‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 537 sur 560 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

Dans la cour d'un élégant hôtel du faubourg Saint-Houoré , une voiture, prête à partir, était arrêtée au pied du perron où se trouvaient rangés de nombreux laquais couverts d'une riche livrée : le chasseur venait d'ouvrir la portière, et attendait la marquise de Terny, qui descendait lentement les degrés du péristyle, donnant le bras à un homme d'un â{je avancé. Les marques éclatantes de distinction, qui décoraient la poitrine de ce dernier, semblaient en harmonie avec l'expression imposante de sa figure ; à côté de cette plaque honorée de l'image du saint roi , ancien emblème des vertus guerrières, brillait cet ordre récemment illustré, récompense nouvelle de toutes les gloires. Les blessures qui avaient pressé pour lui la marche des années, la noble cicatrice qui parait son front, disaient assez que ces signes d'honneur avaient été conquis sur les champs de bataille; mais, en même temps , ce feu du regard , dont la nature arma l'homme destiné à commander aux autres hommes, décelait la supériorité de son âme ; car , si la société institua des mar<iues extérieures pour désigner aux yeux do tous ceux de ses membres que sa reconnaissance recommande à la considération publique, la nature a voulu imprimer un cachet de supériorité a la physionomie de l'homme que ses facultés morales élèvent au-dessus de la foule. Cette empreinte sacrée , qui le révèle partout, force le vulgaire au respect, et l'on pourrait dire que la nature aussi a ses décoraliDns. Tout se réunissait donc pour inspirer un sentiment de vénération dès qu'on apercevait le général Mclcourt ; et, lorsque le temps avait permis de !'apprccicr, ra;;iéracntdc sa con-

versation, la sûreté de son commerce, le faisaient rechercher des personnes les plus distinguées.

Parmi les femmes qui joignaient des qualités personnelles à une naissance illustre, on pouvait citer la marquise de Terny. Sa position lui donnait le droit de choisir sa société intime au milieu des notabilités de tout genre ; mais le mérite fut toujours, a ses yeux , le meilleur titre pour y être admis , et le général Melcourteu faisait habituellement partie : elle l'avait prié , ce jour-la, de raccompaî;ner à la fête brillante qui entraînait tout Paris vers l'holel du duc de L'". Elle était richement vêtue; mais la forme et la couleur de son vêtement annonraient qu'elle ne conservait plus aucune des prétentions de la jeunesse. Douée d'une rectitude de jugement peu commune, philosophe-pratique, la marquise de Terny devina de bonne heure que n'avoir pas l'esprit de son âge, c'est en avoir non seulement tout le malheur, mais encore toute la disgrâce , et qu'une femme doit renoncer a propos aux avantages que les années lui ont ravis , si elle veut que le monde lui tienne compte de ceux qui lui restent.

Au moment de monter en voiture , la marquise s'est retournée, et un regard bienveillant a rencontré le sourire angélique d'une jeune hlie charmante qui franchit légèrement les marches de l'escalier, sans attendre la main que se disposait à lui offrir un quatrième personnage ; il lui reproche sa vivacité, dans quelques mots prononcés avec un accent qui trahit sou origine étrangère.

La forme élégante et gracieuse d'une (aille enchanteresse fait deviner que seize ans composent l'âge d'Emma ; mais son joli visage semble indiquer encore toute la naïveté de l'enfance. A celle époque de la vie , un bal est le plus séduisant de tous les plaisirs : la jeune fille, appelée à partager les amusements dont son âge l'avait éloignée jusqu'à ce moment , voudrait pouvoir cacher sous dos bijoux et des fleurs ce que ses grâces ont d'enfantin : car elle ne sait pas encore que tout le prestige de la bcaulc. tout l'éclat do la richesse, ne peuvent riv.v

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liser avec la séduction de seize ans. Cependant un instinct secret a déjà développé le goût qui a présidé a la toilette d'Emma ; la fleur qui pare ses cheveux, la couleur de sa robe , sont jusiement celles qui conviennent le mieux à sa jolie fij^ure ; vingt fois son miroir a été consullé sur les ornemeuts qui pouvaient l'embellir , et pourtant ce n'est pointa l'art qu'elle doit ce sourire plus gracieux , celte expression divine , cet incarnat inaccoutumé qui lui donnent de nouveaux charmes ; c'est à une émotion vague dont le plaisir de la danse ne fait peut-être pas tous les frais.

La portière s'est fermée ; la voiture se dirige vers le faubourg Saint-Germain ; mais, longtemps avant d'arriver à sa destination , elle est arrêtée par la lile des équipages qui se rendent à Ihôtel de L***. L'étranger, à qui la vivacité d'Emma n'avait pas laissé le temps de lui offrir sa main , et qui s'était placé sur le devant de la voiture, à côté du général Melcourt , semblait fatigué du silence imposé par la rapidité de la course, et il saisit avec empressement cet instant de repos forcé pour entamer la conversation.

Sa physionomie mobile conservait une empreinte constante de malice au milieu des expressions divci'ses qui s'y peignaient tour à tour, et son sourire sardonique n'aurait jamais fait deviner 'a l'observateur que le baron de Wolf devait à d'utiles et pénibles travaux une réputation qui s'étendait audelà des limites de l'Europe. Au premier aspect , on n'eût pas soupçonné que des recherches curieuses , des découvertes importantes, fruit de ses longs et périlleux voyages dans les deux hémisphères , avaient illustré son nom.

« Savez-vous, madame, dit-il en s'adressaot a la marquise, que vous êtes enviée par tontes les femmes de Paris? Le brillant comte de Sénanges, le plus inconstant des hommes, dont les plus longs attachements ne dépassent pas quelques semaines, est assidu près de vous cet hiver comme il l'était l'année dernière ! Vous opérez des prodiges!

— C'est peut-être parce qu'aucune femme ne cherche à l'éloigner de moi : les sentiments qu'on inspire à soixante ans n'excitent plus la jalousie; la vieillesse a aussi ses avantages.

— Vous en jouissez par anticipation.

— De la flatterie! Vous voulez donc obtenir grâce d'avance pour quelques malices?

— Des malices ! et sur le comte de Sénanges , l'homme le plus séduisant et le plus recherché!

Non , certes , il a le privilège d'être à la mode depuis si longtemps , qu'on n'oserait le lui disputer.

— Ah ! preoez-y garde : ce n'est pas près de lui que celle-là trouverait grâce.

— Si l'on conserve le talent de plaire au-delà des courtes années de la jeunesse, reprit le général Melcourt ; c'est qu'on le doit sans doute à des qualités plus précieuses que les frivoles agréments de la ligure.

— Je lui rends justice , répondit le baron , l'esprit du comte a établi sa puissance auprès des femmes; mais ses liaisons furent si nombreuses et si peu durables, qu'il est permis de penser que la vanité y eut plus de part que l'affection. Véritable homme du monde, il ne cultive que les relations qui servent à ses plaisirs ou à ses succès; ne s'attacher à personne et tenter de plaire à tous, voilà sa vie.

— Vous êtes sévère , répliqua Melcourt. Sénanges n'a point uniquement consacré sa vie à de frivoles triomphes de salon. Lorsque nos troubles civils ne lui laissèrent pour héritage qu'une illustre origine, il sut se replacer par ses talents au rang d'où la fortune l'avait fait descendre. Chargé, depuis cette époque, d'une mission importante, il employa la délicatesse de son esprit et le charme de ses manières au succèsde la négociation qui lui était couOée, et sut honorer ainsi ses qualités brillantes en les faisant servir a la gloire de sa patrie. Vous ne l'ignorez pas, mon cher baron; amateur éclairé des arts, qu'il cultive avec distinction, passionné pour tous les genres de supériorité, le vrai mérite, quel qu'il soit , excite son enthousiasme; et peutêtre l'inconstance de ses attachements prouve-t-elle seulement que jusqu'à ce jour il n'a pas trouvé un cœur capable de le comprendre. »

A peine le général avait-il prononcé ces mots , qu'une voilure, croisant celle de la marquise, vint jeter un rayon de lumière sur la figure de la jeune Emma , qui , attentive à la conversation , tenait les yeux fixés sur Melcourt , avec une expression de bonheur qui ressemblait à delà reconnaissance.

« Vous plaidez la cause du comte avec toute la chaleur de l'amitié, dit M. de Wolf; mais les avantages dont vous parlez sont devenus nécessaires à l'homme qui veut se distinguer aujourd'hui dans le monde. Nous ne sommes plus au temps où quelques femmes trompées suffisaient à la gloire d'un duc de Lauzun; où l'esprit, abusé par des idées fausses , ne mettait de prix qu"u de ridicules frivo-

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lilés. Au milieu d'uue sociélc occupée de questions graves , de pensées d'un ordre élevé , l'ignorance et l'inutilité fastueuse ne pourraient obtenir de succès dans aucun genre; et, pour devenir un homme h la mode dans le siècle où nous vivons , il faut être quelque chose de mieux qu'un fat.

— Je suis toujours surprise , inlerron)pit madame de Terny, qu'une autre contrée que la France vous ait vu naître , tant vos idées, comme vos expressions me semblent appartenir à notre pays.

— Croiriez-vous j madame, que, même ît Paris , on me prend quelquefois pour un de vos compatriotes.

— Cola ne m'étonne pas ; en France , nous aimons a nous flatter. »

Comme la marquise achevait ces mots , la portière s'ouvre , car la voiture est enfln entrée sous le vestibule de l'hôtel de L*'**. On descend , et cette lois encore le hasard a mal servi le baron de Volf ; la jolie petite main d'Emma n'a point cherché d'appui sur la main qu'il lui présentait.

Le parfum des fleurs qui ornent les avenues de l'appartement, les sons lointains de la musique, tout invite aux plus douces émotions ; des salons magniûques, où le liixo et l'élégance ont déployé toute leur magie, sont éclairés par tant de lustres, que la lumière du jour pâlirait devant un le! éclat; l'or, l'argent, les fleurs , les diamanis, placés avec art, environnent de tous leurs prestiges la jeunesse, les grâces et la beauté. Quelles que soient les dispositions de l'âme, en entrant dans ces lieux enchantés, on ne peut, dans les premiers instants, se soustraire à l'influence délicieuse que produit la réunion de tout ce qui peut flatter les regards. A voir l'expression de bienveillance répandue sur toutes les l]gures, on dirait que la foule réunie dans ces brillants salons n'y fut attirée que par l'espoir du plaisir; et cependant, pour le plus grand nombre , ce but apparent cache d'autres espérances. Les uns sont entraînés là par les suggestions de la vanité, qui les poussent dans ces fastueuses réunions, moins pour l'amusement qu'ils pensent y rencontrer, que dans le dessein secret d'exciter plu.s tard l'envie de leurs égaux ; d'autres y paraissent parce que tout ce qui est adopté par la mode lait partie de leur existence; ceux-ci sont guidés par l'habitude qui leur fit un besoin du bruit et du mouvement des fctes: ceux-là viennent y chercher, dans les personnes qui leur sont utiles, des dispositions plus favorables h leurs ambitions ;

et s'il en est que de tendres affections y conduisirent, rarement ils trouvèrent quelque chose pour le cœur, dans dos lionx plus propices aux projets de la coqucllorio qu "a ceux de l'amour.

Le philosophe, obseï vaut avec satisfaction , dans ces nombreuses assemblées , les cbanîjpmenls que peu d'années ont fait subir a nos mojurs . contemple les gloires nouvelles dnns tous les genres à côté des anciennes illustrations, et il aime à entendre retentir les noms que la victoire a récemment anoblis à côté des vieux noms consacrés par les fastes de notre histoire. Il se plaît encore h voir ces hommes qui durent aux sciences, aux lettres ou aux arts une juste célébrité , confondus avec les honorables organes des lois et de la justice; auprès d'eux , l'opulence, fruit de travaux utiles et d'habiles spéculations, ne vient plus , comu)e autrefois, présenter le spectacle ridicule dune ignorance et d'un faste de mauvais goût. Cette variété de rangs et d'états réjouit l'd'il du philosophe, heureux de penser qu'enlin toutes les carrières sont maintenant ouvertes au mérite, devant qui s'est abaissée celte antique barrière de Vimpossible , que des efforts insensés tenteraient en vain de relever.

Emma , placée près de la marquise de Terny , promène sur ce qui l'entoure des regards qui expriment plus decuriositéque d'admiration : elle semble moins frappée dos merveillos qu'elle \oit, qu'occupée d'un objet qu'elle cherche vainement.

Une nouvelle contredanse va commencer : un jeune homme , d'une beauté remarquable . et dont les grands yeux noirs ne se sont pas détachés d'Emma depuis son entrée dans le bal , s'approche et lui offre la main. C'est Arthur Brémont, que le général iMelcourt présente dans le monde comme le lils d'un ami qui, au lit de mort, lui confia son enfance. Ses cheveux etses sourcils d'ébène font ressortir encore la pâleur de sa figure intéressante. Ilconduit Emma dans l'espace resserré où l'on veut essayer de former un quadrille, et ce n'est pas sans quelque peine que les danseurs ont enfin gagné assez de place pour permettre à leurs jolies compagnes de développer les charmes modestes dune danse plus gracieuse qu'animée.

On voit près d'Kmma une femme jeune encore : ses traits réguliers auraient dû conserver plus longtemps toute leur beauté ; mais des peines secrètes les ont flétris avant l'âge : on la nonune la vicomtesse dOlban. Neuve et trop tôt maîtresse d ellemême, des imprudences multipliées l'ont placée au

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rang de ces femmes près desquelles la facilité de réussir a détruit toute la gloire du succès : une passion véritable pour un homme à qui elle n'inspira qu'un caprice passager, rappela dans son cœur, né sensible, toute la délicatesse de la vertu. Elle vit alors tout ce que sa réputation avait perdu, et, sans cesse blessée dans la société , qu'elle n'ose quitter, et où la retient le désir de voir l'inconstant qu'elle regrette , elle tremble encore de joindre à ses chagrins le ridicule d'une passion dédaignée.

A côté d'elle, une jeune personne, mariée récemment au banquier Derbain , apporte dans le monde cette vivacité piquante , ce goût du plaisir que les occasions ne tarderont pasà développer, et dont l'amour profitera peut-être bientôt.

Quelle est , vis-à-vis d'Emma , cette femme si jolie, si séduisante, si admirablement parée, qu'elle semble à la fois le chef-d'œuvre de l'art et de la nature , et qu'on la prendrait pour la déesse de la coquetterie? C'est la duchesse de Rosbel. Son espiit n'est pas moins remarquable que sa figure, et ses saillies heureuses sont mille fois répétées ; tout ce qui l'entoure esta ses pieds; on brigue un sourire, un mot, un regard; enfin c'est la femme a la mode.

Mais d'où vient tout à coup celte expression plus vive qui anime sa physionomie d'un nouvel éclat, et prête a son sourire quelque chose de plus tendre et de plus voluptueux? Pourquoi le triste regard de la vicomtesse s'est-il tourné du côté de la porte d'entrée du salon avec une émotion déplaisir qu'on y voit rarement briller? Qui peut arrêter les pas légers de la charmante Emma, et faire trembler la petite main que le bel Arthur tient dans la sienne? c'est qu'un nom , que le son des instruments a dérobé à la foule , a cependant été entendu , et qu'il a retenti dans plus d'un cœur; ce nom, c'est celui du comte de Sénanges.

Le comte a passé la première jeunesse sans avoir rien perdu de ses avantages. On n'a pas encore examiné en détail ses traits si beaux, si réguliers , qu'on estdéja frappé de l'aspect noble et agréable que présentel'enscmble de sa personne; son air, plein de dignité, semble le défendre contre la familiarité, en même temps que la douceur et le charme de ses manières préviennent en sa faveur. Il y a si peu d'affectation dans ses mouvements gracieux , qu'on peut croire qu'il doit a la nature tout ce qui plaît et séduit en lui ; le goût elles soins les plus recherchés ont prrsidc a sa loilcUe ; et pourtant la seule chose qu'on puisse y remarquer, c'chit une simplicité élé-

gante, aussi éloignée de la négligence que de l'exagération,

Uncoupd'œil rapide lui a bientôt appris quelles sont les personnes qui l'entourent ; mais, au milieu du monde , jamais rien ne trahit sur son visage une affection secrète , un sentiment venant du cœur. Chaque personne obtient de lui tout ce qu'elle est en droit d'en exiger , et , pour s'approcher de la femme à laquelle il rend des soins , Sénanges attend toujours le moment où , sans avoir encore le droit de s'offenser de son indifférence, elle a cependant déjà pu s'apercevoir de son peu d'empresment : aussi quelques instants se sont-ils écoulés avant qu'il ait parlé à la duchesse de Rosbel.

Oh ! combien la timide Emma envie à la duchesse cette habitude du monde , cette confiance en elle-même, qui lui permettent de déployer dans la conversation toutes les séductions de l'esprit et de la gaieté , et qui laissent s'échapper librement ces brillantes saillies, ces mots heureux dont Sénanges paraît enchanté ; elle dont l'embarras n'a pu soutenir les regards du comte ! Deux fois ses longs cils se sont abaissés sur ses grands yeux bleus , quand l'œil attentif de Sénanges a cherché à surprendre cette expression ravissante qui leur donne quelque chose de céleste, dès qu'ils se tournent vers lui.

Mais , tout en baissant les yeux, Emma a remarqué qu'après quelques instants de conversation avec madame de Rosbel , Sénanges s'est approché de la vicomtesse d'Olban , et son cœur s'est senti soulagé. Elle voit sans inquiétude la politesse aimable qui dicte les mots gracieux que le comte adresse à cette femme; l'éclair de bonheur qui a brillé dans ses yeux n'a point excité l'envie d'Emma , Sénanges , en s'éloignant , l'a trop vite fait disparaître , et les émotions , indéfinissables pour elle , qui se sont succédées sur la figure de la vicomtesse, lui inspirent je ne sais quel sentiment de pitié et d'effroi , dont elle ne peut se rendre compte; elle vient de deviner des souffrances qu'elle ne peut comprendre encore.

Quelques mots, prononcés bien bas et en rougissant, sont sa seule réponse lorsque le comte lui adresse la parole; mais cette timidité charmante, celle craintive innocence, ce naïf embarras, Emma s'en aflligerait moins, si elle savait qu'ils prêtent tant de charmes à la beauté , et que c'est là ce qui la rend , aux yeux de Sénanges , si différente des autres femmes , qu'il croit éprouver près d'elle do nouvelle.') sensations. Il s'en étonne lui-même : car

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il s'est habilué à regarder l'amour comme ud goût léger qu'il fait servir à salisrairc sa vanité, ou comme une difficulté vaincue. Il ne se souvient plus qu'il existe pour l'âme des jouissances plus vives , et qui ne laisseraient pas approcher cet ennui dont il est souvent poursuivi , au milieu môme do ses triomphes. S'en prenant aux autres de sa propre satiété, il ne sait pas que le plus grand charme de l'amour est dans l'amour lui-même, qui seul peut donner du prix aux plaisirs.

La contredanse vient de finir , Emma a rejoint la marquise de Terny queMelcourtn'apas quittée; Arthur se place près du général, et Sénanges, qui vient les retrouver, mêle a une conversation, souvent interrompue par le tumulte du bal , ces plaisanteries fines et spirituelles , ces riens aimables , dont personne , mieux que lui , ne possède le secret.

Bientôt Emma, engagée de nouveau, quitte sa place avec regret : les yeux d'Arthur, qui ne danse plus, demeurent constamment attachés sur elle, et son attention , qui prend sa source dans un tendre sentiment, se confond avec l'attention générale ; car, dans cette réunion brillante, il n'est point de femme qui puisse disputer à Emma le prix de la beauté.

Melcourt et Sénanges étaient restés près de madame de Terny ; mais ce dernier se disposait à s'éloigner, lorsqu'un nom prononcé par le général attira de nouveau son attention.

« Je ne puis revenir de ma surprise , disait Melcourt , en pensant que votre aimable fille , la charmante madame d'Esparville , reste loin de Paris au moment où les fêtes et les plaisirs de tout genre en font un lieu de délices pour les jeunes femmes. Comment fuit-elle le monde, elle qui était un des plus beaux ornements de la société ?

— Tous mes efforts ont été vains , répondit la marquise , pour la déterminer à revenir parmi nous , et nous ne la reverrons qa'après le retour de son mari. La mission qui le relient depuis plus d'un an dans le Nord, touche à sa fin, et j'espère, au printemps , les retrouver tous deux à la campagne. Une grossesse très-avancée, au moment du départ de M. d'i^sparvillc, empêcha Athénaïs de le suivre, et l'espérance d'un prochain retour ne permettait pas à ma fille d'entreprendre un aussi long voyage; j'espérais qu'elle passerait l'hiver avec moi , comme elle le lit l'année dernière ; mais , il y a trois mois, une tante fort âgée, qui tint lieu de mère à M. d'Es-

parville, étant tombée dangereusement malade, dans une terre qu'elle habite k cinquante lieues de Paris, souhaitaqu'Alhénaïs luircndîtlessoinsqu'elle était en droit d'attendre de son neveu. Ma lille partit, et , quoique depuis longtemps sa tante ait recouvré la santé, elle a voulu continuer a demeurer près d'elle, et renonce pour cetteannée a tous les plaisirs de son âge. C'est ce qui m'a décidée à ne plus me séparer d'Emma , et à la conduire dans le monde, malgré son extrême jeunesse. Cette aimable enfant est devenue pour moi une seconde fille par la tendresse que je lui porte, et par celle qu'elle me témoigne. »

Au commencement de la conversation , on avait pu remarquer sur le visage de Sénanges une légère nuance de dépit , que le nom d'Emma fit bientôt disparaître ; mais , entraîné par le tourbillon du bal , il céda sa place a M. de Wolf. La vivacité piquante du baron , ses observations malignes trouvaient dans madame de Terny un auditeur indulgent, qui savait apprécier toute la finesse de son esprit, et près de qui rien n'était perdu.

« Voyez , lui disait-il , tous ceux de nos jeunes gens qui visent au titre d'homme a la mode, se presser autour de madame de Rosbel , et rivaliser de soins pour obtenir quelques marques de préférence ! M. de Sénanges ne se mêlera pas, soyez-en sûre, à cette foule qu'il dédaigne; il ne veut pas qu'on puisse croire, quand il est près de la duchesse, que d'autres que lui ont une part dans son attention ; et , pour l'attirer près d'elle , il faudra qu'elle fasseàl'amour-propre du comte le sacrifice de cet essaim d'adorateurs. 11 eût manqué quelque chose a la gloire de M. de Sénanges, si la brillante duchesse avait paru insensible a sou mérite, et ses triomphes à elle eussent été incomplets , si l'hommage du héros de nos salons ne se fût joint aux hommages qui l'environnent. Nécessaires l'un a l'autre, leur liaison , fondée sur la vanité, a tous les caprices et toutes les exigences de l'amour ; et , s'il est vrai , comme le prétend madame de Staël , que l'amour lo plus tendre ne soit que de Véfioisme à deux , quel nom peut-on donner au sentiment qui les entraîne l'un vers l'autre? Regardez, conlinua-t-il , M. de Sénanges voudrait paraître exclusivement occupé de madame Derbain, dont le seul mérite est une jolie figure. Sa conversation ne le retiendrait pas longtemps près d'elle , si les soins qu'il feint do lui roiulro no cacliaiont un autre projet, celui de punir la coquctlori'- do madame de

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Rosbel , et de la contraindre à faire de nouveaux frais pour lui , dans la crainte de le voir échapper à son empire. Celle-ci déguise son dépit sous un sourire aimable; elle voudrait attirer le comte, et croit y réussir en commandant l'attention générale, et en exerçant tous ses moyens de plaire sur cette foule empressée , qui flatte son amour-propre sans le satisfaire. Aucun des deux ne veut rien céder de ses prétentions , et , dans cette lutte de la vanité , celui qui sera le plus maître de lui-même finira nécessairement par remporter la victoire. »

Madame de Terny ne pouvait s'empêcher de sourire à ces remarques du baron, dont elle appréciait toute la justesse. En effet , madame de Rosbel céda. Après de nouveaux efforts pour cacher sa délaite, elle ne voulut pas qu'on pCit voir Sénanges la négliger si longtemps pour une autre femme ; elle se leva, prit le bras d'une amie, parcourut les salons, et revint se placer si près du comte, que celui-ci , fier de son pouvoir, consentit enfin à revenir à elle.

Bientôt une conversation animée s'établit entre eux, et, comme il était dans l'intérêt de chacun que le monde les crût satisfaits l'un de l'autre, leurs visages n'exprimèrent que le plaisir : pourtant, si l'on eût pu les entendre, lorsque Sénanges donna la main a madame de Rosbel pour la conduire vers sa voiture, quelques mots, prononcés hors du salon, auraient pu faire soupçonner unequerelle assez vive pour ne pas promettre une prompte réconciliation.

Le comte ne rentra point dans le bal, qui se prolongeait encore. Madame d'Olban , dont les regards l'avaient en vain poursuivi pendant toute la soirée, sans réussir à l'attirer une seconde fois près d'elle, quitta tristement la fête peu après son départ.

Emma, rêveuse depuis quelques instants, se plaignit de la fatigue , et les prières d'Arthur ne purent obtenir une dernière contredanse ; elle s'empressa de se lever dès que madame de ïerny eut annoncé l'intention de rentrer chez elle. Silencieuse dans la voiture , Emma ne savait a quoi attribuer cette vague mélancolie qui avait remplacé les douces émotions auxquelles son cœur était livré quelques heures auparavant , lorsqu'à la même place oii elle est maintenant assise , elle se rendait a ce bal, objet de ses pensées depuis plusieurs jours.

Elle n'est pas la seule qui, en sortant décos lieux enchantés , ail trouvé au fond de son âme un scnlimcnl pénible. Dans cetic foule qui vient de se

disperser, combien de regrets et d'espérances trompées ont succédé a des projets de plaisir ! Si, parmi tant de mécomptes , il est quelque nouvel espoir do bonheur que cette fête brillante ait fait naître, laissons ceux qui caressent ces séduisantes chimères se bercer de songes agréables ; ils ne tarderont peutêtre pas à apprendre combien chaque jour qui s'écoule peut emporter de douces illusions.

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