‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 536 sur 560 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Septembre i 82G.

Parmi toutes les fêles dont Moscou est le théâtre, il n'en est point qui ail offert aux nombreux conviés plus d'altiaits que la lotc donnée par M. le maréchal duc de Raguse, ambassadeur extraordinaire de France en Russie : l'élégance et la grâce , compagnes aimables de la magnificence, ont présidé aux détails descelle brillante soirée, où tout semblait exhaler pour nous un doux parfum de la patrie.

J'ai attendu cet instant , mon ami , peur te parler de celte dépulalion qui a si noblement représenté la France, et qui est venue mêler de pacifiques souvenirs aux souvenirs de la gloire semés dans ces contrées par nos armées conquérantes. L'ambassade extraordinaire était ainsi composée : MM. le vicomte Talon, le comte de Broglic, Denis Damrcmont, maréchaux-de-camp; le marquis de Castrics, le comte de Caraman, le marquis de PoJenas, colonels; le comte de Damas, chef d'escadron ; le comte de Villefranchc, le comte de Caumont-Laforce, le comte de Brézé, capitaines; le marquis de Vogué , le comte de Biron , le vicomte de la Ferronnais, sous-lieutenants, étaient chevaliers d'ambassade; puis venaient MM. de Komierowski, Achille de Guise , Delarue et de Saint-Léger , aidcsde-camp de M. le maréchal; enfin MM. Decroix , de Maillé et de Durât, oflicicrs d'ordonnance. Parmi CES Français , appartenant aux di.ïércnts corps de notre armée , il en est que la cité des Tzars a pu reconnaître, car la victoire les a conduits naguère dans ses remparts en cendres; et moi, j'aimais a voir réunis les vieux noms de la France et ses récentes illustrations, qui, groupées près d'un guerrier , digne représentant de la France nouvelle , formaient autour de lui un éblouissant faisceau de toutes nos gloires.

Avant de déployer dans cette dernière fête toutes les merveilles du luxe , toutes les ressources de la

magnificence, M. le maréchal avait, le mercredi de chaque semaine, ouvert sa maison h la société moscovite que l'espoir du plaisir entraînait dans ses salons; cl, par la grâce de leurs manières, par le charme d'une exquise politesse, tous ces officiers ont conquis les suffrages d'une nation dont la plupart d'entre eux avaient mérité l'estime sur les champs de bataille. L'ambassadeur extraordinaire d'Angleterre, armé de quatre millions, était arrive en Russie avec l'intention hautement exprimée d'éclipser l'ambassade franf-aise ; mais, dans cette lutte du moins, notre éternelle rivale a été vaincue ; car, pour atteindre le but qu'elle se proposait , l'or ne suffit point, et ce qui distinguait les fêles de M. le maréchal, ce qui leur assurait une incontestable supériorité, c'était le bon goût, qualité plus rare et plus précieuse qu'on ne croit. Dans un de ces jolis romans, beaucoup plus vrais que bien des histoires, qu'elle a livrés récemment h l'avide curiosité du public, une femme non moins éminentc par son esprit que par le haut rang qu'elle occupe en France, s'exprime ainsi sur le bon goût: « Je ne » crois pas qu'il soit une chose si superficielle qu'on )) le pense en général; tant de choses concourent à » le former ! La délicatesse de l'esprit , celle des sen- » timents, l'habitude des convenances, un cerlaia » tact qui donne la mesure de tout, sans avoir be- » soin d'y penser; et il y a aussi des choses de I) position dans le goût et le ton, qui exercent un si » grand empire ! Il faut de l'élégance , de la magni- )) ficence dans les habitudes de la vie; il faut enfin » être supérieur à sa silualion par son âme cl ses » sentiments : car on n'est a son aise , dans les pros- » pérîtes de la vie , que quand on s'est placé plus » haut (ju' elles. » Celte excellente délinilion d'une qualité qui jette tant de charmes sur toutes les relations, chacun pouvait ici en faire l'application journalière chez notre ambassadeur.

M. le maréchal habitait le palais Kourakin. dans la Slarmja Jinsmann ( la Vieille Basmann ); quelles que soient la richesse et l'étendue de ce palais, il ne suffisait point aux développements de celte fête, qui devait transporter l'élégance française sur les rives de la Moskwa : une salle immense, construite en peu de jours dans la vaste cour de ce fastueux hôtel, s'était élevée connue par enchanlement, à coté d'une galerie magnifique entourée de plusieurs salons, dont un goût exquis avait diversifié les brillantes décorations; un [lan de mur abattu livrait un passage h la famille impériale; une odo-

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tante forêt d'arbustes et de fleurs embaumait le péristyle et le double escalier, que garnissaient cinquante laquais revêtus d'étincelantcs livrées; les valets de chambre, les maîtres-d'hôlel et les officiers , couverts d'habits richement brodés, se tenaient rangés dans Tanlichambre ; et, dans la pièce qui suivait, les chevaliers d'ambassade attendaient les femmes qui , après avoir reçu un bouquet, s'avançaient, conduites par eux, vers les places qui leur étaient réservées. Neuf heures sonnent, et des fanfares annoncent l'arrivée de l'empereur; il entre, suivi de sa famille, et une polonaise commence le bal ; mais à cette danse grave succèdent bientôt et la valse et les lîgures françaises ; la présence du souverain , l'expression gracieuse de sa physionomie, les mots bienveillants qu'il adresse à chacun , animent la gaîté des danseurs ; partout règne un ordre parfait, l'œil enchanté rencontre à chaque pas du mouvement sans confusion , et le plaisir s'étonne de trouver place enfin dans une de ces fêtes somptueuses où l'ennui siège si souvent près de la contrainte et de la vanité.

Deux heures se sont rapidement écoulées, M. le maréchal prend les ordres de l'empereur , le signal est donné , une porte s'ouvre , et la salle du souper livre aux regards surpris des conviés son élégante magnificence. Elle offrait l'image d'une lente; les feux de trois mille bougies se jouaient sur les faisceaux d'armes étincelants, qui l'environnaient de leur faste guerrier; la table destinée à la famille impériale , placée sur une estrade élevée, dominait le reste de la salle du festin, où brillaient quatre cents femmes , assises autour de trente-six tables rondes. Le parfum des corbeilles odorantes qui surmontaient chaque table , le luxe des parures où les feux du diamant se mariaient à l'éclat nuancé des fleurs, la clarté des lumières qui scintillaient dans des milliers de cristaux , présentaient un tableau magique qui transportait, malgré lui, le spectateur dans un de ces palais enchantés, créés par l'imagination des romanciers ou des poètes. Lorsqu'à la suite de la famille impériale, les femmes se sont levées pour rentrer dans les salons du bal , chacune d'elles était armée d'un bouquet fragile où l'art du confiseur, rivalisant avec la nature, laissait longtemps les regards indécis.

Bicnlôl , un second service, dressé avec une merveilleuse pioini)tilU(le, a pornns aux hommes dont les soins assidus avaient jusquc-la prévenu

les moindres désirs des femmes autour desquelles voltigeait leur politesse attentive , d'apprécier a leur tour les prodiges de nos modernes Valet; et leur sensualité reconnaissante a confessé hautement que jamais gourmet moscovite n'avait rencontré tant de recherche unie à tant d'abondance.

L'empereur s'est retiré a trois heures du matin; mais la fête s'est prolongée jusqu'à six heures, et les premiers rayons du soleil ont éclairé la retraite des danseurs. Le jeune monarque, que nulle fête n'avait retenu si long temps , a voulu donner à la France une nouvelle preuve de son estime affectueuse, et ce n'est point la seule exception dont ma patrie ait été l'objet, durant le séjour de sou ambassadeur extraordinaire en Russie : le ïzar a sans cesse fait naître les occasions de prodiguer à M. le maréchal les témoignages particuliers de sa considération ; et sans doute il confondait , dans l'expression flatteuse de ses sentiments , et la France, et le guerrier qui l'a si noblement représentée.

LETTRE XLl.

Moscou, septembre 1 826.

Hier, mon cher Xavier, la vénerie impériale voulant aussi payer son tribut , nous a donné , dans la vaste plaine de Sakolnik, la représentation d'une chasse au lévrier , et d'une chasse au faucon ; mais, soit que les mesures eussent été mal prises, soit que mon imagination fût trop exigeante, je n'ai pas trouvé, dans ce spectacle nouveau pour moi, ce qu'attendait ma curiosité. De malheureux lièvres avaient été amenés là, enfermés dans des sacs; à un signal donné, on en délivrait deux, et à peine avaient-ils franchi quelques toises, qu'on lançait à leur poursuitedeuxénormesiévriersà long poil, qui, dévorant l'espace, s'emparaient proraptement de leurs victimes. Pour que celte lutte d'agilité entre la force et la faiblesse préscnliÀtquelqu'attraitaux spectateurs, il eût fallu que des chances de salut fussent offertes aux innocents animaux dévoués à la mort; mais aucun espoir ne leur était laissé, et les regards

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se délournaieùt involonlalrement de ce combat inégal où la victoire n'ctait jamais indcciso.

Douze piqueurs de la vénerie , à cheval dans la plaine, tenaient sur le poing chacun un faucon chaperonné; dès qu'on avait accordé le bienfait perlidede la liberté aux corbeaux captifs, condamnés a périr dans les serres du faucon , l'oiseau chasseur s'élevait à une grande hauteur , et planait sur sa proie, dont les cris de détresse imploraient en vain du secours. Mais bientôt la victime, qui ne pouvait rencontrer un refuge dans les airs où régnait son vorace ennemi , venait demander à la terre un asile contre la mort : elle semblait, avertie par un instinct secret, deviner que le faucon ne la poursuivrait point au milieu des broussailles où elle courait se cacher, et tous les efforts pour la contraindre à reprendre son vol, étaient superflus. Un seul corbeau , osant livrer son salut à l'agilité de ses ailes , a payé de sa vie son imprudente conCance.

Il me reste à présent , mon ami, à te parler des quatre dernières fêtes qui ont signalé la On de mon voyage , c'est-à-dire , le dîner offert par la corporation des négociants de Moscou à la famille impériale, le bal du prince Youssoupoff, celui de la comtesse Orioff, et la fcte donnée par la couronne au peuple moscovite, dans la plaine nommée le Devilchi-Pole.

Le dîner des négociants a eu lieu dans la salle d'exercice, située vis-à-vis du Kremlin : cet immense bâtiment dont je l'ai parlé, quand nous nous sommes occupés des troupes, n'est pas moins remarquable par la majesté de ses proportions que par l'élégance de son architecture. Décoré avec beaucoup de goût, tapissé des plus riches étoffes, rempli de labiés somptueusement couvertes, il présentait le spectacle le plus magnitlque qui jamais ait enchaîné les regards d'un gourmand ; car l'opulence des marchands moscovites n'avait rien négligé de ce qui pouvait flatter les yeux, caresser l'odorat, satisfaire la sensualité de leurs nobles convives. Les membres de toutes les ambassades étaient invités à ce repas; mais là encore, l'empereur a trouvé moyen de donner à la France un témoijjnage particulier de l'estime et de l'affection qu'il lui porte. Au moment où le vin de Champagne s'est élancé de sa prison eu pétillant, le Tzar s'est levé, et, saisissant son verre, il a donné le signal dos toasts: « A mes fidèles » alliés et bons amis! » s'esl-il écrié. Celte phrase semblait s'adresser aux différentes nations dont les députés claiont présents h ce fesliu ; mais à peine

les derniers mots avaient- ils été prononcés , que les musiciens placés dans un angle de la salle ont exécuté l'air vive Henri /T; c'est le seul qu'ils aieni fait entendre, et le chant national de la France était ainsi pour elle l'ingénieux commentaire d'une phrase générale.

Avant de placer sous tes yeux une esquisse rapide de la fêle donnée par le prince Youssoupoff, disons un mot de l'Amphitryon. Ce vieux seigneur est lua des derniers représentants de l'ancienne arislocralie moscovite , dont il a conservé les mœurs et les usages : courtisan de Catherine, il est demeuré fidèle au costume que la mode lui prescrivit d'adopter dans sa jeunesse; mais en même temps il n'a point renoncé aux habitudes d'une vie tout asiatique, et il me semble que son front serait plus à l'aise sous le turban oriental, que sous cette coiffure poudrée qu'inventa jadis la civilisation européenne. Des esclaves noirs se tiennent constamment debout près de son fauteuil; dès qu'il veut changer de place, un de ces esclaves s'empare du coussin sur lequel reposent ses jambes, un autre est armé de sa longue pipe , un trois-icme porte son mouchoir et sa tabatière, et précédé de ce cortège, appuyé sur les épaules des deux autres nègres, il traverse ainsi les riches appartements de son palais. Il n'est point de jouissances qu'il n'ait essayées durant sa longue et voluptueuse carrière; maintenant encore une réunion do jeunes filles , dont la vie lui appartient, forme près de lui une espèce de harem où il vient cliercher non plus le plaisir, mais cette influence viviliante que le voisinage de la jeunesse exerce sur les organes usés d'un vieillard; et, nouveau Titon , il se ranime à côté de ces femmes que flétrit soa approche.

Jadis , la plupart des riches seigneurs moscovites avaient un théâtre dans leurs vastes palais , et des esclaves, qu'ils faisaient instruire , ajoutaient le charme des représentations dramatiques à l'éclat des fêtes sans nombre qui signalaient leur magnilicence ; mais la diminution progressive des fortunes, les changements que des rapports plus fréquents avec les nations européennes ont amenés dans les idées et dans les mœurs de la noblesse russe , ont fait disparaître ces existences seigneuriales, ce faste féodal d'une aristocratie dont rimjwrtance s'affaiblit de jour en jour : à peine en reste- t-il quelques débris; etdu moins nous en avons retrouvé les vestiges dons la fêle du prince Youssoupoff; elle se composait d'un spectacle, d'un bal et d'uu souper.

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D'abord, un petit opéra a été exécuté par des acteurs italiens , dans l'élégant théâtre de son palais; les tentures bleu de ciel et argent présentaient un aspect h la fois gracieux et brillant, dont l'éclat n'était point assez vif pour nuire à la richesse des toilettes. La vue de cette salle de spectacle a réveillé dans notre âme de bien tristes pensées : c'est là qu'en 18^2 Napoléon fit jouer des vaudevilles et des comédies françaises pendant son séjour a Moscou ; plusieurs membres de l'ambassade extraordinaire de France étaient assis à la même place qu'ils occupaient, il y a quatorze ans , dans ce palais que les flammes avaient épargné; c'est là que tant de braves guerriers, que devaient bientôt engloutir les glaces de la Bérésina, venaient s'enivrer de souvenirs et d'espérances, aux doux refrains de la patrie! Après le spectacle , on a passé dans les salons de danse , décorés avec beaucoup do luxe, et deux heures ne s'étaient pas encore écoulées, quand le théâtre , transformé en salle à manger, s'est réouvert et a montré à la foule surprise, toutes ses loges somptueusement servies, et la table de la famille impériale dressée sur la scène.

Uq ordre extrême a régné durant cette fête , qui s'est prolongée fort avant dans la nuit, et que distinguait la variété des plaisirs qu'elle a offerts aux conviés.

Dans ces luttes journalières de faste et de magnificence, dont nous sommes ici les témoins, la comtesse Orloff a tout fait pour disputer la victoire, et sans doute elle lui serait restée s'il suffisait , pour la mériter, d'étaler toutes les prodigalités du luxe et de l'opulence ; si beaucoup de dispositions n'avaient été mal prises ; si beaucoup de soins de détail n'avaient été négligés. Douze cents personnes étaient réunies dans un immense manège métamorphosé en salle de bal, et dont la décoration rappelait le vaste sanctuaire d'un temple grec; des orangers d'une haute taille, placés dans des vases blancs où serpentaient des guirlandes peintes en or, s'élevaient majestueusement dans les ambrasures des fenêtres; trois lustres de la plus belle forme versaient des flots de lumière sur les danseurs ; mais le nombre des personnes invitées n'était point assez considérable pour peupler cette pièce immense ; le froid se faisait sentir au milieu de la contredanse la plus animée; et le sombre feuillage des orangers, la décoration sévère de la salle répandaient sur ce bal une teinte de tristesse, dont les sons de la musique ne pouvaient triompher.

Si le salon du bal a laissé beaucoup de choses à désirer, du moins la salle du festin a offert à la comtesse les moyens de prendre une brillante revanche. Le souper était servi sous une vaste tente asiatique, dont l'incroyable magnificence étonnait les regards; cette tente, construite avec une promptitude qu'on ne pourrait obtenir dans aucun pays, et dont le seul artisan russe est capable, rappelait aux spectateurs un souvenir glorieux pour la famille Orloff : car elle avait été faite sur le modèle de la tente que le schah de Perse donna jadis au comte Orloff, beau-frère de la comtesse. Durant le repas, le musique des chevaliers-gardes exécutait de mélodieuses fanfares, et une innombrable quantité de laquais, galonnés en argent sur toutes les coutures, laissait à peine aux convives le temps de former un désir.

Sans doute , mon ami , tu es aussi las que moi de toutes ces fêtes éblouissantes, dont ma scrupuleuse exactitude met sous tes yeux l'image monotone ; mais elles sont enfin terminées, et, du moins, le spectacle que nous a offert la plaine du Devitchi-Pole, est d'un genre tout différent. Un grand nombre d'élégants édifices en bois de sapin recouverts de toiles peintes, avaient été construits dans cette vaste plaine; les regards se promenaient sur de légers kiosques, de majestueux temples grecs, des tentes orientales , des colonnades , des galeries ouvertes, des palais et des fontaines; de longues tables chargées d'une incalculable profusion de mets de toute espèce , excitaient la convoitise de la foule qui, parquée dans une enceinte formée avec des cordes, attendait avec une turbulente impatience le moment de se jeter sur le repps préparé pour elle. Enfin l'empereur , à cheval, et la famille impériale , en voiture , arrivent et font deux fois le tour de l'enceinte; à peine sont-ils placés dans le pavillon qui leur est destiné, à peine le Tzar a-t-il prononcé ces mots ; « Mes enfants, tout ceci est à vous ! » que deux cent mille individus se précipitent sur les tables, En moins d'une minute , elles sont envahies , et tout ce qu'il est possible de manger ou d'emporter est arraché, dépecé, anéanti avec une voracité dont on ne saurait se faire une idée; ils se ruent ensuite sur les fontaines , d'où le vin coulait à longs Ilots , et ceux qui se trouvent à portée du baquet , se gorgcnt de vin jusqu'à ce que l'enivrante liqueur leur ait ravi l'usage de toutes leurs facultés. Cependant des danseurs de corde, des écuyers, appelaient l'attention des curieux; d'un

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autre côté, on remplissait de gaz ud énorme ballon qui devait s'élever dans les airs; mais, en quittant la terre, il crève, et le plaisir que se promettaient les speclateurs, s'échappe dans un tourljillon d'une épaisse et noire fumée : ce n'est pas tout ! la toile , en s'affaissant , enveloppe une masse d'individus que la foule empêche de reculer, et qui ne peuvent sortir de cet immense linceul, qu'en le déchirant eu mille pièces, au bruit des cris de joie et des rires immodérés des assistants.

Jusque-là , le spectacle de celte hideuse curée n'était pas beaucoup plus aflligeant que celui dont les Champs-Elysées nous offrent annuellement le tableau a Paris; mais bientôt le désordre a pris un caractère plus sérieux. S'atlacliant a la lettre des paroles de l'empereur, qui avait dit : « Tout ceci » est à vous! » la populace n'a pas tardé a escalader les pavillons , les amphilhéâlres élevés pour les personnes de la société, et garnis de chaises et do fauteuils loués par la ville de ]\Ioscou qui donnait la fête : ces fragiles édiCces n'étaient pas encore évacués entièrement par les nobles spectateurs , quand le peuple a commencé h se saisir des banquettes et des sièges de toute espèce , à déchirer le^ tentures , arracher les toiles , les draperies et les ornements, malgré l'intervention des gardes et soldais Je police, qui , fatigués de l'exercice continuel du Inioul, auquel ils se livraient depuis le malin , n'opposaient plus qu'une faible résistance aux envahissements de la multitude. Non contente de s'emparer ainsi de tous les meubles , cette populace , dont l'ivresse excitait la rapacité, démolissait les charpentes, brisait et se disputait les planches qui formaient ces longues galeries, ces élégants amphilhéàtres, lorsque le général Scfwnlguine, chef suprême de la police, instruit de ce pillage, arrive à la tête d'un escadron de Cosaques ; mais leur activité , les châtiments sanglants qu'ils infligent aux démolisseurs , sont encore impuissants. Alors le général s'adresse au corps des pompiers qui stationnait au bout de la place , il commande de faire jouer les pompes, et bientôt, pourchassés parles Cosaques, renversés par la force de l'eau, les pillards, inondés et battus, cherchent a se dérober à la double punition qui les poursuit.

Telle a été , mon ami , la ûq de ce qu'on nomme ici une fèlc populaire ; et certes mon récit ne peut te donner qu'une idée bien imparfaite de ce dégoûtant spectacle.

LETTRE XUI.

Moscou , septembre 1820,

Je n'ai point voulu , mon cher Xavier, interrompre le récit des fêles pour ramener ta pensée vers les coupables et infortunées victimes de la conspiration du 2G décembre ; et plus d'une fois cependant , au milieu de ces bals et de ces réunions brillantes, j'ai dû malgré moi leur donner un souvenir. Si la législation en matière criminelle laisse beaucoup à désirer en Russie, du moins, dans cette circonstance, la volonté de l'empereur en a diminué les inconvénicnis, et la publicité inaccoutumée de ce grand procès, la solennité dont on l'a environné , la latitude accordée à la défense, ont offert des chances de salut aux accusés , et à la nation les moyens de porter elle-même un jugement sur cette affaire, que le despotisme n'a point entourée de muettes ténèbres. Le rapport de la commission d'enquête, le texte des arrêts, tout a été publié par les gazettes françaises; il serait donc superflu que je répétasse ici ce que déjà tu as lu sans doute : tu sais que l'empereur a réduit toutes les peines, et que cinq des conspirateurs condamnés à un supplice horrible prononcé parles lois anciennes, ont été dérobes aux tourments, et n'ont eu à subir que la mort. Leur fermeté, qui les avait abandonnés durant le cours du procès, a reparu au moment de mourir, et leurs derniers instants n'ont été souillés par aucune faiblesse. Cinq potences étaient dressées sur les glacis de la forteresse à Pétersbourg ; les condamnés étaient couverts de larges capottes grises dont le capuchon enveloppait leur tête . et ce vêtement a été funeste à deux d'entre eux. La corde fatale n'ayant point été assez fortement serrée autour du cou , a glissé sur le drap , et les malheureux sont tombés, non sans recevoir de graves blessures. Cet accident n'a point éteint leur courage, et l'un d'eux, en remontant sur l'échafaud, s'est écrié : « Je ne m'attendais pas à être pendu » deux fois. »

Les autres conjurés vont subir dans les mines ou en Sibérie, un exil dont la durée, abrégée par l'empereur , est proportionnée au degré de leur

ê]X MOIS EN RUSSIE.

culpabilité ; ils apparliemient lous aux premières familles de la Russie ; et, à leur tcle , il faut placer le prince Troubelskoy , véritable chef de la conspiration, qui , faible au jour du combat, tremblant devant un cchafaud , a demandé la vie à l'empereur et l'a obtenue. Ces infortunés marchent maintenant vers l'asile lointain de leur long supplice. Nous pensions lous que cette catastrophe sanglante , qui a précédé de si peu de jours la cérémonie du couronnement, attristerait les fêtes qui devaient la suivre, puisqu'il n'est guère de familles en Russie qui n'aient eu à pleurer des victimes : quel a été mon étonncment, mon ami , quand j'ai vu les parents, les frères, les sœurs, les mères des condamnés prendre une part active h ces bals brillants , à ces repas magnifiques , à ces fastueuses réunions ! Chez quelques-uns de ces nobles seigneurs, un égoïsme ambitieux et l'habitude de l'esclavage ont étouffé les plus doux sentiments de la nature ; quelques autres , sans cesse à genoux devant le pouvoir, craignaient sans doute que leur douleur ne fut accusée de sédition , et leur effroi servile calomniait le souverain. Si, dans un état despotique , on peut expliquer cet oubli des sentiments les plus naturels, par cette faiblesse de l'humanité qui impose a l'homme, arrivé à l'âge de l'ambition , le besoin des dignités et de la fortune, que dira-t-ou d'une femme, d'une mère, parvenue au terme de la vie, et qui, courbée par les années vers le tombeau qui la réclame, vient chaque jour, couverte de diamants, assister aux bruyants témoignages de l'allégresse publique, tandis que son fils s'avance vers le douloureux exil où peut-être l'attend la mort? Eh bien ! mon ami, ce pénible spectacle a blessé nos regards pendant toutes les fêtes dont j'ai fait passer

la description sous les yeux ! Ajoutons poui'tabl qiie quelques femmes n'ont point suivi cet exemple. La jeune princesse Troubetskoy a sollicité la giâce de rejoindre sou époux; elle s'arrache à toutes les jouissances d'une vie opulente , et elle va, dans un clirtiat rigoureux, adoucir, en les partageant, les souffrances d'un exilé. Une jolie Française, que les nœuds les plus tendres attachaient à l'un des conjurés, a vendu tout ce qu'elle possédait ici pour suivre en Sibérie le malheureux objet de son amour , et son noble dévouement a légitimé les liens qui les unissaient. L'âme, froissée par l'aspect de la servitude et de toutes les bassesses qu'elle commande, a besoin , pour se reposer , de ces rares et honorables exceptions.

Cette lettre est la dernière que je t'écrirai , mon cher Xavier; car le terme de mon séjour ici est arrivé : demain je quitte Moscou, et dans peu de temps j'éprouverai le bonheur de me réunir à tous les objets de mes affections. Certes , il est impossible de trouver dans un pays étranger plus de distractions, plus d'appâts à la curiosité, que je n'en ai rencontré en Russie; et pourtant j'ai senti plus d'une fois qu'ici la vie doit s'écouler triste et décolorée. L'abjection du peuple, sou ignorance superstitieuse , le tableau constant de l'esclavage et de la misère , le silence , prescrit par la forme du gouvernement, sur toutes les affaires publiques, inspirent à l'étranger, et surtout au Français, un ennui qui le domine malgré lui ; et si , quelque temps éloigné de sa patrie, il la retrouve toujours avec joie, jamais sans doute cette joie n'est plus vive qu'après un voyage dans ces âpres et monotones régions. Aussi, c'est avec un sentiment de bonheur, que j'écris ici : A revoir!

L'HOMME DU MONDE

« Ce sonl les vicrs pour ainsi dire négatifs, ceux j> qui se composent de la privation des qualités , » qu'il faut mainlcnant attaquer. Il faut signaler de » certaines formes derrière lesquelles tant d'hommes » se retirent pour être personnels en paix, et perfides » avec décence. »

( M"^' DE Staël , de la Littérature considéré/' dnus ses rapports avec les institutions sociales.)

unm-m-mHHiUHmimHnmnHHHmHmiuw^wmiiHmiHii-Hi

AVANT-PROPOS

« Le philosophe, dit La Bruyère, observe » les hommes, et cherche à mettre une vérité » qu'il a trouvée, dans tout ie jour nécessaire n pour faire l'impression qui doit servir à son » dessein. »

Si tel est en effet le but que doit se proposer l'écrivain philosophe , il me semble que , parmi tous les ouvra{}es , il n'en est point qui offre plus de moyens de l'atteindre que celui qui, en retraçant fidèlement les scènes de la vie , les caractères , les vertus et les vices des hommes, leur présente, comme dans un miroir, la vérité que leurs passions ou leurs intérêts les empêchent si souvent d'apercevoir dans ce qui se passe autour d'eux . De tels écrits doivent avoir tout le fruit des leçons de l'expérience , et le lecteur , sans doute , a déjà nommé la comédie. On ne peut nier qu'en déroulant sous nos yeux ses tableaux vivants , elle ne rende ses leçons plus frappantes , et , par cela même , plus fructueuses que ne le saurait faire tout autre ouvrage ; mais n'est-il pas une foule de vérités que le grand jour de la scène ne peut éclairer, ou qui ne peuvent être développées que dans les détails d'une composition plus étendue qu'une pièce de théâtre? Cela n'est pas moins incontestable, et le roman, reprenant alors tous ses avantages , offre à la pensée un asile , aux écrivains toute sa liberté, (^est alors qu'un genre, réputé frivole, acquiert de l'importance et de la dignité ; car il ne lui suffit plus d'exciter la curiosité par le récit d'événements imaginaires , par des elTets bizarres , des combinaisons étranges ou des tableaux fantastiques ; il ne lui suffit plus {\o remuer l'àino

un instant; il faut qu'il l'éclairé, qu'il l'élève et la fortifie. Présenter la peinture simple et naïve de ce qui se passe sous nos regards , enlever cette brillante enveloppe qui souvent couvre les travers et les vices , mettre à nu le cœur de l'homme , n'est-ce pas le moyen le plus sûr d'obtenir le résultat que je viens d'indiquer; et la vérité n'est-elle pas d'autant plus frappante, que les événements sont plus naturels? Tel est, je l'avoue, le principe qui m'a dirigé dans la composition de l'ouvrage que je livre au public ; et , en essayant de peindre ce qu on appelle un homme du monde, je n'ai point voulu sortir des scènes ordinaires de la vie.

Cette dénomination , prise dans le sens où on l'emploie ordinairement, s'éloigne de la nature et de la vérité autant que l'homme qui la mérite. Ne semble-t-il pas, en effet, au premier coup d'oeil que l'homme du monde doive être celui qui , vivant au milieu de ses semblables , les recherche pour trouver dans leur cœur des sentiments qui réjiondent auv siens, pour les aider, les secourir, et partager avec eux les dons qu'il reçut de la nature et de la fortune? Loin de là ! (homme du monde est celui qui , toujours évitant de heurter les opinions reçues, séduisant par le charme de ses manières et la délicatesse de son langage , fait servir à ses intérêts comme à ses plaisirs les formes gracieuses dont il enveloppe son cgoïsnu!. Ne s'attacher à personne, et tenter de plaire au plus grand nombre , considérer tous les hommes connnc des movens , cl n'avoir que lui poiu' objet ; fuir le ridicule cpii lui pourrait nnirc , et ne pas rcnilcr devant nu vice q«u ne

AVANT-PROPOS

nuit qu'aux autres : tel est l'homme du monde, tel est le personnage dont j'ai esquissé le portrait.

Une longue civilisation amène nécessairement avec elle des vices , et , en même temps , des qualités factices, aussi éloignées des vertus naturelles, que les habitudes sociales le sont de la vie primitive : de tous ces vices, cette fcrsonnatité, que j'ai tenté de peindre , est peutêtre le plus commun et le plus dangereux , car ses formes aimables peuvent faire illusion à l'inexpérience, qu'elles trompent aisément. Mais à côté de l'homme dnmonde, j'ai placé l'homme jeune , nourri de pensées généreuses , docile à la voix de la conscience , cédant toujours à de nobles penchants et à des sentiments élevés : je crois ces deux caractères inhérents à notre époque ; l'un est le fruit d'une société vieillie , l'autre est né de ce que les idées nouvelles ont de naturel et de vrai. Pendant longtemps, en France , le plus grand défaut qu'on pût apporter dans la société fut de n'y pas être comme tout le monde : il fallait d'abord éviter le ridicule , plaire ensuite ; et les succès , la considération ne s'obtenaient qu'à ce prix. Des institutions nouvelles , en appelant chacun à la discussion des grands intérêts politiques , et en accordant au talent le droit comme le pouvoir de contribuer au bien de tous , ont donné plus de ressort aux nobles facultés de l'îime , et déjà l'estime s'attache plus souvent à des qualités réelles. Les lumières , plus répandues , élèveront les idées jusqu'au principe de tout bien , la vertu; la société, plus éclairée, n'accordera son estime qu'aux sentiments généreux qui peuvent concourir k l'intérêt général ; mais de semblables changements sont l'ouvrage du temps. Aider ses efforts, préparer ses succès en montrant la vérité , tel est le devoir des hommes. Chaque jour , le masque séduisant, sous lequel se cache le vice, perdra ainsi quelque chose de sa magie , et l'austère sévérité de la vertu obtiendra seule celle considération, trop souvent accordée à de fallacieuses apparences,

Quelques personnes , en lisant cet ouvrage, me blâmeront peut-être d'avoir montré le vice triomphant. J'ai dû agir ainsi, car je voulais dire ce qui est , et je voulais peindre ce que j'ai vu. L'égoisme , paré de toutes les grâces , entouré de tous les plaisirs, dérobant tous les succès, mais repoussant par son seul aspect; la vraie grandeur d'âme, en proie à la douleur, en butte à l'injustice , mais inspirant par ellemême cette admiration qui est le germe des actions généreuses : voilà le but que je me suis proposé , et j'ai reproduit le plus fidèlement que j'ai pu ce qui se passe journellement dans le monde. Il m'eût été facile , sans doute , d'inventer quelques événements qui, en trompant les espérances de l'homme du monde , lui auraient enlevé le prix de ses calculs et de ses artiflces; mais là n'eût point été la vérité; car il est bien rare que l'égoïste adroit rencontre son châtiment ailleurs qu'en lui-même ; et , dans mon ouvrage , ce châtiment ne lui manque point. Il trouve sans cesse au fond de son cœur ce vide, cet ennui , ce dégoût, qui ne sont jamais le partage de l'homme qui a suivi les penchants de la nature , et c'est là qu'est sa véritable punition.

Et, d'ailleurs, comme l'a si bien établi M. Auger dans son excellent Discours sur la comédie, où la raison se montre, à chaque page, embellie de tous les charmes de l'esprit, de toutes les grâces du style , les ouvrages qui peignent les vices ou les travers des hommes ont moins pour but de corriger ceux qui sont entachés de ces travers ou de ces vices , que d'avertir et d'éclairer, par une peinture fidèle, ceux qui pourraient en être ou les dupes ou les victimes. Je ne pense pas que le portrait de Tartufe ait corrigé un seul hypocrite; mais il a pu dessiller les yeux de plus d'un Orgon. Voilà principalement le résultat que je désire obtenir. Un jeune homme , entrant dans le monde , avec la naïveté crédule, l'inexpérience de son iige, peut aisément être abusé; ne s'attachant (ju'à la superficie, il peut ])rendre des formes gracieuses , des manières élégantes, la

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délicatesse de Tespril , j)oiir hi iKtbIesse des seiiliments et l'élévation de r;iiiie. J'ai voulu arracher le masque devant lui , et lui faire voir ce que ce masque recouvre. Mais, en le mettant en garde contre les pièges qui peuvent être tendus à sa confiance, j'ai voulu lui apprendre en môme temps qu'il ne doit pas s'attendre à trouver, pour prix de la sévérité de ses principes, de la loyauté de sa conduite, de la franchise de son caractère, les succès éblouissants du monde. Qu'importe , si je lui ai montré le vide de ces succès, si je suis parvenu à le convaincre que ces triomphes de la vanité , que ces plaisirs mensongers et fugitifs ne sont pas le bonheur , et qu'enfin nous rencontrons en nousmêmes notre châtiment comme notre récompense?

Le but moral de ce roman est , je crois, suffisamment expliqué : il me reste à dire un mot du genre auquel il appartient, et, là-dessus, je serai bref, car j'attache fort peu d'importance aux classifications. Qu'on ne me demande point quels modèles j'ai prétendu suivre; je n'en ai choisi aucun. Désirant tracer des caractères que j'ai observés dans le monde, j'ai placé mes personnages dans une fable que j'ai tâché de rendre dramatique ; j'ai regardé autour de moi , et j'ai écrit. Si je n'ai point déroulé devant le lecteur la vie entière de l'homme du monde , si je ne l'ai point suivi jusqu'à la fin de sa carrière, c'est qu'il est facile d'en prévoir la suite, d'après les principes qui le dirigent dans les événements divers qui se

.succèdent durant le luurt espace de temps qu'embrasse mon récit : et, d'ailleurs, si ce léger ouvrage était accueilli avec indulgence, peut-être les dernières années de la vie de l'homme du monde deviendraient-elles le sujet d'une autre composition.

Les succès innnenses et si bien justifiés de l'illustre romancier écossais , ont fait naître en France des imitations assez nombreuses , et j'ai applaudi avec le public aux heureuses tentatives de quelques-uns des écrivains dont Walter Scott a éveillé le talent : il convient de placer au premier rang de ses plus habiles successeurs M. Alfred de Vigny, auteur de l'ouvrage si remarquable intitulé Cinq-Mars ; et M. Mortonval (pii , dans le Comle de Villa- Mayor, dans Fraij-Euycnio et dans la Dame de Saint-Bris^ a fait revivre avec tant de bonheur les mœurs ^ les coutumes et les préjugés des pays et des époques que son regard observateur a étudiés. Mais, en approuvant leurs efforts, en jouissant des plaisirs que nous procure le système qu'ils ont adopté , il est juste , je pense, de ne pas refuser des encouragements aux écrivains qui font autrement. Affranchissons la littérature des exigences capricieuses de la mode; elle n'aura une allure franche et libre, que lorsqu'on cessera d'écouter les coteries et l'esprit de système , que lorsqu'une tolérance entière permettra à chacun l'exercice et le développement de sa manière de voir et de sentir. Cette liberté peut seule donner au talent une physionomie originale en lui laissant son individualité.

L'HOMME DU MONDE

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