LETTRE XXXIX
Moscou 5 septembre \ 826.
Durant trois soirées consécutives, la ville entière a été illuminée; mais, a l'exception des édifices publics , les illuminations ne présentent ici rien de remarquable; car l'usage , en ce pays , n'est point de placer les lampions aux fenêtres des maisons particulières , ils sont posés devant les portes et le long des trottoirs : les divers bâtiments de la couronne méritent donc seuls notre attention , et ils sont assez nombreux dans Moscou pour donner, par l'éclatante profusion des feux qui les environnent, un air de réjouissance "a chacun des quartiers de la ville. J'ai toujours trouvé singulier , je l'avoue, ces témoignages brillants d'allégresse publique dont les gouvernements font tous les frais; il me semble que , dans ces circonstances solennelles qui doivent, dit-on , exciter la joie du peuple, c'est le peuple qui devrait seul la manifester , et il peut paraître étrange de voir les gouvernants se gratifier ainsi eux-mêmes du bouquet de fête qui leur est dû : il est vrai que c'est le moyen le plus sûr de n'en pas manquer. Quoi qu'il en soit, les guirlandes de feu , les chiffres enflammés , les éblouissants transparents semés sur les édifices, offraient un admirable coup d'oeil ; mais c'est surtout le Kremlin qui frappait les regards par sa magnificence étincelante. Les lampions dessinaient les contours de SCS murailles crénelées, les formes bizarres de ses palais, les coupoles de ses églises; et le clocher d'Ivan Velikoï , revêtu seul de verres de couleur dont les nuances étaient habilement mariées, s'élançait dans un ciel sombre , comme la tour d'un palais enchanté , où le caprice d'une fée avail semé le rubis, le saphir et l'éraeraude. Une foule innombrable se pressait dans le Kitaï-Gorod pour admirer ce spectacle magique ; il était extrêmement difficile de se frayer un passage à travers ces milliers de piétons qui se heurtaient dans tous les sens, au milieu de cette multitude de voitures de toute espèce qui se croisaient et s'accrochaient a chaque instant; aussi, malgré toutes les précautions de la police, malgré les coups de lowul largement distribués a
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droite et à gauche par les Cosaques chargés de maintenir le bon ordre, on a eu à déplorer un grand nombre d'accidents; le lendemain, on afflrmait dans Moscou qu'il avait été écrasé, pendant la soirée, pour deux ou trois mille roubles'de paysans, et l'on plaignait sincèrement les propriétaires.
La mascarade donnée au grand théâtre a été la première des fctes^qui , en ce moment , se succèdent à Moscou a des intervalles trcs-rapprochés. Le théâtre impérial, élevé depuis peu d'années dans la Pelrowka, est d'un style noble et sévère ; sa farade, tournée vers une belle place, est ornée d'un péristyle composé de huit colonnes d'ordre ionique; des galeries, paliquées tout autour du bâtiment, permettent a un grand nombre de voilures de décharger 'a la fois une foule de spectateurs, qui peuvent ainsi arriver 'a couvert jusque dans l'enceinte. La décoration intérieure de la salle est élégante et riche ; elle contient cinq rangs de trente-huit loges, et de plus un paradis dessiné en amphithéâtre : c'est Ta que se jouent les opéras, les ballets, les tragédies et les comédies; mais aujourd'hui, les préparatifs de la fête qui va nous occuper ont exilé les acteurs dans un petit théâtre , situé tout près de celui-ci , et dont je te parlerai plus tard.
Eclairée par des milliers de bougies dont les feux scintillaient sur les étoffes d'or et d'argent qui la décoraient, la vaste salle du théâtre impérial contenait une multitude innombrable de conviés de tout rang et de toute classe, tant étrangers que Moscovites ; tous les hommes , revêtus de leurs uniformes , mais sans épée , devaient rester la tête couverte , et porter sur l'épaule un petit manteau de soie noire garni d'un collet en gaze ou en dentelle; ce manteau, nommé \mc véniùcnne , étant supposé les déguiser , les marques de respect et de déférence que commande ordinairement la présence de l'empeieur et des princes , étaient interdites , et l'on passait devant la famille impér-alc sans se découvrir ou s'incliner. Les femmes devaient paraître, ce jour-là , parées du costume national ; et un trèspetit nombre d'entre elles s'étaient dérobées à celte obligation. Ce vêtement, modifié par la coquetterie, enrichi par le luxe, ajoutait à leurs attraits naturels sa piquante originalité ; le bonnet russe, espèce de diadème où lor et l'argent se marient à la soie, brillait parsemé de diamants; le corsage, dont le saphir et l'éineraude embellissaient encore l'étoffe clincelanle, emprisonnait leurs charmes dans une
éblouissante cuirasse; la jupe, très-courte, laissait apercevoir la jambe couverte d'un bas de soie dont les coins d'or allaient se perdre dans un soulier brodé, et sur les blanches épaules des jeunes filles tombaient deux longues tresses de cheveux dont les extrémités étaient ornées d'élégantes rosettes. Les polonaises sonihs seules danses qu'on ait exécutées, et l'empereur en a donné le signal. Celte danse, si toutefois les polonaises méritent ce nom , n'est qu'une pomenade ; on offre la main a une dame, et les danseurs , ranges deux à deux, parcourent ainsi gravement , au son de la musique , la salle du bal , ainsi que les pièces voisines; celte longue promenade permet aux conversations particulières de s'établir ; mais, comme on a le droit de changer de compagne, et que nul cavalier ne peut se dispenser de céder sa danseuse 'a celui qui vient réclamer sa main, souvent un intéressant entretien est brusquement interrompu ; plus d'un tendre aveu , prêt à s'échapper , s'arrête sur les lèvres; et bien des fois sans doute l'amour a maudit celte inconstance obligée , qui conserve à la sagesse plus d'un cœur qu'elle allait perdre. Moi, qui n'ai point ici d'autre plaisir que celui d'observer , j'aimais , j'en conviens, 'a voir l'air dépité des galants que je venais déranger, et les jolies moues de leurs compagnes, que j'arrachais sans pitié à un doux entrelien , sans leur pouvoir offrir de dédommagements.
Bientôt, les personnes munies de cartes d'invitation pour le souper, ont passé dans les salles environnantes, où de nombreuses tables couvertes de fleurs , chargées de fruits et de mets de toute espèce, attiraient les yeux, flattaient l'oJorat, et livraient k la sensualité du gourmet la Irulfe du Périgord, l'oiseau du Phase, le sterlet du Volga, les vins de la France et les savoureuses liqueurs du Nouveau-Monde.
Au déguisement près, qui justifie le nom de mascarade donné 'a cette fête, la description que je viens de mettre sous tes yeux , mon ami , te présente le tableau de la fête dont la noblesse a fait les frais , et qui a eu lieu dans une salle magnifique où se tiennent habituellement ses assemblées; il est donc inutile que je transporte ton imagination au milieu de ce bal , que nulle particularité n'a distingué, et je profilerai du jour de repos qui nous est accordé, pour jeter un conndVeil sur les représentations Ihéâlrales que la cérémonie du couronnement nous a rendues, et sur la littérature dramatique de la Russie.
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Le deuil imposé par la mort de l'impératrice Elisabeth , avait fermé les théâtres de Pétersbourg; je n'ai doue pu , dm'aut mon séjour dans cette capitale, porter sur les jeux de la scène un regard investigateur. A Moscou, celte privation a cessé. J'ai assisté a toutes les représentations qui ont eu lieu dans cette ville ; mais qu'ai-je vu? des traductions du Misanlkrope , de Tartufe, de la Coquclte corrigée, et de deux opéras français ( le Nouveau Seigneur de village, et Jean de Paris. ) On n'a point joué de tragédies, et je n'en éprouve qu'un faible regret, car je n'aurais encore écouté que de serviles copies de nos chefs-d'œuvre. La littérature dramatique ne s'est point soustraite a cet esprit d'imitation qui a présidé, depuis un siècle, à tout ce qui s'est fait en Russie ; le petit nombre de poètes qui ont choisi leurs sujets et leurs héros dans les annales de leur patrie, ont encore suivi les traces de nos grands écrivains; la forme de leurs drames , les caractères, les pensées même, ils ont (ont emprunté a la France , et pouvaient-ils agir autrement? En supposant que, doué d'un génie indépendant, ils eussent trouvé en eux-mêmes la force de secouer les langes de l'éducation , et de s'éloigner des modèles qui, dès l'enfance, furent offerts à leur admiration par des précepteurs étrangers, à qui auraient-ils présenté ces compositions originales, et peut-être bizarres, d'une imagination libre? Le peuple russe, c'est-îi-dire ces hommes encore neufs qui , tout entiers à leurs impressions , jugeraient avec leur âme et non avec des préjugés scolastiqucs, ne va point au spectacle : ce noble délassement est exclusivement réservé aux classes supérieures, qui sont elles-mêmes des imitations vivantes, et qui apportent au théâtre toutes les susceptibilités du goût, tous les scrupules de l'école, toutes les délicatesses de l'esprit , qu'elles ont reçues de nous avec la maturité de notre civilisation.
Si tous ces motifs ont, jusqu'à ce moment, emprisonné la Melpomène russe dans l'étroile limite de nos règles et de nos préjugés , des obstacles plus insurmontables encore s'opposent à la naissance d'une comédie nationale : où chercherait-elle les ridicules qu'elle doit traduire sur la scène ? Ce n'est point dans les classes intermédiaires de la société, car, ainsi que nous l'avons vu, elles n'ont ici aucune importance ; c'est encore moins parmi le peuple, qui naît pour obéir, travailler et mourir. Ce serait donc dans les langs élevés ; mais cette classe se compose presque entièrement de fonction-
naires et d'hommes attachés à la cour , que leurs dignités et leurs litres enveloppent d'une inattaquable inviolabilité! Délégués d'un pouvoir absolu et protégés par lui , ils ne peuvent être livrés à la risée publique , et les scrupules de la censure sont poussés si loin, qu'il est interdit aux écrivains dramatiques d'introduire sur le théâtre l'uniforme même du soldat russe. 11 a donc bien fallu se borner a la traduction des comédies étrangères.
Les ouvrages que j'ai vu représenteront été exécutés avec un ensemble fort satisfaisant , et madame Kolossowa, jeune et belle actrice qui a passé plusieurs années à Paris , qui a reçu les conseils et les leçons de mademoiselle Mars , a déployé un véritable talent dans les rôles de Célimène, d'Elmire et de Julie. Les plaisanteries de Molière, habilement saisies par les traducteurs de ces deux chefs-d'œuvre, ont produit beaucoup d'effet sur les nobles spectateursj que leur éducation , en les initiant au secret de nos mœurs et de nos usages, rend propres h sentir l'admirable vérité des tableaux de ce grand peintre.
A Pétersbourg ainsi qu'a Moscou , les théâtres sont dirigés et payés par le gouvernement, et souvent les recettes sont loin de le rembourser de ses frais : la masse des individus qui jouissent de ce plaisir n'est point assez considérable pour donner les moyens de subvenir aux dépenses, et, comme elle ne se renouvelle point, une grande variété dans le répertoire est indispensable. Les écrivains dramatiques ne reçoivent aucune rétribution pour leurs ouvrages ; leurs entrées ne leur sont pas même accordées dans le théâtre où se jouent leurs pièces ; le seul avantage qui leur soit concédé, pour prix de leur travail , est une représentation, à leur bénéfice , du nouveau drame qu'ils ont composé; encore celte représentation ne doit-elle être que la troisième , de sorte que si la pièce n'a pas obtenu un grand succès, cet avantage devient a peu près nul. Ils ont du moins l'agrément de n'être jamais siffles, car, ici, l'improbation ne s'exprime que par le silence et par l'cloignement du public.
Depuis l'année ^8I2 , il n'y a point de spectacle français a Moscou; il en existe un h Pétersbourg; mais il n'est plus ce qu'il était , à l'époque où brillaient, dans cotte capitale, mesdemoiselles Georges et Courgoin. La petite comédie et le vaudeville ont usurpé aujourd'hui la place occupée naguère par la iragédic française; et les fugitives esquisses de nos théâtres secondaires ont succédé aux tableaux
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immortels (le Corneille , de Racine et de Vollaire. Conquise tour à tour par le génie de nos grands écrivains et par la puissance de nos armes, lliurope est maintenant envahie par nos fions- fions.
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