LE SECRET
Quelques jours s'étaient écoulés depuis le bal du duc de L... : Melcourt, assis dans son cabinet, avait deux fois tiré d'un secrétaire une lettre cachetée, deux fois elle y avait été replacée. Indécis et préoccupé, il ne s'était pas aperçu que la porte venait de s'ouvrir, et le nom d'Arthur Brémont put seul l'arracher à la rêverie profonde où il semblait plongé.
A ce nom , une sombre tristesse obscurcit son visage ; Arthur en fut frappé , elle se communiqua à sa figure expressive , et , restant debout sans prononcer une parole, il semblait attendre avec la plus vive anxiété que le général rompît le silence ; mais il attendit vainement. Des mots prêts a s'échapper venaient expirer sur les lèvres de Melcourt ; il hésitait encore a exprimer sa pensée , lorsque Arthur , paraissant s'armer du courage nécessaire pour apprendre une pénible nouvelle, s'écria :
« Eh bien ! il faut donc renoncer à ma plus chère espérance , madame de Terny me refuse Emma?
— Il n'est que trop vrai ! répondit enfin Melcourt.
— Peut-être un autre plus heureux m'a-t-il devancé? Peut-être la main d'Emma est-elle déjà promise ?
— Non ; sa jeunesse n'a point encore permis k madame de Terny de prendre un engagement.
— Le co'ur d'Emma repousse donc mes vœux?
— Elle n'a point été consnilce.
— Madame de l'erny me refuse , sans qu'Emma
L HOMME DU MONDi:.
soil appelée a prononcer sur naon sort? Comment :>i-jc pu mériter une toile rif^ueur? Klle m'accueillait avec tant d'intérêt! elle avait montré tant d'indulgence pour quelques mots échappés à mon amour! Ah! sans doute, elle met un plus grand prix au trésor qu'elle possède ! La modeste fortune que je pouvais lui offrir, et que vous croyiez suffisante , lui aura paru trop au-dessous de ce que doit espérer la charmante Emma! Parlez, parlez, de grâce I Je saurai vaincre cet obstacle : montrez a mes vœux un tel but , et tout me deviendra possible. Courage, persévérance, rien ne manquera a mes efforts! Aidé de vos conseils, soutenu par votre appui, quelle carrière jjourrait m'étre fermée? Tout cédera, même l'impossible , devant cet amour qui est devenu ma vie, et satis lequel il n'existe rien pour moi !
— Arthur, reprit Mclcourtavec l'apparence d'un profond chagrin, vous déchirez mon cœur : il n'est ni en mon pouvoir ni au vôtre de vaincre les obstacles qui s'opposent a votre union avec Emma; elle ne peut être à vous.
— Son amour pour un autre...
— Non, je vous l'ai déjà dit, elle est libre : peut-être même, si son ccnur ingénu , dans lequel la marquise a dû lire, eût partagé l'amour que vous éprouvez pour elle, madame de Tcrny eût cédé a la crainte de faire son malheur; mais le calme de son âme laissant a sa mère adoptive le soin de lui choisir un époux, c'est sur la marquise que doit peser la responsabilité de ce choix , et... »
Melcourl s'arrêta, regarda la figure pâle du jeune homme, sur laquelle, malgré sa douleur, brillait encore un rayon d'espoir, et il n'eut pas le courage de continuer, lis restèrent silencieux pendant quelijues instants; mais l'impatiente curiosité d'Arthur remportant sur la crainte :
« Ne me cachez rien , s'écria-t-il , peut-être tout espoir n'est-il pas perdu ! Son cœur est libre ? \^n jour il pourrait être a moi ! Ah ! je crois pouvoir tout entendre! L'espérancedebonhcurque ces mots laissent au fond de mon ârae me donnera la force de tout su; porter; parlez , je vous en conjure!
— Il le faut, reprit Melcourt. »
Il s'arrêta encore , et détournant ses regards des yeux attentifs du jeune homme, il dit cnlin : « Arthur, le nom que vous portez n'est pas celui do votre père! »
Arthur /il un mouvement do surprise.
(( Je vous ai trompé sur voire naissance, vous
n'êtes pas orphelin , votre père existe ; mais je dois vous laisser ignorer son nom.
— (juc dites-vous!*
— Oui , il existe : mais vous ne le connaîtrez jamais.
— Ah ! qui peut le contraindre ainsi a se dérober a la tendresse de son fils? Est-il malheureux? »
Et Arthur ajouta plus bas : « Kst-il coupable?
— Le nom qu'il poite est i^ans tache ; il fut illustré par ses ancêtres , et son éclat s'accrut encore des talents de votre pète ; mais ce nom ne peut être le vôtre. Votre mère...
— Eh bien ! ma mère ?...
— Elle ne fut point sa femme !...
— Oh ! ciel !
— Elle était la femme d'un autre!... Aussi malheureuse que coupable, délaissée par votre père à qui elle avait tout sacriflé , le chagrin termina ses jours deux années après votre naissance : mourante, elle vous remit entre mes bras, me fit promettre de ne jamais vous abandonner, et je reçus son dernier soupir. »
Melcourt avait cessé de parler, et Arthur, immobile, cachait son visage dans ses mains; aucun mouvement extérieur ne trahissait les émotions de son âme; il semblait que le coup qui venait de le frapper eût anéanti toutes ses facultés. Après quelques instants, ses mains tombèrent, et son visage ne laissa voir que l'empreinte de la résignation ; ces mots : « Tout est fini pour moi ! » s'échappèrent de ses lèvres tremblantes ; Melcourt , effrayé , voulut rappeler son âme a des rentiments plus doux.
« Emma , dit- il , Emma peut un jour vous choisir elle-même pour époux.
— Qui ! moi? Grand Dieu ! je pourrais avoir la pensée d'offrir à celle que j'aime un si triste partage ! Mui , qui osais à peine lui présenter un nom que je croyais honorable, et que je brûlais de rendre célèbre ! Je chercherais a lui faire partager l'amour d'un infortuné qui ne saurait quel nom donner à la compagne qui voudrait s'associer a son sort! Une telle pensée ne saurait entrer dans mon âme! Isolé pour toujours, je ne puis unir mon existence à celle dô personne; il n'est <iu'un être dans le monde auquel des liens puissent m'altacher. et c'est mon père! Oîi est-il? Faites-lo-moi connaître! Que je le voie, que je le presse dans mes bras, il n'aura pas le courage de repousser son fils.
— I! vont rester inconnu, et je n'obtins de lui le
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pouvoir de remplir les vœux de votie mère et de me charger du soin de votre enfance, qu'en prononçant le serment de ne jamais vous révéler son nom.
— Eh quoi ! jamais sa tendresse ne le conduisit près de moi ! jamais il n'exprima le désir de revoir son fils?
— Il craignait de dévoiler son secret.
— Quels sont donc les obstacles qui le séparent de moi? Les devoirs qui liaient ma malheureuse mère l'enchaînaient-ils aussi lui-môme? Etait-il marié ?
— Non : a l'époque de votre naissance , il était trop jeune pour avoir pu songer au mariage ; et^ depuis, quoique souvent pressé par sa famille défaire un choix, il s'est constamment refusé à toute espèce d'engagement.
— Comment, libre de ses actions , n'a-t-il jamais pressé son enfant sur son sein? Ah ! mon ami, pourquoi m'avez- vous éloigné de lui jusqu'à présent?
— Sa volonté seule a réglé ma conduite.
— Il ne connaît donc pas mon cœur ? Si le soin de sa réputation, de sa gloire ou de sa fortune, s'oppose ace qu'il avoue ma triste naissance , qu'il confie sans crainte le secret de son nom à la tendresse de son fils ; je ne lui demande que l'affection d'un père.
— S'il n'a pu veiller lui-même aux soins qui vous furent donnés, il n'y resta point étranger. Les diamants de votre mère , seul bien dont elle ait pu disposer, furent laissés par elle entre mes mains : la somme qu'ils produisirent , et que le temps a doublée, est votre unique héritage. Cette somme, peu considérable, suffirait à peine a vos besoins, et vous devez a votre père la fortune dont vous avez joui jusqu'à ce moment; il veut même l'augmenter encore. »
En disant ces mots, Melcourt prit dans un tiroir quelques billets de banque.
« Vous recevrez dorénavant cette somme tous les six mois, dit-il; c'est le double de celle que vous avez reçue jusqu'à présent. Votre père a pensé que cette augmentation était nécessaire pour rendre votre position dans le monde plus agréable et plus indépendante. »
Melcourt avait posé dans la main d'Arthur les billets que celui-ci repoussait ; Arthur les prit enfin, et, les jetant sur la table :
« Je n'en veux point , dit-il ; Je ne les accepterai pasl
— Que dites-vous, Arthur! De votre père?...
— De mon père ! Je n'en ai point ! Celui qui ordonne que nous restions inconnus l'un à l'autre ; celui qui veut que les regards de son fils ne puissent jamais lire dans ses yeux un sentiment tendre ; celui dont les bras ne s'ouvriront jamais pour serrer sur son cœur l'enfant malheureux qui lui dut la vie ; non , celui-là n'est point mon père ; il n'est pour moi qu'un étranger dont les bienfaits m'humilieraient ! ))
Arthur se leva.
« Arrêtez , lui dit Melcourt , ne me quittez pas ainsi : vous savez combien votre bonheur m'est cher ; je verrai votre père , je lui parlerai , Je tenterai un dernier effort.
— Ah ! priez-le, conjurez -le de consentir h voir son fils !
— llapportez-vous-en à ma tendresse , Arthur ! Mais , ajouta-t-il , l'instant est venu où je dois remettre entre vos mains un autre dépôt que me confia votre mère; c'est une lettre qu'elle écrivit pour vous dans les derniers moments de sa vie ; la voici. »
Prenant alors sur la table un papier cacheté, il le lui présenta. Une expression de tendresse et de respect vint animer la figure décolorée du jeune homme , qui pressa sur ses lèvres ces mots tracés par uue main tremblante : Pour mon fils.
« Je vais sortir, dit Melcourt; lisez à loisir ces adieux de votre mère ; puissent-ils porter dans votre âme quelque consolation ! »>