l'avait trompé, puisqu'il avait promis de construire un monument que son art ne saurait surpasser.
La tour de Soukarcff, qui surmonte on bâtiment massif placé dans une des parties les plus élevées de la ville, mérite une mention, moins par la beauté de son architecture, que par l'effet imposant qu'elle produit dans le lieu où elle est située; et d'ailleurs elle se rattache à l'histoire de cet empire , puisque l'ierre 1" l'éleva pour perpétuer le souvenir de la fidélité courageuse du commandant Soulcareff, qui résista auxStrélitz armés contre le Tzar par l'ambition de Sophie. On aime a voir les noms des hommes célèbres attachés aux rues, aux places, aux édifices d'une grande cité; ils parlent à la mémoire, ils élèvent l'âme et la pensée, et servent à la fois d'encouragement et d'exemple: en France, aujourd'hui, cet honneur a cessé d'être le prix des grandes vertus et des grandes actions ; il est devenu le partage de l'opulence; et je regrette, je l'avoue, que de simples particuliers, que des marchands obscurs, qui sont sans doute de fort honnêtes gens, mais dont tout le mérite est d'avoir fait fortune, puissent ainsi donner à leurs noms celte immortalité en lettres d'or, qui devrait être une récompense nationale.
Les regards sont arrêlés dans la rue des Arméniens, par le tonjbeau de Matveef, monument simple, dont quatre petites colonnes et deux flambeaux renversés composent tous les ornements; on vient payer ici un tribut d'admiration à ce boïard , ministre intègre et tidèle ami du Tzar Alexis Mikjîlovitch , père de Pierre I". 'Victime de son dévouement, il périt en 1682, en se livrant à la fureur des Strélitz; sa probité sévère, son noble désintéressement, sa constante bienfaisance, avaient conquis l'amour du peuple moscovite. On raconte que la maison modeste de ce ministre, tombant en ruines, le Tzar l'engageait à en faire bâtir une autre , et qu'il répondait toujours que sa fortune ne lui permettait pas de pareilles dépenses : le prince alors s'offrant à en faire les frais, Matveeff refusa , et se décida à rassembler les matériaux nécessaires à la construction d'une habitation nouvelle: mais on ne put se procurer eu ce moment , à Moscou , les pierres destinées aux fondements. Les citovens qui avaieot appris cette nouvelle, se présentèrent en foule, un jour, chez Matveeff, conduisant des chariots chargés de pierres, qu'ils le supplièrent d'accepter comme un témoignage de leur attachement; le boïard , louché de cette honorable preuve de l'amour du peuple, voulut au moins payer le prix des matériaux qu'on lui amenait : i Non , ré-
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» pondirent les citoyens , ces pierres ne sont point u à vendre ; nous les avons détacliées des tonibeaux » de DOS pères , et nous les offrons à noire bienfai- » leur! » Est il rien de plus touchant, mon ami, que cette noble action, qui honore également et les hommes simples qui l'exéculèrcnt, et l'homme puissant qui l'inspira? De nos jours, les minisires ne s'en rapportent plus à l'affection reconnaissante des peuples pour la construction de leurs palais^ ils trouvent plus prudent et plus sûr de les leur faire payer d'avance.
LETTRR XXXV.
Août 4 826.
L'empereur a fait hier son entrée solennelle à Moscou , accompagné de toute sa famille , d'une partie de sa garde et de tous les grands dignitaires de l'empire ; il a traversé , pour se rendre au Kremlin , les quartiers les plus populeux de la ville, et cette marche pompeuse, au son des cloches, au bruit des salves d'artillerie et des acclamations du peuple , ne se distingue point assez de celles dont nous avons été si souvent témoins en France , pour que j'en fasse la description détaillée.
L'empereur était à cheval : on remarquait, dans une voiture, a côté de l'impératrice sa mère, le jeune grand- duc héritier, en costume militaire. J'ai recueilli quelques renseignements sur l'éducation de cet enfant charmant, dont l'avenir est chargé des destinées futures de cet empire, et je n'ai pas été peu surpris en apprenant le nom de l'homme à qui cet important avenir est confié. Ce n'est point l'illustration de la naissance , ce n'est point l'antiquité des titres nobiliaires qu'on a consultés; la direction morale du royal enfant a élé livrée à un homme recDmmandabIc par ses talents et son instruction, enfin a M. Joukowski, le premier poète de la Russie. II est certains pays où quelques feuilles de parchemin sont placées dans l'opinion bien audessus de ces feuilles immortelles où vivent les créations du génie : là , sans doute, un pareil choix serait accueilli par un dédaigneux sourire; mais chaque nation a ses préjugés; ou a lu bonlumie de penser ici (pie , pour enseiiiiier, il faut savoir, el
qu'a tout prendre, l'étendue des connaissaneos ^ l'élévation des idées, valent bien , pour développer les facultés intellectuelles d'un enfant destiné au trône , toutes les gloires de la généalogie.
Les personnes qui approchent du grand-duc héritier s'accordent à donner des éloges au système d'éducation adopté pour ce jeune prince. Si sa précoce intelligence est un don de la nature, son extrême politesse envers tout le monde, son affectueuse bienveillance sont le fruit des leçons qu'il reçoit ; on l'accoutume à la reconnaissance , cette vertu si précieuse et si rare; le dernier de ses futurs sujets, qui lui rend le plus léger service , obtient de lui le plus affable remerciement. On ne lui dit point, en lui montrant le peuple : « Tous ces hommes vous » appartiennent; » et pourtant dans quel pays une semblable assertion serait-elle plus excusable et plus vraie? On donne des soins assidus et constants a la culture de son esprit ; mais son caractère n'est pas l'objet d'une moindre sollicitude. Le gouverneur du jeune prince s'applique à développer chez lui cet instinct de courage, ce dédain de la douleur el du péril , qualités inhérentes à la nature de ce peuple, ainsi que nous l'avons déjà remarqué ; et j'ai naguère eu sous les yeux un exemple frappant de l'empire qu'il sait exercer sur lui-même. Les membres des deux ambassades françaises étaient allés visiter Tsarskoë-Selo; on s'apprêtait à traverser le lac sur les bateaux dorés qui , dans l'été, couvrent sa surface : le grand-duc, debout dans son canot qu'il dirige lui-même , tenait la barre du gouvernail , et il offrit à quelques-uns de ces étrangers d'entrer dans la royale embarcation dont il était le pilote. L'un d'eux , en s'élançant, imprima au frêle esquif un mouvement violent qui fit chanceler le prince; le barre le frappa au côté, et l'expression de ses traits décela sa douleur : on s'empressail autour de lui , mais le gouverneur s'écria : « Ce n'est » rien, un Russe souffre et ne se plaint pas. » Un sourire fut la réponse de l'enfant, qui, se livrant aux soins delà manœuvre, donna le signal du départ et fit voler son bateau sur le lac , sans que sou joli visage laissât apercevoir, durant la promenade, la moindre trace de la souffrance qu'il endurait.
L'éducation de l'héritier du trône est, sans doute, un objet de la plus haute importance dans tous les pays, quelle que soit la forme du gouvernement ; mais ne demande-t-elle pas des soins encore plus grands, une atteution plus scrupuleuse dans un gouvernement absolu ? Quand le monarque est
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tout , quand sa parole est la loi , pcrfcclionncr les dispositions morales d'un jeune prince, les dirii,'cr vers le bien, c'est s'occuper du bonheur de tout un peuple dont l'avenir est attaché au caractère d'un homme. Un plaint les nations soumises a ce mode de gouvernement, et ce n'est pas sans cause, puisque, abandonnées a une volonté, leurs destinées sont aussi variables que les caprices de la nature ; mais , en examinant de près un souverain absolu , on ne trouve pas son sort moins a plaindre : s'il naquit avec une âme élevée , si l'éducation , en plaçant sous ses yeux les immenses devoirs qui lui sont imposés, nrava dans sou cœur le désir de les remplir, h quels travaux, a quelles inquiétudes sa vie n'est-elle pas condamnée? Responsable de tout, il doit porter ses regards sur tout; les hommes et les choses, les plus hauts intérêts comme les plus minces détails, il doit tout connaître, tout apprécier, car il est l'arbitre de tout ; c'est en lui seul que ses sujets espèrent, c'est h lui que leurs vœux s'adressent, et, s'ils {jémisseut, c'est sur lui que pèseront leurs malédictions. Quelle multiplicité d'affaires réclament tous ses instants! quelle foule d'infortunés peut faire une heure de négligence ! Oui , moD ami , je le déclare , je ne crois pas qu'un monarque absolu puisse vivre heureux , s'il est doué d'une âme noble et d'un bon cœur. Convenons donc que, si la monarchie constilulionnelle, dont toute la force est dans les institutions, où la loi , consentie et reconnue par tous , étend sur tous son pouvoir impassible , et ne laisse aux souverains que l'empire des bienfaits , est le meilleur des gounernements pour les peuples, elle est encore pour les rois le meilleur des gouvernements.
LETTRE XXXVf.
Moscou, août \ 82r>.
Enfin la cérémonie du couronnement, si longtemps différée , est fixée au 22 de ce mois (5 septembre , suivant notre calendrier) ; les hérauts de la cour ont proclamé, dans tous les quartiers de Moscou, coite nouvelle qui redouble l'activité des ouvriers, fait ballre le cojur de plus d'un courti-
san , remue toutes les ambitions et toutes les vanités, cl fait descendre l'espérance dans le fond des prisons. La population de celle vasic cité s'agite a l'approche de ce jour solennel , et un événement bien .simple, mais d'une haute importance politique , a produit ici une vive sensation ; je veux parler de l'arrivée imprévue du grand-duc Constantin ;i Moscou. L'espèce de mystère qui a enveloppé la renonciation de ce prince au trône de ses pères , où l'appelaient et sa naissance et les vœux de larmée , la révolte dont son nom fut le cri de raliieuKMit et le prétexte , avaient jeté dans beaucoup d'esprits des doutes sur la sincérité de ses tardives déclarations ; il n'est point de fables absurdes que les hommes intéressés a fomenter des troubles n'eussent répandues dans le peuple, ordinairement disposé a se ranger du parti de quiconque lui paraît opprimé. Le Tzarévilch , disait-on , était captif à Varsovie; il lui était interdit de se rendre dans une ville oii l'on redoutait sa présence : il allait , par son éloignement, prolester contre l'élévation de son frère. Des voix hypocrites accusaient les intrigues dont il était la victime^, et le plaignaient de l'exil qu'il subissait; des âmes simples accueillaient ces regrets ei ces plaintes, et moi-même , je l'avoue, je ne savais que penser de cette absence, qui ou vrait un champ libre à tant de conjectures. Toula coup on apprend que le prince est arrivé : celte nouvelle parcourt rapidement les diversquarlicrs de Moscou ; dans les cabanes et dans les palais, dans le modeste cabaret du pauvre, comme dans les riches mngasios, elle est le sujet et l'aliment de toutes les conversations. Bientôt l'heure de la parade journalière a sonné; on sait que le Tzarévilch doit accompagner l'empereur elle grand-duc Michel sur la place du Kremlin où les troupes sont rassemblées; une foule immense se dirige vers cette place ; chacun veut attacher un regard curieux sur la ûguredu prince; on espère surprendre dans l'expression de ses traits le secret de ses sentiments ; enfin les trois frères descendent l'escalier du palais en se tenant par la main; ils s'avancent: les acclamations retentissent de toutes parts; les chapeaux, les bounels volent en l'air ; on se heurte , on se dresse , on se pjusse; le cri mille fois répété de hoiira Conslmiiin ! se fait entendre. Mes yeux , fixés sur le T/.arévilch , n'ont pas laissé échapper un seul de ses mouvements , et je ne saurais te dire combien m'a touché sa noble contenance dans celle siUialion délicate où le plaçait l'cnlliousiasmo du piMiple. La franchise et la loyauté
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respiraient sur sa figure; avec quelle attention, avec quels soins , il reportait à l'empereur les hommages qui accueillaient sa présence inespérée ! Ses regards n'exprimaient point l'orgueil d'un triomphe, ils" peignaient encore moins le regret; mais on y pouvait lire la satisfaction intérieure et calme de l'homme qui a obéi a sa conscience et qui croit s'être acquitté d'un devoir. Chacun de ses gestes , chacun de ses mouvements semblaient dire à ce peuple et à ces soldats : « Soyez, comme moi, les » fidèles sujets de mon frère. »
Je sais, mou ami, qu'il est en Europe beaucoup d'incrédules qui ne supposent pas qu'on puisse résister a l'attrait d'une couronne ; mais , parmi ces milliers d'hommes , témoins ainsi que moi de l'arrivée du grand-duc à Moscou, je ne crois pas qu'on puisse en trouver un seul qui doute encore de la sincérité du prince. Si l'on conçoit que , saturés de pouvoir et d'hommages , un Denys , un Sylla, un Charles-Quint descendent de ce haut rang dont ils ont épuisé les jouissances et connu les ennuis , on a peine a comprendre que l'héritier d'un sceptre recule a l'aspect du trône (jui l'attend : on va bien loin chercher des motifs à un sacriûce si peu commun , et mille interprétations diverses poursuivent le prince qui, le premier, lègue a l'histoire un pareil exemple. Mais il me semble qu'ici les motifs ne manquent point, et que , pour expliquer la renonciation du Tzarévilch , il n'est pas besoin de multiplier les suppositions. Plein de respect pour les désirs de sa mère , religieux esclave de la foi jurée , il n'a point voulu reprendre la parole qu'à l'époque de son mariage il avait donnée à son frère , et cette fidélité à ses serments n'a rien coûté a son cœur : simple dans ses goûts comme dans ses habitudes , époux aimé d'une femme adorée , peu jaloux d'une puissance unie a tant de peines et de devoirs , il préfère un bonheur paisible aux fatigues de la royauté. On peut s'étonner, sans doute; mais qui oserait le blâmer? Pour moi, je l'avoue , j'honore cette philosophie-pratique qu'il est si rare de rencontrer, et surtout a côté d'un trône.
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LETTRE XXXVIl.
Moscou , septembre 1 82G.
Toutes les cloches se sont ébranlées à la fois dans Moscou, et leur bourdonnement prolongé annonce h lacilésainte qu'enBnlejoura lui qui doit, en consacrant le pouvoir du nouveau Tzar, appeler sur son règnelesbénédictions du Très-Haut. Jeunes et vieux, riches et pauvres, nobles et marchands, esclaves et maîtres, tout est en mouvement, toutmarche, toutse précipite vers un même but, et les gradins élégants dressés sur la place et dans les cours du Kremlin, sont charges déjà d'une foule privilégiée dont l'impatience a devancé le soleil ; les pompeux équipages des ambassadeurs se sont avancés au pas de six chevaux couverts de harnais étincelants , à travers une double haie de curieux ; les portes du temple se sont ouvertes, et, tandis que vont se réunir ici les grands dignitaires de la couronne , les hauts fonctionnaires de l'empire , les nombreux représentants de la nation, jetons un coup d'œil rapide sur l'église où s'accomplira, dans quelques instants, l'auguste cérémonie dont il m'est donné d'être le témoin.
La cathédrale de l'Assomption , fondée en ] 323 ^ s'écroula en -1474 , et fut réédifiée l'année suivante, par les ordres d'Ivan III , qui fît venir des architectes d'Italie : remise a neuf sous Catherine II, en 1 77 i , elle se dislingue par la richesse et le nombre des images qui la décorent; mais l'exiguité de ses dimensions, sa forme carrée, ses piliers massifs surchargés de peintures, qui arrêtent le regard , et de tous les côtés cachent une portion du temple , nuisent 'a l'effet général d'une imposante cérémonie dont l'œil voudrait en vain embrasser les développements. Cette église peut à peine contenir cinq cents personnes; elle renferme, et je crois te l'avoir dit , les tombeaux des patriarches. Près de la porte du sud est le trône habituel des Tzars ; le siège du patriarche est en pierre et adossé contre un pilier ; enfln , à la droite de l'autel , est la place où siège ordinairement la famille impériale. Le temple était éclairé naguère par un lustre en argent, pesant plus de trois mille sept cents livres, qui ne se retrouva plus après l'invasion de 4 81 2 , et qu'on a remplacé par un autre lustre du poids de six cent soixante
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livres, fait avec une portion de l'argent dont les Cosaques s'emparèrent pendant la retraite do l'armée française. Parmi les innombrables images qui ornent les murs , les piliers et les corniches de la cathédrale de l'Assomption , il en est une que distingue la religieuse vénération des Russes, c'est une image de la Sainte-Vierge, peinte par l'apùtrc saint Luc ; on évalue a deux cent mille roubles la châsse qui l'environne. 11 est encore quelques précieuses reliques que l'on conserve dans cette église , dont la richesse habituelle est rehaussée aujourd'hui par les décorations nécessaires a la célébration du couronnement. Un trône, élevé sur une estrade de douze marches , occupe le milieu de la caihédrale ; le dais qui le surmonte, le siège de l'empereur, l'estrade, les balustrades, tout est couvert de velours cramoisi orné de galons d'or, et les armes de l'empire , entourées des armes de Kioff , de Vladimir, de Kazan , d'Aslracan , de Sibérie et de Tauridc , brodées sur le dais, vont former au-dessus delà tête du nouvel empereur une auréole éblouissante.
A la droite du trône est marquée une place pour i'impératricc-raère , qui doit aussi siéger sous un dais; et, tout près d'elle, sont les places des membres de la famille impériale.
Mais déjà les maîtres des cérémonies ont introduit les personnes des deux sexes qui doivent rester dans l'enceinte sacrée ; déjà les fonclionnaires de l'empire , les anciens du corps des marchands , les maréchaux delà noblesse de tous les gouvernements, les députés des provinces asiatiques , des troupes du Don, et des peuplades tributaires, ont traversé l'église où s'arrêtent seulement ceux d'eutre eux que leur âge ou leur grade désigna pour les représenter; S. M. l'impératrice-mèro est debout sous le dais. Le bruit du canon , le son des cloches, les acclamations du peuple arrivent jusqu'à nous. J'ai vu briller sur la table couverte de drap d'or les riches coussins qui supportent les ornements impériaux. L'empereur et l'impératr'ce se sont inclinés trois fois devant le sanctuaire , leurs lèvres ont louché religieusement les saintes images, ils s'asseyent sur le trône , et bientôt l'on n'entend plus que les voix des évoques, des archimandrites et des prêtres, qui chantent le psaume dont les versets consacrés font retentir aux oreilles du nouveau monarque les noms de clémence et de justice *.
* Ce psaume commence ainsi : Clementiam et jvdiciMn eanlabo libi. Domine,
Couvert des ornements sacerdotaux, éiincelant d'or et de pierreries, le front chargé de la milro éblouissante , le métropolitain de Nowgorod , après avoir lu les saints évangiles, présente h l'empereur le riche manteau doublé d'hermine; sa majesté le revêt, demande la couronne, la prend des mains du métropolitain , et la pose sur sa tête ; puis, la main droite armée du sceptre, tenant le globe dans la main gauche, le jeune Tzar s'assied jusqu'il la Dn de la prière entonnée par le métropolitain. Alors il fait un signe, l'impératrice s'avance, et son auguste époux , ayant touché sa tête avec la couronne impériale, comme pour l'associer a la puissance dont il est investi , la replace sur son front, et attache une petite couronne en diamants au front de l'impératrice, qu'il décore du manteau impérial et du brillant cordon de Saint-André.
Au discours adressé 'a l'empereur par le métropolitain, s\iccèdent les chants solennels du majestueux Te l)cinu;h messe commence, et le Tzar dépose la couronne. Vers le milieu du saint sacrifice, les portes du sanctuaire s'oiivrent, deux évcquos s'approchent du trône, annoncent a leurs majestés que le moment du sacre est arrivé, et l'empereur, suivi de l'impératrice, précédé des hauts dignitaires , s'avance vers l'autel en foulant un (apis de brocard d'or qui s'étend du trône jusqu'au sanctuaire. Le méiropolitain de Nowgorod plonge, dans le vase contenant le saint-chrême, un rameau d'or, qui bientôt s'abaisse sur le front les paupières, les narines, les lèvres, les oreilles, la poitrine et les mains de l'empereur, et le métropolitain de Kioff essuie les traces de l'onction sainte. Le rameau consacré touche seulement le front de l'impératrice. Alors leurs nidjestés s'agenouillent devant la sainte table , et, après avoir communié , remontent sur leur trône jusqu'il la fin de la messe; le divin sacrifice achevé, le Tzar se couvre de nouveau de sa couronne, et les membres de sa famille viennent lui rendre hommage. Eu s'approchant de son auguste fils, l'impératrice-mère ne pouvait commander à son émotion ; elle laissait échapper des larmes qui toutes n'étaient pas des larmes de bonheur : car sans doute un douloureux souvenir lui disait que déjà ses yeux avaient vu une semblable cérémonie, et que, pour la seconde fois , sa bouche déposait un baiser maternel sur la main d'un empereur de Russie. Quand le grand-duc Constantin s'est incliné devant son frère , le Tzar, en le relevant , a ouvert ses bras, où s'est précipité le prince
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dontrâmc noble cl généreuse a su refuser un empire. Celle scène loucliante a ému tous les cœurs; et , s'il me fallait dire ici quel était le plus heureux des deux frères, je n'hésiterais pas à prononcer : le plus heureux n'est-il pas celui qui donne.
Dans celle enceinte où vient de s'achever la royale cérémonie, la magniûcence des ornements pontificaux, la richesse des uniformes, l'éclat des diamants semés sur la parure des femmes de la cour, éblouissent les yeux ; mais c'est surtout le mélange et la variété des costumes qui donnent h cette fête une physionomie particulière, et lui prêtent son plus grand charme. L'Europe et l'Asie sont confondues dans ce temple ; l'œil , errant au milieu dé celte foule, s'arrête tantôt sur le vêtement pittoresque des députés du Tanaïs et du Caucase , qui brille a côté de la caftane du marchand moscovite , tantôt sur l'élégant uniforme des nations européennes, placé non loin des parures élincelanles de la Géorgie et du costume guerrier du Talar. Si les proportions de nos cathédrales , si la pompe de nos cérémonies religieuses, permettent au sacre de nos rois des développements plus majestueux, il n'offre point cette diversité de vêtements , de visages et d'expressions dont l'effet piquant ne sortira jamais de ma mémoire.
Quand l'empereur et l'impérairice se sont éloignés de la cathédrale de l'Assomption, pour se rendre à l'église de Saint-Michel , le corps diplomatique s'est rangé sur les marches du grand escalier qui conduit au palais , et la j'ai pu jouir du spectacle le plus magnifique qui jamais ait frappé mes regards. Les gradins qui s'élevaient en nombreux amphithéâtres dans la cour du Kremlin , étaient chargés d'une foule immense dont les acclamations se mariaient au son des cloches, au chant des prêtres , h l'harmonie des instruments, aux salves de l'artillerie ; tous les hommes avaient revêtu leurs habits de fête; des milliers de femmes richement parées bravaient un soleil briilant dont les rayons semblaient tomber avec amour sur ces guirlandes , sur ces touffes de fleurs qui couvraient leurs têtes , et que le zéphyre trompé agitait en les caressant.
Le jeune couple impérial , accompagné d'un brillant cortège , s'est avancé vers l'église de Saint- Michel , et la , portant le sceptre et le globe, le front chargé de la couronne, le Tzar a salué les tombeaux où dorment ses aïeux : fidèlei mage de cette vie si fugitive, un courtespace sépare l'enceinte ouverte aux pompes de la royauté, desl icux consa-
crés à la mort, et la religion vient montrer le liéanl des grandeurs au nouveau monarque paré des ornements qui jadis ont tour à tour enorgueilli ces cadavres.
Après quelques instants donnés au repos , on s'est rendu dans la salle du banquet impérial ; bientôt l'empereur a demandé à boire; alors un orchestre , placé dans un des angles, a commencé des chants que je n'ai pu entendre , parce que c'était le signal du départ pour le corps diplomatique et pour les personnes étrangères qui , comme moi , ont dû quitter la salle , où ne sont restés que les hauts dignitaires et les prélals invités à partager le festin du monarque.
Telle a été , mon ami , cette cérémonie dont je te devais le détail , et que je suis venu chercher de si loin. Moins majestueuse que celle de Reims, elle offre un aspect moins imposant , mais plus varié ; le costume de l'empereur est la seule chose qui ne m'ait point satisfait. 11 portait un frac militaire , un col noir, de larges bottes à l'écuyère armées de longs éperons , et ce vêtement m'a semblé présenter une disparate choquante avec ce vasle manteau de pourpre doublé d'hermine qui flottait sur ses épaules, celle couronne de diamants qui pressait son front, ce sceptre et ce globe éblouissauls qui brillaient dans ses mains ; mais en Russie , aujourd'hui , un militaire ne doit, sous aucun prétexte et dans aucune occasion, se dépouiller de son uniforme , et le souverain donne l'exemple.
Je ne puis mieux terminer celle lettre, mon cher Xavier, qu'en répétant un mot charmant qu'on attribue à l'empereur, et qui , s'il a été prononcé par lui , fait à la fois honneur à sou esprit et à son âme. Tous les jours qui ont précédé le couronnement ont été marqués, à Moscou, par de violents orages; mais celte journée solennelle a été exceptée , et le soleil ne s'est pas voilé un instant. On dit que le grand-duc Constanlin, frappé de cette circonstance, la fit remarquer a l'empereur, et s'écria : « Quelle » belle journée, mon frère ! pas le plus léger orage ! » et que le Tzar lui répondit , en posant la main sur son épaule : « Que pouvais-je craindre ? n'avais-je » pas près de moi le paratonnerre? » Allusion remplie de délicatesse, puisque c'est en s'armant du nom de Constantin, que des conspirateurs ont tenté de soulever les tempêtes publiques, et que la présence de ce prince à Moscou , la loyauté de sa conduite, suflisaicnt pour en prévenir le retour.
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