FAUTE ET REPENTIR
Arthur, resté seul, rompit le cachet, et lut ce qui suit :
LETTRE DE LA MF.RË d'aRTHUR.
« Je vais mourir; et sur ce lit de souffrances, oîi bientôt mes douleurs finiront , repose paisiblement le malheureux enfant dont la vie commence sous de si tristes auspices. Sans toi, mon fils , ce monde qu'il
L HOMME DU MOiM)Ë
oîl^
faut qullter ae me laisserait pas un regret, et je n'ai pas vingt ans! J'ai tant souffert!,.. Les chagrins ont use eu peu d'années toutes mes forces et toute ma vie; mais je ne dois accuser que moi des maux qui ont empoisonné mon existence et qui vont enûn la terminer. Loin que celte idée soit une consolation pour le malheureux, elle seule peut le conduire au desespoir. Mon fils, crois-en ta mère mourante; crois-en le cœur dont les faibles battements ue se raniment qu'à ton aspect, crois-en le sentiment le plus désintéressé qu'il y ait au monde, l'amour d'une mère, le bonheur, c'est la verlu! Le remords est le seul mal contre lequel les forces de l'âme soient insuffisantes. Que la vertu soit donc ton guide, ô mon fils! Dans toutes les adversités de la vie, tu trouveras le courage et la résignation dans ces mots : J'ai fait mon devoir ! C'est pour l'avoir oublié que ta mère va mourir. Mais pardonnelui! sa jeunesse, l'éducation frivole d'un sexe faible auquel sont imposés des devoirs sévères, tout contribua a sa perte ; pardonne donc , ô mon fils ! a ta mère infortunée !
» Je fus orpheline de bonne heure : une parente de ma mère surveilla mon éducation, c'est-à-dire qu'elle me donna quelques talents fuliles; puis, dès que mon âge permit de penser au mariage , elle se délivra d'une surveillance incommode , en accordant ma main au premier parti convenable qui se présenta. On ne s'informa point si je serais heureuse; on sut seulement que je serais riche : on ne me parla pas du caractère de M. de T..., mais de la fortune qu'il m'offrait ; on ne s'occupa que des brillantes inutilités qui m'élaient destinées, on ne m'entretint que des avantages que mon mariage me procurerait dans le monde, des plaisirs qui m'y attendaient, des moyens déplaire que je pouvais y apporter; puis on me dit : soyez heureuse! Et je dus croire que le bonheur était là!
» Mon attente fut trompée : mon cœur tendre et passionné ne trouva rien qui pût le satisfaire. Mon mari, fort estimable dans sa conduite, n'avait point ce qui peut faire naître les douces illusions dont on éprouve les besoins dans les premières années de la vie; M. deï... était tout positif. Il m'aimait sans doute ; mais, sans songer à me plaire, il se contenta d'obtenir ma main : il ne me demanda point ma tendresse; il crut l'avoir achetée, car sa fortune était plus considérable que la mienne.
» Cependant ce monde, que je m'élais représenté si séduisant, ne m'offrit pas le bonheur que j'espé-
rais y rencontrer : je trouvais dans mon cœur un vide dont je ne pouvais me rendre compte; celle vive imagination, cette âme ardente, que j'avais reçue de la nature, ce n'étaient point les frivoles amusements, les devoirs insipides delà société qui pouvaient les occuper. L'ennui me suivait au milieu des plaisirs et des fêtes , et je ne pouvais comprendre cette agitation, ce besoin de bals et de réunions que je voyais chez d'autres femmes, et qui me paraissaient sans but comme sans résultat pour le bonheur.
» Mais un jour le monde changea d'aspect à mes yeux; tout s'anima! Un attrait puissant m'attira vers ces fêtes où la curiosité et le désœuvrement m'avaient entraînée; il me sembla qu'une âme nouvelle venait de se révéler en moi , et ce charme inconnu, qui remplissait mon cœur, se communiquait à tous les objets que j'avais dédaignés jusqu'alors. Je m'étonnais de sentir des émotions de i)laisir que j'ignorais encore. Hélas! ces instants heureux furent courts ! ces illusions délicieuses disparurent dès que j'en connus la source , dès que je sus qu'un amour passionné les avait fait naître, quand je vis que mon bonheur était au pouvoir d'un autre, qu'il disposait de ma vie, enfin , que j'aimais, que j'adorais votre père !
» Son nom , mon fi!s, ne vous sera point révélé par votre mère; elle fut abandonnée par lui: il repoussa et son fils et celle qui lui donna le jour! Vous n'avez plus de père! Un ami généreux veillera sur votre enfance ; vous n'aurez que lui sur la terre. Mais si quelque jour votre père réclamait une place dans votre cœur, mon fils, souvenezvous que votre mère mourante lui pardonna , et vous conjura de le chérir.
» Je ne vous dirai pas qu'il m'a séduite; mon âme tout entière, fut à lui dès le premier instant et je ne saurais dire ce qui me frappa davantage ou de cette figure charmante, si noble, si expressive ou de cet esprit brillant qui animait sa conversation, ou de cet amour que je lisais dans ses yeux; car je ne l'accuse pas de ra'avoir trompée, il éprouvait ce qu'il exprimait ; à dix-huit ans on ne calcule pas, on sent ; et, quand il jura de m'adorer toujours, il se trompa le premier. Plus tard la vanité lui fit mettre du prix à multiplier ses conquêtes et mes rivales n'obtinrent peut-être que le pouvoir de flatter son amour- propre; mais moi , du moins j'avais fait battre son cœur , j'avais eu sou premiei' amour, et, malgré son inconstance et son abandon, je puis dire : Je fus aimée !
L HOIVIME DU MONDE.
» Los succès hrillaïUs qui l'accueillirenl a son début dans le monde, et surtout la fragilité d'un sentiment qui n'est pas fondé sur la vertu , contribuèrent a détruire mon bonheur. Que dis-je? mon bonheur ! Ce coupable amour me livrant en proie au remords, je n'eus pas un jour heureux, et l'espèce d'enivrement, qui me conduisit a l'oubli de tous mes devoirs, ressemblait plus à l'agitation de la fièvre qu'aux émotions délicieuses que doit donner un amour vertueux. Je ne puis encore me rappeler sans trouble ces jours où l'absence de M. de 'J'..., occupé en province d'un procès important, me laissa sans guide, a seize ans, au milieu de Paris. Cette absence, qui ne devait durer que quelques jours, se prolongea pendant plus de deux mois : tout entière a la passion qui remplissait mon âme, j'oubliai le reste! L'ur.ivers se bornait pour moi a l'amant que j'adorais-, il me semblait que toute ma vie était renfermée dans ces instants que jelui consacrais, je ne voyais rien au-delà!
n Lue lettre de M. de T..., qui m'annonçait son retour, viot mettre la réalité à la place de l'illusion ; et ce momen!, qui me rendit à moi-même, découvrant à mes yeux la vérité, me frappa dun coup si violent, qu'il suspendit toutes mes sensations; je crus toucher a la dernière heure de ma vie , je perdis connaissance, et l'on me prodiguait encore tous les soins que mon état paraissait exiger, quand M. de T... arriva.
» Une maladie grave fut la suite de cette coiiimotioD. Soit que l'état alarmant de ma santé, en inspirante M. de ï... la crainte de me perdre, lui eût appris combien je lui étais chère, soit que je fusse plus disposée a remarquer son empressement, l'amour qu'il me témoigna vint encore enfoncer jilus avant dans mon cœur le remords cruel qui le déchirait : les expressions de sa tendresse portaient dans mon âme un trouble que je m'efforçais en vain de cacher. Et cependant si la moindre apparence de tristesse et de mécontentement se peignait sur sa figure , je craignais qu'il n'eût tout deviné , ou qu'une indiscrète révélation ne l'eût instruit de mes torts. .Mon œil inquiet suivait tous ses mouvements, et je ne me rassurais que lorsqu'un sourire bienveillant était venu me ranimer : attendrie alors par sa bonté, malgré moi je laissais échapper des larmes, que .M. de T... n'attribuait qu'a ma faiblesse; il me prodiguait les témoignages du sentiment le plus tendre. Hélas! son erreur ajoutait encore a mes maux! Ce n'était pas son
amour que je lui demandais, je n'implorais que s;i pitié.
» 3Iais l'avouerai-je'? Mou plus grand supplice était d'être séparée de celui que j'adorais : je craignais également et son désespoir et son oubli ; je n'avais aucun moyen de m'instruira de ce qu'il éprouvait : un sentiment si coupable ne pouvait avoir de confident , ma bouche se serait refusée à un pareil aveu ! Son nom , que je n'osais prononcer et que je brûlais d'entendre , ne retentissait plus ii mon oreille. Cependant j'appris bientôt que mes maux étaient partagés , car il fuyait le monde depuis que je n'y paraissais plus; il avait employé tous ses soins a se faire présenter chez une femme âgée, ma parente, que je voyais souvent, je l'y rencontrai donc bientôt. Ses regards et des lettres qu'il parvenait a me donner sans qu'il me fût possible de les refuser , me peignaient tous les transports qui agitaient son âme, touslesmauxde l'absence que je sentais comme lui, tous les charmes de l'amour qui ne séduisaient que trop mon cœur. 11 me suppliait de le revoir en secret, m'en indiquait les moyens, et me disait de choisir entre son désespoir et son bonheur, entre sa mort et sa vie : je refusai pourtant; mais je sus bientôt que, malade et désespéré , il ne quittait plus les lieux où il m'at tendait, et que je ne devais plus espérer de le revoir! Aujourd'hui, ou jamais \ me disait-il...
» Continuerai-je, ô mon flls! cet aveu qui te fera connaître combien la mère fût coupable'? Il le faut! » Mon âme n'était pas faite pour supporter le poids cruel du remords , pour dissimuler longtemps et arracher une estime dont je n'étais plus digne. Je ne me sentais ni le courage de vivre loin de l'amant qui m'était plus cher que ma vie , ni celui de tromper M. de T. . . ! Toujours, ou jamais ! me disais-je : j'hésitais encore ; l'agitation que celte alternative jetait dans mon âme se peignait sur ma figure quand M. de T... entra!
») Inquiet pour ma santé, il cherchait, par des soins empressés , à soulager mes maux; des larmes furent ma seule réponse. S'accusant de mes douleurs , il me suppliait de lui en découvrir la cause. Ah! peut-cire si, dans ce moment il n'eût employé que les expressions de l'amitié, mon cœur coupable eût cherché un refuge dans son indulgence, et j'aurais abjure mon erreur! Mais les caresses de l'amour repoussèrent la confiance que l'amitié aurait fait naître; il me sembla que soufùir de pareils Iransporls, c'était outrager h la fois et l'hymen et
L HOMME DU MONDE
l'amour; Tremblante , je m'arrachai de ses bras , et je courus m'enferraer dans mon appartement-, là, je me dis encore : Toxijowa^ ou jamais! En proie à un délire qui ne me laissait plus la force de réfléchir, voyant de tous côlés le malheur et le remords, croyant échapper peut-ôlre au mal qui me dévorait et troublait ma faible raison, j'allais et je venais sans but pour m'étourdir sur celte horrible situation. Incertaine encore, effrayée, sanssavoir au justeà quel projet je m'arrêterais , voulant seulement fuir les lieux où j'endurais un tel supplice , seule , à pied, je sortis de chez M. do T... !... .le n'y rentrai plus !
» Le soir même de ce jour fatal je quittai secrètement Paris avec l'homme à qui j'avais tout sacrifié: nos précautions furent si bien piiscs que, sans nous éloigner beaucoup , nous parvînmes à cacher longtemps notre retraite ; mais, trop coupable pour être heureuse, j'étais poursuivie de mille inquiétudes cruelles, surtout pendant les voyages a Paris que votre père faisait quelquefois. Hélas! mes craintes n'étaient que trop fondées ! Une de ses lettres m'annonça qu'une blessure, suiie d'un duel avec M. de T..., le retenait loin de moi. Que n'aurais je pas donné pour courir lui prodiguer mes soins? Cette consolation m'était interdite; il me recommandait de rester dans l'asile qui me cachait à M. de T... Rien ne peut peindre mon désespoir! Cependant , dès qu'il put sortir, votre père vint me rejoindre et m'apprit que l'éclat de celte malheureuse affaire avait décidé M. do T... à quitter la France. L'idée de n'avoir plus rien à craindre de sa vengeance ne me consola point d'avoir causé son malheur.
» Que vousdirai-je de plus, o mon fils? L'amour de votre père, affranchi de tout obstacle, s'affaiblit bientôt par degrés; ses voyages devinrent plus longs et plus fréquents ; cet éclat, qui m'avait perdue , qui avait rompu tous mes liens avec la société et livré mon nom au mépris, rendit fameux le nom de votre père, de celui qui partagea tous mes torts! C'était moi qui avais fait tous les sacrifices, et ce monde, qui m'aurait repoussée, accueillait avec enthousiasme l'homme qui en avait profité. Les femmes, qui se croyaient obligéesde rougir en prononçant dédaigneusement mon nom , se disputaient l'honneur d'inviter et de recevoir celui qui m'avait entraînée à ma perte , et la plupart d'entre elles eussent été flattées de ses hommages.
» Je ne le vis plus que de W\u en loin , et j'avais déjà perdu le soûl bien (|ui n)'allacl);tit îi lu vie,
quand votre naissance vint me donner de nouvelles sensations : elles furent prosque toutes pénibles. Sans nom, sans état, sans parents, l'incerlitude de voire avenir m'effrayait! .Sentant ma faible existence céder aux maux qui m'accablaient, ne trouvant pas dans lecaraclère frivole de votre père ce qui aurait pu me tranquilliser sur votre sort, je confiai mon secret a M. de Melcourt, et j'obtins de lui l'assurance qu'il veillerait sur vous. Les qualités qui le distinguèrent dès sa jeunesse me garantissent l'accomplissement de tous mes vœux: la mort se présente maintenant à moi sans m'affliger; je lallends comme la fin de mes don'eurs, et je ne pleure plus que sur l'enfant infortuné qui doit me survivre!
» Je te bénis , mon fils ! que le ciel veille sur toi; qu'il te donne le premier de tous les biens, la vertu ! Que des principes sévères règlent toutes tes actions! La fortune et le plaisir ne seront pas le prix de tes sacrifices; mais la vie est si courte ! i:t d'ailleurs la vertu est si consolante, qu'il n'est aucun mal qu'elle ne puisse adoucir! Je meurs plus tranquille, avec l'espoir qu'un jour les vertus de mon fils obtiendront grâce pour sa mère! »
Après quelques instants de silence et de méditation, Arthur, ayant rassemblé ses idées, s'écria: « Je jure ici, ma mère, de consacrer ma vie à remplir vos dernières volontés! Jejurequela vertu la plus sévère dirigera toutes mes actions ! » FA ce serment élait si compatible avec le noble caractère d'Arthur, qu'il ne crut pas que cet engagement dût lui imposer le moindre sacrilice. Frappé tout à coup d'une idée nouvelle, il ajouta : C'est à vous ma mère , que je dois celte inspiration ! Oui, grâce à vous, mon père ne pourra résister à ma prière!» Et il écrivit précipilommeal ce qui suit ;
LETTRE n'ARTIHîR A .SO.\ PÈRE.
« Mon père,
I) Pour la première fois, ce nom , tracé par ma main, et répété par mon canir, va parvenir jusi|u';i vous. Ne repoussez pas le premier vivu de votre enfant ! Au nom des larmes de sa mère, accueillez votre fils; ouvrez-lui vos bras; qu'il ne soii plus seul sur la terre! Confiez a son co'ur un socrct qu'il ne trahira point. Quand ma triste nai.ssance rue force à renoncer au bonheur, en me séparant de la seule fenuue qui pouvnil tue le donner, i|iie je retrouve un pèio, ol je lie m,> plaiudini pa;(lecoi|iip
L'HOMME DU MONDE
j'ai perdu: qu'il devienne l'objet de toutes mes aftections ! Sa tendresse peut seule consoler le malheureux Arthur. «
Dès qu'il eut tracé ces ligues, où se peignait l'exaltation d'une âme encore neuve, Arthur sortit de chez Melcourt avec l'intention de revenir bientôt le chercher.
Marchant au hasard , il fut étonné de se trouver au milieu de la foule qu'un rayon de soleil avait amenée dans le jardin des Tuileries ; il s'enfonça dans les allées les moins fréquentées, pour se livrer sans distraction aux différentes émotions que celte journée avait fait naître dans son âme. Tout à coup la voix de deux hommes qui causaient vivement près de lui vint le tirer de sa rêverie; ils s'arrêtèrent surpris , eu l'apercevant, et il reconnut Melcourt et Sénanges. A son aspect, leur conversation cessa ; mais il remarqua des signes d'impatience sur le visage de Sénanges, et un mécontentement visible sur les traits de Melcourt. Peu après, il resta seul avec ce dernier, il lui remit la lettre qu'il venait d'écrire, en le suppliant de joindre ses prières aux siennes, pour que le seul bonheur auquel il piit prétendre, celui d'embrasser un père, ne lui fût pas refusé.
Quelques jours après, une lettre d'une écriture inconnue et qui paraissait avoir été déguisée avec soin, fut remise à Arthur; c'était la réponse qu'il attendait si impatiemment.
« L'ami qui veille sur vous, Arthur, m'a donné votre lettre , et ses instances se sont unies aux vôtres pour exiger de moi ce que je ne puis accorder. L'intérêt que je prends à vous m'engage à vous répondre moi-même, et cet intérêt est sincère, n'en douiez point. Vous ne m'êtes pas inconnu , je vous ai vu souvent, et le calme -de votre physionomie, la froide sévérité de vos manières , les succès brillants que vous avez obtenus dans vos études, devaient me faire croire que votre esprit sage voyait les choses avec plus de justesse que votre lettre ne semble l'annoncer; mais votre jeunesse, l'émotion que vous avez ressentie en apprenant le secret de votre naissance, la lettre de votre malheureuse mère, peuvent être des excuses pour l'exagération romanesque que je blâme dans vos expressions.
» Si , comme je le pense, vous êtes sincère maintenant dans l'intention que vous annoncez de ne point exiger que le nom de votre père soit révélé a d'autres qu'à vous , que gagneriez-vous 'a une connaissance qui pourrait compromettre son secret
sans aucun avantage pour vous? Qui m'assurerait d'ailleurs que , vos idées changeant avec les années, vous ne viendriez pas un jour réclamer un titre qui ne peut vous appartenir? S'il est vrai que vous soyez disposé à aimer votre père , à contribuer à son bonheur , vous renoncerez à un désir qui ne pourrait que le troubler.
» Vous jouirez d'une fortune suffisante pour vivre agréablement dans le monde; vous pouvez l'accepter sans crainte, je suis assez riche pour n'être pas gêné par ce que je fais pour vous. Les scrupules qui vous engageraient à persévérer dans un refus ridicule ne sauraient entrer dans l'esprit d'un homme raisonnable. Je compte, d'ici a peu de temps, vous assurer celte fortune d'une manière tout-a-fait indépendante ; et, jointe à ce que vous devez attendre de la carrière que vous suivrez, elle vous mettra à même de vous marier convenablement. Car cette folie de jeune homme, qui vous porte à croire qu'il n'est qu'une femme que vous puissiez aimer, est au nombre de ces chimères qu'il ne faut pas même se donner la peine de combattre par des raisons : vous serez le premier à vous en étonner avant peu.
» Je pense que vous ferez bien de songer de bonne heure au mariage; vous formerez ainsi des liens de famille auxquels vous devrez des jouissansances intérieures et paisibles, qui me paraissent convenir à votre caractère sérieux et au peu de goût que vous témoignez pour les plaisirs de votre âge.
» Soyez sûr que je veillerai constamment à votre bonheur par l'intermédiaire de l'ami qui veut bien vous accorder une affection toute paternelle, dont j'espère que vous ne cesserez jamais de vous rendre digne. »