‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 540 sur 560 · LE RAOUT · texte numérisé non relu

LE RAOUT

On était a la lln'de l'hiver, et chaque jour amenait une fête nouvelle. Semblables au bal dont nous avons rendu compte, toutes ces brillantes assemblées avaient donné lieu sans doute à de nouvelles

L HOMME DU MONDE

espérances et à de nouveaux regrets. Emma avait paru h plusieurs de ces fôtes, et presque toujours un sentiment pénible succédait à la joie qui accompagnait l'annonce d'un bal ; elle s'en étonnait : son jeune cœur ne pouvait en deviner la cause.

Parmi les réunions auxquelles madame de Terny n'avait pas jugé convenable delà conduire, une des plus remarquables avait eu lieu chez la vicomtesse d'Olban. On aurait pu s'étonner d'y voir tout ce que la société a de plus distingué; car la réputation de la vicomtesse, le mépris que les femmes affectaient d'attacher à son nom, la sévérité dont elles faisaient parade quand l'indulgence d'un ami cherchait à excuser ses torts, auraient dû faire supposer que son invitation serait rejetce par le plus grand nombre. Mais madame d'Olban était riche, ses bals étaient magnifiques : son opulence couvrait bien des çLoses. Sans fortune, elle eût été repoussée. Le monde est souvent plus sévère pour l'indigence que pour le vice. Que de fois l'orgueil dédaigneux des grands a fait a la richesse le sacrifice d'une impertinence dont ils auraient accablé le mérite obscur! Que de fois on les a vus solliciter l'avantage d'être invités chez des gens qui n'avaient, pour échapper h leurs dédains, qu'une fortune dont la source n'était pas toujours honorable! Que de fois enfin on a pu entendre l'équivalent de cette conversation qui se tenait a haute voix dans un des salons de madame d'Olban!

— Que pensez-vous de M. de N...? disait un liomme ÛJjé à une femme placée près de lui. Ce n'est pas grand' chose?

— Je le crois un galant homme, répondit-elle : il a cinquante mille livres de rentes.

— Cinquante mille livres de rentes! reprit un troisième interlocuteur; il en a plus de cent!

— C'est un homme fort estimable, dit la dame.

— J'ai la preuve certaine, ajouta quoiqu'un qui prêtait l'oreille à la conversation, que M. de N... a deux cent mille livres de rentes.

— C'est le plus honnête homme du monde ! Madame d'Olban, toujours triste et rêveuse, eût

été peu disposée à donner des fêtes, si elle n'y eût trouvé un moyen d'attirer Sénangcs et de ne point paraître délaissée à ses yeux. Elle ne se trompait point sur les motifs qui entraînaient la foule chez die ; seulement elle désirait que Sénanges s'y trompât; elle employait pour le ramener tous les soins que l'amour malheureux inspire, et qui, presque toujours, restent sans succès,

La duchesse de Rosbel, nécessairement invitée à toutes les réunions brillantes, avait plus d'une fois satisfait sa coquetterie aux dépens du cœur de la vicomtesse, en usant devant elle du pouvoir qu'elle exerçait sur Sénangcs; mais, quoique madame d'Olban souffrît de ces triomphes, ce n'était pas le sentiment qu'éprouvait le comte auprès de la <iuchesse qu'elle eût voulu faire naître dans son âme : elle lisait au fond de leurs co?urs, et voyait que l'amour entrait pour bien peu dans leur liaison; aussi espérail-clle toujours que le plaisir d'être aimé véritablement lui rendrait Sénangcs, et que l'amour l'emporterait enfin sur la vanité.

La foule se pressait dans les salons, et présentait cette variété de personnages, de rangs et d'opinions qu'on rencontre partout maintenant , dès que la réunion est nombreuse. L'orateur qui vient de défendre avec talent les nouvelles institutions reroit les félicitations de la plus grande partie de la société, à côlé de l'orateur qui les a coml)attues. Sénanges sait dire a chacun d'eux ce qui lui doit être agréable, sans se prononcer positivement, et sans se livrer pourtant a cette flatterie complaisante qui , en cherchant à plaire à tous les partis, nuit à l'homme qui l'emploie , et enlève touîe dignité a son caractère.

Sénanges a l'esprit le plus adroit, et il n'attache d'importance qu'à ce qui le touche personnellement : son égoisme est la seule chose où il soit de bonne foi; mais il sait le déguiser sous les formes les plus aimables. Un député de l'extrême droite vient de lui rappeler qu'il est attendu le lendemain à une fête somptueuse où l'honorable représentant des intérêts publics doit réunir quatre ou cinq cents amis. Sénanges sourit; car, le matin même, un discours véhément du député nous annonce que la France est dans le plus grand péril ; que la misère accable le peuple; que la monarchie est sur le point de succomber, et que ses défenseurs n'auront bientôt plus que le choix entre l'exil et la mort. Son éloquence, ajoutant une force nouvelle a ses prédictions alarmantes, a glacé de crainte quelques royalistes retirés du monde, et ira jeter l'épouvante au fond de quelque province éloignée. Déjà un vieux rentier a cru devoir, dans des circonslances si fâcheuses, conlreraander le dîner annuel qu'il donnait a une douzaine d'amis; et, plus loin, quelques jeunes filles, qui brûlaient de saisir une occasion d'amusement peu fré(]uente pour elles, ont vu remettre îi dos temps plus heureux le polit bal do famille qui leur éiait promis. Mais le bal du députe sera majiii-

l)9Cy

i;homme du monde.

(ique. Sénaugcs ne s'clonne point, car il connaît les hommes depuis longtemps; il ne s'afflige pas, car cela ne touche en rien h ses inlérêls; il sourit, car il se moque à la fois et de ceux qui trompent et de ceux qui sont trompés.

Parmi les femmes que la sévérité de leurs principes semblerait devoir éloigner de madame d'Olban, on remarque madame de .... Peut-être son goût récent pour le prosélytisme la conduit- il dans ce monde, où son maintien réservé attire l'attention générale. Elle est tellement loin de cet enthousiasme brillant, de ce génie si naturel et pourtant si élevé qui jadis illustra le nom de sa mère, qn'on pourrait croire qu'elle cherche la célébrité dans ce contraste frappant, si l'on ne savait qu'elle ne doit qu'à la nature ce qui dislingue son caractère. Des hommes instruits, occupés des arts et des lettres , forment sa société habituelle. Partisans zélés des compositions étrangères, ils ne seront pas accusés d'être aveuglés par l'amour de la patrie dans les jugements qu'ils portent sur la littérature. On leur reprocherait avec plus de raison peut-être de mettre toujours la vérité a la place de l'imagination, de substituer sans cesse le raisonnement à l'enthousiasme. Ils semblent oublier que les Muses sont femmes, et qu'on leur ôte leur plus grand charme en les dépouillant de leurs grâces.

Dans un des salons, quelques vieilles femmes tentaient d'attirer vers elles une attention qui pourtant ne pouvait pas tourner à leur avantage : les unes vantaient l'ancienneté de leur noblesse, qui remonterait déjà fort loin quand elle ne daterait que de l'époque de leur naissance ; mais leurs vaines prétentions ne trouvent plus de quoi se satisfaire.

D'autres tâchent de ressaisir l'empire que les années ont emporté; et, au lieu d'employer le langage conciliant qui seul doit sortir de la bouche d'une femme, elles flattent les passions politiques, et animent les partis dans l'espoir d'y jouer un rôle important; mais elles ne mènent tout au plus que quelques coteries obscures.

— Ma chère, disait l'une d'elles, parlant sans doute de quelque société littéraire, avez-vous entendu le nouveau professeur? Vingt-quatre ans tout au plus! Quel talent! Des yeux superbes! .le ne manquerais pas une de ses leçons pour tout au monde. Je crois que c'est sur l'astronomie ou sur la physiologie qu'il a parlé v'^ndrcdi dornier, je ne me rappelb^ pas bien an juste; mais c'était admi-

rable! Des cils, des sourcils et des cheveux du plus beau noir ! une expression !

— Ah! madame, dit une autre femme qui l.uicc de temps en temps dans le monde des opusciilos de sa façon, cela n'est rien, en comparaison du professeur d'anatomie! Une taille de cinq pieds sept pouces, des favoris magnifiques, et le plus joli tilbury!... Des envieux prétendent que, lors de son examen, il ne put répondre aux questions les plus simples; mais cela ne peut pas être : il s'exprime avec grâce, a une tournure délicieuse, et d'ailleurs le voilà professeur ! Il n'y a rien à répondre à cela. »

Quelques autres femmes âgées, qui n'ont pas le goût du jeu, et se plaisent à une conversation dont l'esprit et la bonté font tous les frais , se sont retirée, dans l'élégante bibliothèque de madame d'Olbar, située a l'extrémité des vastes salons qu'elle a livrés à la foule réunie chez elle. Là, suivant l'usage^ des tables chargées de gravures, de dessins et de nombreux album qu'ont enrichis, et le talent des poètes les plus distingués de notre époque, et les légères esquisses de nos premiers peintres, appellent et satisfont les regards. Sur des guéridons et des consoles sont entassés sans choix et sans symétrie d'innombrables objets, soit antiques, soit modernes, en bronze, en albâtre, en cuivre ou en marbre : à côté d'une petite figure grecque récemment découverte dans les fouilles de Milo, un grotesque Chinois balance perpétuellement sa tète chauve ; près d'un vase étrusque on voit une divinité égyptienne, un fétich indien près d'une urne lacrymatoire; car, do nos jours, tous les pays et tous les siècles sont mis à contribution pour donner à la retraite d'une jolie Parisienne l'aspect d'un magasin de curiosités.

Quelques livres sont tirés des rayons de la bibliothèque, comme pour attester qu'ils occupent habituellement les loisirs de la maîtresse de la maison. Mais (ju'on ne s'attende pas à trouver là des compositions frivoles : les œuvres de Burke, la Philosophie de Kant , la traduction de Platou par M. Cousin , les Esquisses de pliUosoph'ie morale de Dugald Slewart, transportées dans notre langue par M. T. Jouffroy, les Vieilles Chronuines publiées par M. Buchon, le nouvel ouvrage du savant M. Dupin , tels sont les livres que la mode place aujourd'hui chez une jeune femme. On n'est pas bien sûr qu'elle n'en lise pas d'autres, mais il est certain qu'elle ne montre (|ue ceux-là.

C'est dans ce sanctuaire dos sciences, des lettres et des arts que les femmes dont nous avons parlé

L HOMME \)\J MONDK.

plus haut attirent près d'elles , malgré leur âge , des jeunes gens, qui leur doivent de piquantes anecdoles sur le passé, et de fines observations sur le présent. Madame de'Terny est de ce n<inil)re. Elle est si bonne, qu'il ne lui serait pas nécessaire d'avoir (le l'esprit pour plaire ; elle est si spirituelle , qu'on lui partionnerait de n'être pas bonne. Aimée générdlement, elle obtient cette considération, qui serait plus souvent le jiartagc des femmes âgées, si les années de leur jeunesse n'étaient pas uniquement consacrées a des futilités qui leur ôlent la faculté de penser avec justesse, et d'acquérir, en cultivant leur esprit , les moyens de soutenir une conversalion assez intéressante pour suppléer à la beauté. Quand les yeux ne peuvent plus être charmés, le jugement qu'on porte sur ce que disent les femmes devient plus sévère; il faut alors que leur esprit s'enrichisse de tout ce que leur figure a perdu.

Pendant que madame de Terny répand ainsi autour d'elle les charmes de son esprit et de sa gaîté, une femme, dont le costume, malgré son éclatante richesse , présente une sorte de disparate avec l'élégance des autres toilettes, s'approche de la marquise.

fl — Quoi! vous à Paris, madame? s'écrie cette dernière.

— Mon Dieu, oui! Après trente ans d'absence et malgré la ferme résolution de ne plus revenir en cett3 ville, m'y voici pourtant.

— Et quel motif vous a fait manquer a votre ferment?

— Vous savez que mon mari, M. de Corvillac, mourut dans l'émigration : je viens ici réclamer ma part des indemnités qu'on veut bien enfin nous accorder. Arrivée depuis trois jours, je n'ai pu voir encore que des bureaux et des commis. Étrangère au milieu de cette nombreuse assemblée, où m'a conduite une de mes parentes, je suis heureuse de vous rencontrer, ma chère marquise. Vous serez assez bonne pour m'apprendre avec qui je me trouve ici. Et d'abord voyez-vous la, près de la porte, cet homme vêtu d'un uniforme écarlate? Il est l'objet de tant d'égards , de tant d'hommages , qu'il a vivement piqué ma curiosité. C'est sans doute un général étranger? »

Madame de Terny ne put réprimer un sourire.

<« — Ce prétendu général, répondit-elle, n'a jamais paru sur les champs de bataille; mais il n'en lait pas moins mouvoir h sou gré une foule d'hoinqies sur lesquels sa volonté est si puissante, qu'on

doit lui pardonner l'idée qui' a conçue de son importance politique. Il commande auï événements; il fait le destin des empires, il s'étonne quand les souverains osent prendre une détermination sans le consulter ; et naguère, apprenant que l'empereur Don Pedro donnait une charte "a ics sujets, il s'écria • « Si j'avais été la ! »

— Quel est donc ce personnage? A quelle nation appartient-il?

— Comment! vous ne devinez pas? Jl réalise aujourd'hui la prédiction du prophète dans Albalie :

Lève, Jérusalem , lève ta télé altière : Les rois des nations , devant toi proslerués , De tes pieds baisent la pous&ière !

— Ah! je comprends, c'est le fameux baron!

— Qui n'est pa:; le premier baron chrétien. Ici V0!!s pouvez apercevoir un éloquent professeur de belles lettres; près de lui est un avocat célèbre, que ses talents ont porté à la chambre élective; cet homme qui cause avec le duc de L... est le plu? illjstre de nos peintres d'histoire; et je vois s'approcher le plus riche et le plus habile de nos manufacturiers, dont les utiles travaux ont si puissam-

I ment contribué au développement comme a la gloire

de l'industrie française.

! — Quoi! tous ces gens-Pa chez la vicomtesse

; d'Olban! En vérité! je ne reconnais plus la bonne

I compagnie. De notre temps, on ne voyait rien de

pareil. J'ai raison de le répéter tous les jours, la

révolution n'est pas encore finie.

— Pienez garde, madame, avec de semblables I idées on pou irait la recommencer! »

I La dame, a ce mot, s'éloigna brusquement, et, pendant toute la soirée, elle parut éviter la marquise.

Sénanges , eu enliant, a remarqué près de ma-

I dame de Rosbcl un jeune Anglais que ses chevaux , un duel et deux aventures d'éclat ont mis un moment en évidence, et c|ui voudrait peut-cire con-

; stater ses droits au titre d'homme h la mode en enlevant 'a SéuiMiges la plus brillante de ses conquêtes.

j Mais ce dernier l'a deviné, et ses projets ne s'ac-

j compliront pas. L'expression maligne de la figure du CDmIe, lorsqu'il salue la duchesse, semble lui dire (|u'il ne craint point son rival. Témoigner la confiance en soi-même est souvent une garantie du succès; annoncer ([iicliiucs <r;iinlos ol presque, en pareil cas , avoi;oi son infiMionlé. Madame do Hosbel cède encore "a riiillucnce de Sénanges; et, bien que

LHOMME DU MONDE

sa coquetterie lui fasse chercher a multiplier ses triomphes, le comte sait adroitement la contraindre a laisser paraître aux yeux du public la préférence qu'elle lui accorde.

Les agaceries de la jolie madame Dcrbain ne lui arrachent que des marques d'attention assez rares; la triste vicomtesse d'Olban n'en obtient pas davantage. Le soin qu'elle prend de lui plaire n'a point échappé à la vanité de Sénanges ; mais il ne veut pas l'attribuer a cet amour passionné qui remplit le cœur de madame d'Olban. Il veut se persuader, an contraire, que son amour-propre seul la dirige dans ce qu'elle fait pour l'attirer près d'elle : il tâche au moins de le croire pour diminuer ses torts. Si son orgueil n'a rien a gagner a ce qu'on le suppose occupé de madame d'Olban, il est cependant bien aise qu'on s'aperçoive de l'amour qu'il lui inspire. Aussi, dans les courts instants où il s'approche d'elle, ses manières sont assez affectueuses pour qu'elle puisse nourrir des espérances qu'il est décidé a ne jamais réaliser.

Scnanges reste peu de temps près de madame de Terny ; car il ne trouve pas à côté d'elle le nouvel objet de son admiration. Il espère se dédommager de celte privation forcée, en rendant bientôt une visite à la marquise.

Page 1