‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 534 sur 560 · LETTRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVIII

Moscou, septembre 1820.

Voici rjnstant venu où les bals , les festins , les réunions fastueuses vont se disputer toutes nos soirées : les revues, les petites guerres et les manoeuvres, exécutées journellement sous les yeux de l'empereur par les différents corps rassemblés dans les environs de Moscou , ne sont pas la partie la moins intéressante des pompeux spectacles maintenant étalés sous nos yeux ; occupons-nous donc , mon ami, de l'armée russe, qui, par ses évolutions pacifiques et ses combats sans blessures , contribue aux plaisirs que nous prodigue ici l'hospitalité moscovite.

L'armée russe est constamment entretenue sur le pied de guerre ; elle est organisée et réunie comme pour combattre; chacun des divers corps d'armée ou divisions qui la composent est muni de son matériel d'artillerie et d'administration ; et , vingtquatre heures après eu avoir reçu l'ordre , ils peuvent se mettre en marche et ouvrir la campagne. Ses réserves sont également formées ; et les colonies militaires, conception de l'empereur Alexandre, maintenue et améliorée par l'empereur Nicolas, sont la source abondante où elle les puise.

Chaque armée a ses cantonnements qu'elle occupe sans cesse : les besoins de la défense du pays on ont indiqué le choix, et la difficulté de nourrir de si nombreuses réunions de soldats les a fait étendre de telle sorte , qu'on peut dire que le vaste territoire de la Russie ne forme qu'un camp immense qui menace toujours les nations voisines. La majeure partie de l'armée russe est donc ainsi cantonnée ; et ce n'est que dans quelques grandes villes, Pctersbourg, Moscou , Riga, etc., qu'il y a des casernes.

Celte armée semblerait, au premier aspect , devoir coûter peu de chose à l'état. Le bas prix des vivres et celui des matières premières qui servent a riiabillement peuvent donner cette idée; puis, la solde des officiers et la paie des soldats sont trèsmodi(]ues. On pourrait croire, d'après cela, qu'il est facile à la Russie d'entretenir sous les armes une force militaire aussi considérable; mais un

examen réfléchi fait découvrir combien cette opinion serait erronée. S'il est vrai que la somme payée direclemcnl par l'état, pour l'enlrclien des troupes, est bien moindre que celle qu'un même nombre d'hommes coule a d'autres gouvernements , il convient d'ajouter a celte dépense les fournitures de toute espèce en nature, auxquelles sont tenus les habitants des lieux où sont cantonnées les troupes, et qui, jointes a celles du gouvernement, font que l'entretien de l'armée russe est , a bien peu de chose près, aussi dispendieux qu'il le serait partout ailleurs. C'est donc une grande question que celle de savoir s'il sera longtemps possible a la Russie de conserver des forces si imposantes. L'état actuel de ses finances ne paraît pas devoir lui permettre de l'espérer; et sa fâcheuse position , sous ce rapport, lient à des vices d'administration , qui , consacrés eu quelque sorte par le temps, sont devenus une routine, ou , pour mieux dire , un système. Il s'écoulera de longues années avant que l'empereur, malgré sa ferme résolution et sou énergie , soit parvenu à les détruire ; trop de gens sont intéressés h l'existencedeces abus; et quel biendailleurspeutsc faire promptement là où la volonté d'un seul homme devant prononcer , il faut que son génie découvre tous les moyens d'arriver au but vers lequel il se dirige?

Mais la puissance militaire de la Russie n'en est pas moins à redouter pour ses voisins , tant qu'elle pourra la maintenir sur le pied où elle esta présent. Cet empire a un grand intérêt a la guerre contre l'occident; pour la faire, il n'a pas besoin d'argent, et c'est le cas de dire que la guerre nourrirait la guerre : il n'en est pas ainsi dans ses rapports avec l'orienl. C'est de ses coffres que la Russie doit tirer ses ressources pour alimenter ses armées, lorsqu'elle les pousse de ce côté; c'est la sans doute l'obstacle le plus puissant qui se soit opposé jusqu'à ce jour à cette guerre généreuse qu'appellent tous les V(Oux de lliurope thrélienue ; et les hommes dont la prévoyance sait lire dans l'avenir, pensent que la Russie se hàlera de mettre un terme aux combats que l'agression imprévue des Perses s<ïmble aujourd'hui rendre inévitables, dès qu'elle pourra conclure la paix avec honneur. Quelques voyageurs ont essajé de calculer le nombre de soldats que la Russie lient sons les armes; il est difiicileà celui qui n'a point parcouru loutson immense territoire, de se faire une idée exacte de ses ressources militaires; on peut, je crois, évaluer son

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armce régulière à cinq ou six cent mille hommes ; mais quel puissant auxiliaire n'a-t-elle pas dans les hordes soumises à sa domination , et qui lui fournissent une si grande quantité de troupes irrégulières?

La tenue des troupes russes est remarquable par les soins donnés h sa stricte uniformité ; la coupe des habits est élégante , leur forme est agréable à l'œil et commode pour le soldat. Assez serrée pour bien dessiner la taille de l'homme , et assez large pour qu'il ne soit pas gêné dans ses mouvements, elle a perdu tout ce qui nous choquait dans les soldais russes que nous avons vus en -1814. La poitrine du Russe est singulièrement conformée ; l'habitude de se serrer très-fortement la ceinture dès sa plus tendre jeunesse, cause une compression qui amène un développement extraordinaire de toute la partie supérieure du corps. Delà vientqu'au premier coup d'œil on suppose l'habit du soldat russe rembourré outre mesure; on se trompe, et j'ai été fort surpris, je l'avoue , lorsqu'en examinant ces uniformes, je me suis assuré qu'ils ne sont pas même doublés de toile.

En perdant tout ce qui le gênait dans son habillement, le soldat russe a acquis plus de légèreté et do souplesse dans sa marche et dans le maniement de ses armes; il s'en sert avec facilité, mais surtout avec une merveilleuse précision. Nulle part l'immobilité dans le rang n'est poussée aussi loin.

Le paysan russe , fortement constitué, est, en général, d'une grande taille; aussi l'armée est-elle composée d'un beau choix d'hommes. C'est surtout dans la garde impériale que ce choix est remarquable : il y a telle compagnie de grenadiers dont le plus petit a cinq pieds six pouces.

J'ai dcj'a eu l'occasion de le dire , mon ami, et c'est ici le lieu de le répéter , le Russe , endurci aux fatigues par sa vie active et par les rigueurs de son climat , est le peuple qui supporte le plus facilement le besoin et les privations. Sobre sans regret, quand sa situation l'exige; intempérant lorsqu'il peut se livrer à son penchant aux excès ; dédaignant les jouissances du luxe , et les savourant avec passion quand elles sont a sa porlée, il passe de la vie la plus dure à toutes les recherches de la volupté, et les abandonne aussi aisément que s'il ne les avait jaunis connues. Cette facilité à s'accommoder des cxirênies rend le soldai et l'officier russe les gens les plus propres à la guerre ; d'ailleurs ils ont tout à y gagner , et le premier avantage qu'elle leur pro-

cure est de relâcher les liens d'une discipline extrêmement sévère.

Le soldat passe vingt-cinq ans de sa vie au service : pendant tout ce temps , il reste consigné dans ses quartiers, lorsqu'il ne prend pas les armes pour son service. Une permission de s'absenter est une exception très-rare, des gardes nombreuses, les exercices multipliés dans la saison chaude de l'année , une excessive sévérité de la part de ses chefs, rendent son sort pénible et fatigant; et telle est la rigueur des devoirs qu'on lui impose que , durant ses vingt-quatre heures de garde , il ne lui est pas permis de quitter un instant son fourniment et son schakos. 11 ne peut pas se coucher ; on pourrait presque dire qu'il ne peut pas même s'asseoir; car, dans un corps-de-garde de vingt hommes , à peine trouve-t-on un banc et deux ou trois chaises. A chaque moment du jour, il doit être alerte à prendre les armes pour chaque officier général ou supérieur qui passe à la portée de son poste, et celte obligation peut se renouveler trente ou quarante fois dans la journée : aussi, indépendamment de son factionnaire, chaque poste tient, à de certaines distances , des soldats en vedette chargés d'avertir dès qu'ils voient s'avancer de leur côté quelque oflicicr à qui sont dus les honneurs militaires.

Mais, à côté de ces exigences, il est juste de placer les soins vraiment paternels que l'administration donne aux soldats. Chaque caserne a un quartier séparé pour les soldats mariés ; la , ils vivent avec leurs familles comme s'ils étaient chez eux , et les mariages sont fort encouragés : il est vrai que le gouvernement y trouve un intérêt direct. En passant sous les drapeaux , le paysan russe cesse d'être l'esclave du seigneur, pour appartenir à la couronne , et ses enfants lui appartiennent également ; on les élève avec soin : dans chaque régiment, il existe des écoles, où ces enfants reçoivent rinstruclion première ; de là , ils passent dans les divers Insliluts militaires, et c'est dans cette pépinière de sujets instruits et capables qu'on prend presque tous les sous-ofûciers de l'armée.

L'instruction militaire des sous-ofQciers et soldats est poussée très-loin : celle des officiers, en général, y répond fort peu. Je te l'ai dit, mon cher Xavier, lorsque nous nous sommes occupés de la noblesse, il y a pour elle nécessité de servir; aussi , les études d'un jeune homme sont-elles à peine ébaucbées, qu'il entredans une école spéciale, et dans celle des sous-ofliciers de la garde , et , sou

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temps achevé , il est place comme cnseigoe ou dans la garde, ou dans l'armée. Alors il cherche à se dédommager de la sévérité de son éducation militaire, en se livrant a la dissipation, et son métier n'est plus pour lui qu'un moyen d'arriver à un grade qui , lui donnant un rang dans le monde , lui permette de quitter le service honorablement ; car, ainsi que nous l'avons observé déjà, en Russie, le nom et la fortune ne sont rien; on n'acquiert de considération que par le poste qu'on occupe.

Toute la noblesse riche entre dans la garde. Comme l'avancement a lieu h l'ancienneté, et par régiment, les chances de fortune militaire , quoique différentes pour chaque individu, sont telles, que l'ofûcier qui débute dans la carrière peut se regarder comme assuré d'être, au bout de dix ans, capitaine de la garde, ce qui lui donne le rang de colonel dans l'armée. Parvenir a ce grade , tel est ordinairement le but que se propose l'ambition des membres de la haute noblesse : quittant alors le service pour des enaplois de cour ou des fondions civiles, ils pensent avoir payé leur dette à l'état, et ils abandonnent un métier qu'ils n'ont souvent embrassé que comme une nécessité. Cette particularité, que j'avais déjà signalée, explique comment l'armée russe compte si peu de vieux officiers. Dans la garde, où l'avancement est plus rapide que dans l'armée , il y a aujourd'hui fort peu de colonels qui aient fait la guerre , et cette étrange anomalie , dans un pays qui a une armée si nombreuse et tant de vieux soldats, se fait encore remarquer dans les troupes de ligne, quoiqu'à un moindre degré.

La nourriture du soldat russe est abondante; clic est à peu près la même que celle du paysan. Dans plusieurs (inarliers il y a des jardins cultivés pour les soldats , qui ont le droit de vendre a leur profit (0 qui excède les besoins de leur consommation. En général , tant que le soldat est sous les drapeaux, il est l'objet de soins attentifs et assidus. Les casernes , il est vrai, sont assez mal tenues, et l'état ne fournit , pour le coucher des hommes , que des lits de camp; si le soldat veut un matelas, il est obligé de l'acheter; mais c'est une suite des usages du pays. II n'y a pas longtemps encore qu'il était fort rare de trouver un lit dans les plus beaux palais de Moscou , et tu te rappelles peut-être, mon ami , ce que je l'ai dit a cette occasion , dos auberges situées entre Moscou et Pélcrsbourg. Dans sa chaumière, le paysan russe , enveloppé d'une peau

de mouton , couche sur un banc de bois ; l'absence des lits dans les casernes n'est donc pas une privation imposée au soldat , c'est une habitude qu'il conserve.

Les troupes qui ont des résidences fixes , comme la garde , ont des hôpitaux régimenlaires entretenus avec un grand luxe et des soins particuliers : la recherche y est poussée a ce point qu'on a fondé, dans chacun d'eux, une bibliothèque pour l'usage des officiers. Dans les grandes villes , il cxi&le des hôpitaux généraux , entretenus moins sompteusement , mais remarquables sous le rapport des soins de propreté , et de l'attention qu'on a donnée a tout ce qui peut intéresser la salubrité. Ce sont de vieux soldats invalides , organisés en compagnies d'infirmiers , qui font le service des malades ; de jeunes enfants de soldats y commencent, comme élèves, leur éducation médicale et chirurgicale. Mais ces deux sciences ont encore beaucoup à faire , en Russie, pour atteindre a un degré qui les mette au niveau avec les connaissances actuelles. La Russie compte un bien petit nombre de médecins ou de chirurgiens instruits; quelques étrangers exercent à peu près seuls ces deux arts avec distinction en ce pays ; et, a la tête de la chirurgie militaire , est le docteur Wylis , médecin anglais , que l'empereur Alexandre honorait de sa confiance particulière. Aussi est-il rare de voir ici un homme privé d'un membre; tout soldat qui reçoit une blessure grave nécessitant une haute opération chirurgicale, est un homme perdu.

La belle saison est si courte en Russie qu'on se hâte d'en profiter pour l'instruction des troupes : mais la où le terrain , peu productif, peut être impunément foulé aux pieds, elle reçoit, pour l'ensemble des grandes manœuvres , un degré de perfection auquel on ne saurait prétendre dans aucun autre pays. Nous avons vu des manœuvres s'exécuter sur cinq a six lieues de terrain , et durer plusieurs jours de suite : les troupes bivouaquaient sur la place où elles avaient pris position le soir, et trouvaient dans ces simulacres de guerre une instruction aussi utile aux généraux qu'aux soldats. Pour l'hiver, on a construit, a Pétersbourg et à Moscou, des salles d'exercice couvertes; celle de Moscou surtout, dont la charpente, véritable chefd'o^uvre, est due a un Français mort au service do la Russie (le général Rcllancourt), est d'une dimension considérable. Plusieurs dos quartiers do Pélcrsbourg ont aussi dos manèges couverts qui

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servent à riustruction de détail pendant la mauvaise saison.

La cavalerie russe est parfaitement montée ; l'arlillcrie étale un prodigieux luxe d'attelages, et manœuvre avec une vélocité sans égale; c'est, dit-on , la plus mobile de toutes les artilleries de l'Europe. 11 y a a Pétersbourg une école d'artillerie, où se forment des officiers instruits : le grand-duc Michel commande cette arme, et il s'en occupe avec un soin constant. Chaque année il se fait rendre compte de la conduite des ofGciers sortis de l'école, et les noies données sur leur compte sont conservées dans un registre spécial. De la sorte , on connaît toujours la capacité particulière de chaque officier , et on peut l'employer suivant ses moyens et ses dispositions. Le nombre des officiers d'artillerie sortant de l'école est peu considérable ; aussi peuton ranger en deux classes tous les ofticiers de cette arme; les savants et ceux qui , n'ayant qu'une légère teinte de connaissances mathématiques, no savent que bien tirer le canon sur un champ de bataille , et s'en servent, pour ainsi dire , comme un fantassin se sert de son fusil. Cette distinction est-elle bonne ou mauvaise? Ce n'est pas a moi qu'il appartient de décider cette question; mais, à en juger par l'apparence, l'artillerie russe ne laisse rien a désirer.

Le corps du génie a aussi son école a Pétersbourg, ainsi que le corps des ofticiers de l'élat-major de l'armée. Il existe également a Moscou une école de cadets : les moyens d'instruction pour les ofticiers sont donc très-grands en Russie ; mais l'empressement de la plupart d'entre eux à quitter le service, comme nous l'avons observé, ne laisse sous les draj)eaux qu'un petit nombre d'officiers réunissant l'expérience aux connaissances théoriques puisées dans les écoles.

Voila , mon cher Xavier , les renseignements que j'ai recueillis , les observations que j'ai pu faire sur l'organisation de l'armée russe; elle est peut-être appelée à jouer un grand rôle dans les événements que préparc l'avenir , et j'ai pensé que ces détails ne seraient pas sans intérêt pour toi. J'aurai maintenant à te raconter les différentes fêtes dont le couronnement a donne le signal , cl elles formeront la matière de mes prochaines lettres.

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