‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 541 sur 560 · LES DEUX LETTRES · texte numérisé non relu

LES DEUX LETTRES

Dans la matinée du lendemain, le comte de Sénanges se présenta chez madame de ïemy. 11 attendait, dans le salon où un domestique venait de l'introduire, que la marquise, occupée avec un homme d'affaires, fût libre do le recevoir, lorsqu'imc porte ouvorlo lui laissa voir, dans une pièce voisine, la jeune limma plongée dans une rêverie si profonde, qu'elle ne l'iiperçut pas. Une table, sur laquelle Séiiangi'S remarqua un papier couvert d'une écriluro fine, était placée devant elle; mais la plume s'éli'.it cchappre de ses jolis doigts, et sa tcte charni;!.ntc s'api-uyait sur sa main, c-ulour de laquelle S(> JDuaJt.'nt les boucles de sa «.hevelurc blonde. Ses

longs cils voilaient ses regards, et il se mêlait à son expression mélancolique cette surprise naïve qu'exprime si bien cet ouvrage délicieux de notre grand peintre, qui représente Psyché s'étonnant du plaisir inconnu qu'elle éprouve au baiser que l'amour invisible vient de déposer sur son front virginal*.

Sénanges contemple avec ravissement le trouble ingénu d'Emma, qui, sans lever les yeux, soupire et essuie une larme. Ces mots, a peine intelligibles, sortent de sa bouche : « Je n'ai pas de chagrins, et pourtant je ne suis pas heureuse! » Elle se lève, et pousse un cri de surprise en apercevant Sénanges si près d'elle. Sa main se porte précipitamment vers le papier qui est sur la table , et cherche a le dérober aux regards du comte. Elle est prête à fuir; mais il y a quelque chose de si doux et de si gracieux dans la manière dont il la supplie de ne pas s'éloigner, qu'elle essaie de surmonter son embarras, et s'approche de lui.

« — Se peut-il que ma présence vous effraie ainsi? lui dit Sénanges j ai-je donc le malheur de vous déplaire?

— Déplaire!... vous!... répond Emma en rougissant, c'est impossible !

— Emma, reprend-il en serrant sa jolie main qui frémit dans la sienne , pourquoi donc tremblezvous près de moi? »>

Emma ne peut répondre, car elle l'ignore ellemême j mais un regard caressant semble demander grâce : elle craint d'avoir offensé ou afiligé Sénanges. Son innocence ne suppose pas qu'auprès de lui elle puisse avoir d'autre sujet de crainte.

En cet instant, Melcourt et Arthur sont introduits, et le trouble d'Emma n'a point échappé a ce dernier : ses yeux se portent alternativement sur elle et sur Sénanges; et le comte lui-même, malgré son habitude de la dissimulation , a peine à dérober les traces de sou émotion au regard investigateur qui le poursuit.

Sénanges et Arthur s'étaient souvent rencontrés, sans que les occasions fréquentes qu'ils avaient de se voir eussent amené enire eux la moindre intimité. La disproportion d'âge n'eût pas été un motif d'éloignemcnt; car Arthur se plaisait dans la société d'hommes plus âgés que lui , et les recherchait par goûtj et Sc'nanges, au contraire, passait sa vie avec des jeunes gens. La différence de leur caractère

< Tout le inoudc connaît le tableau de l'Amour et Psyché, peint par M. Gérard , et la gravure tp" reproduit cette composi tion cliarinantc.

L HOMME DU MOiNDi:.

s'opposait sans doute a une conliaocc réciproque. La sévérité d'Arthur glaçait la gaieté du comte , qui était presque contraint en sa présence j et la légèreté de Sénanges, la mobilité de ses principes et de son caractère repoussaient l'estime et l'amitié d'Arthur.

Son entrée et celle de Melcourt dans le salon excitèrent chez Sénanges un mouvement d'humeur, qu'il se hâta de cacher, et qui disparut a l'arrivée de madame de ïerny , qu'on n'attendit pas longtemps.

Après quelques moments de conversation, Emma retourna dans son appartement; et Sénanges s'aperçut alors qu'elle avait laissé tomber près du fauteuil sur lequel il était assis ce papier plié qu'elle semblait cacher avec soin. Ne voulant point abandonner à tous les yeux les secrets de la jeune Emma, il s'empara adroitement de ce papier, dans l'intention de le lui rendre; et lorsque, rentré chez lui, il le tira de sa poche, il remarqua qu'une écriture fine en couvrait tellement tous les côtés, que rien ne pouvait, au premier aspect, faire deviner si c'était une lettre et a qui elle s'adressait. Sans qu'il cherchât à lire, son nom, répété plusieurs fois, vint frapper ses regards, et éveilla tellement sa curiosité, qu'il ne put résister au désir de connaître ce qu'Emma pouvait dire de lui. Il vit, dès les premières lignes, que c'était une lettre écrite à madame d'Esparville, fille de madame de Terny, et sa curiosité s'augmenta de cette découverte. Ses yeux restèrent donc attachés presque malgré lui sur ce papier; et, tout en s'accusant de sou indiscrétion, il lut ce qui suit :

LETXnE n'EMMA A MADAME d'eSPARVILLE.

« Le reproche que vous me faites dans votre dernière lettre de manquer de confiance eu vous, ma chère Athénaïs, n'est point fondé. Qui? moi! j'oublierais cette confiance et cette amilié qui, jusqu'à présent, ont fait lo charme de ma vie ! Cela ne se peut pas. Et si , comme vous semblcz le penser, un secret sentiment portait duns mon cœur cette mélancolie que vous croyez remarquer dans mes lettres , vous auriez été la première à qui j'aurais conflé mes chagrins, bien sûre que votre indulgence et vos conseils pourraient seuls les adoucir.

» J'ai été bien touchée du tendre iniérOt que vous me témoignez ; mais, chère amie, j'étais presque effrayée des craintes que vous paraisse/ avoir à mou sujet; et ce n'est qu'après avoir de nouveau

interrogé mon cœur , que je me suis convaincue que la tristesse, dont je ne puis me défendre par moments, n'a point d'autre cause que votre éloignement. C'est avec vous qu'a disparu toute ma joie; car, auprès de vous, mon caractère empruntait sans doute quelque chose de votre gaieté.

» Savez-vous, ma chère Athcoaïs, que, pour répondre à toute vos questions, je viens de faire un véritable examen de conscience? J'ai passé eu revue dans mon esprit tous les jeunes gens qui viennent chez ma mère ( je puis nommer ainsi mu chère bienfaitrice) , tous ceux môme qui, dans les bals où elle m'a conduite, ont paru s'occuper de moi. Eh bien! non-seulement cet examen n'a pas fait hattre mon cœur une seule fois, mais je n'en vois pas un dont je voulusse devenir la femme; ce qui me fait penser que je n'ai pas de vocation pour le mariage, et que mon bonheur sera de consacrer ma vie à ma tendresse pour madame de Terny et a mon amitié pour vous. Je suis persuadée , ma chère amie, que je ne suis pas susceptible d'un autre sentiment que la reconnaissance et l'affection que vous m'inspirez toutes deux, et que je ne puis trouver de plaisir qu'auprès de vous. Ces bals , ces fêtes où je croyais tant m'amuser , sont bien loin de m'avoir rendue plus heureuse! Et cependant, grâce à la bonté de notre mère, j'ai assisté aux plus brillantes; j'étais parée de si jolies loilolles , que je voyais souvent les yeux se tourner vers moi avec l'expression de la bienveillance, et que plusieurs jeunes gens ont paru me trouver très-bien et ont cherché à me faire voir ce qu'ils pensaient de moi; mais tout cela n'a lait aucune impression sur mon cœur, et je suis beaucoup plus contente dans les petites réunions intimes do madame de Terny. Elles sont toujours composées des personnes âgées et sérieuses que vous connaissez; car, depuis votre départ, il n'y a que deux nouvelles personnes admises dans son intimité : M. Arthur T.rémont, pupille du général Melcourt, jeune homme fort distingué à ce que dit son tuteur. Vous l'avez conuu dans son enfance, et je vous ai sonvent entendue parler de lui ; mais il est si grave et si froid que , malgré son âge , il n'a rien d'aimable , et no donne, pas l'envie de causer avec lui. Dans les premiers temps qu'il venait ici, il semblait s'occuper de moi , et je m'imaginai que ce bon M. de Melcourt , <{ui paraît m'aimer beaucoup , me destinait à son élève : heureusement il n'en est rien. M. Arthur est maintenant plus fioid et plus sûieuv avec moi (ju'avic

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toute antre, et j'en suis bien aise! J'aurais vivement regrellé de faire de la peine au général , en refusant un parti qu'il aurait choisi.

» Il nie rcslc à vous parler , ma obère Athénaïs, de l'autre personne qui, depuis votre départ, vient ici fort assidûment, c'est M. le comie deSénanges. Il mérite bien que je vous entretienne de lui avec quelque dolail , et, comme ce n'est pas un jeune homme, et qu'il m'inspire plus de crainte que de tonllance, vous ne m'accuserez pas d'avoir de l'amour pour lui. Je crois, chère amie, qu'il vous est connu ; mais il était absent pendant que nous étions ensemble cet automne, et il n'est revenu a Paris que tlepuis le moment où vous nous avez quittées.

» Sou arrivée occupait tout le monde ; on vanlait son esprit, les connaissances variées qu'il avait acquises dans ses voyages ; son nom était dans toutes les bouches , et je ressentais le plus vif désir de voir un homme qui captivait ainsi l'attention générale. Jo me le représentais grave et sévère comme un savant : quel a donc été mon étonnement en le trouvant plus aimable et plus gai que tous les autres hommes ! Si je n'avais pas été prévenue , je l'aurais cru très-jeune ; car sa figure est charmante, et il ne ressemble en rien aux autres personnes de son âge. Madame de Teruy, h qui j'exprimais ma surprise , m'a dit qu'il était cité pour avoir le meilleur Ion et les meilleures manières parmi les gens de la société la plus distinguée : cela ne m'étonne pas ; tout ce qu'il dit a une grâce si parfaite , que je ne connais personne qui en approche. Sa conversation est si pifjuante , si spirituelle , qu'où ne peut se lasser de l'écouter, et je passerais des heures entières lorsqu'il est Tu sans éprouver un instant d'ennui. Même quand l'entretien roule sur des objets sérieux , il sait le rendre intéressant; mais cette supériorité m'inspire tant de timidité, que je suis toute troublée devant lui; je n'ose exprimer ma pensée; il me semble , lorsqu'il m'adresse la parole , que je n'ai pas assez d'esprit pour lui t épondre ; je me repens presque toujours de c) qii(> j'ai dit, et je crois sentir que je pouvais dire mieux : il a le droit d'être si difficile! (Cependant, (juand il me parle, son expression est toujours bicn\ 'illaiile ; je soupronne qu'il a devine mon emharrî'.s , et que sa bonté voudrait m'encoulager. Mais je suis niccontente de moi , convaincue qu'il ne me traite ainsi que parce qu'il me regarde comme un enfa;it dont on ne doit pas encore atten-

dre une conversation raisonnable. Il est vrai qu'il a plus de quarante ans, à ce qu'on dit , et qu'il ne doit pas faire grand cas de l'esprit d'une fille de seize. Je suis fâchée d'en avoir encore moins avec lui qu'avec tout autre , et je soupçonne que M. de Wolf s'en est aperçu ; il sourit malignement en me regardant lorsque M. de Sénangcs est près de nous. Je n'aime pas ce M. de Wolf: croiriez-vous qu'il cherche quelquefois a tourner M. de Sénanges en ridicule? H en parle souvent, et je pense qu'il est jaloux de ce que tout le monde le vante et s'occupe de lui ; il dit à ce sujet des choses que je ne comprends pas toujours ; puis il parle bas , et je suis sûre que c'est pour médire de M. de Sénanges ; car madame de Terny prétend alors que ce qu'il raconte n'est pas vrai , qu'il a tort de répéter tout cela ! Cependant il faut que ce ne soient pas des choses bien graves, puisqu'elle sourit, et que M. de Wolf rit de tout son cœur; je voudrais bien savoir ce qu'il peut dire ainsi tout bas.

» De toutes les femmes qui viennent chez notre mère, celle qui passe pour la plus aimable, c'est, comme vous savez, madame de Rosbel. Qu'elle est heureuse! Rien ne l'iutimide, et près de M. de Sénanges , elle cause avec une vivacité plus brillante encore. Il est souvent a son côté. Que je voudrais avoir son esprit ! C'est sans doute parce que je sens mieux auprès d'elle tout ce qui me manque pour être aimable , que je suis triste quand elle est la, et que je la vois arriver avec peine. C'est mal , je le sens , de lui en vouloir pour cela ; mais j'ai beau faire pour essayer de vaincre ce mauvais sentiment^ je ne saurais lavoir avec plaisir.

» J'ai toujours beaucoup d'amitié pour M. de Melcourt : il est si bon I C'est lui qui , en l'absence de M. de Sénanges, le défend quand le baron l'attaque ; ce bon général est l'homme que j'aime le mieux! II est Irès-lié avec M. de Sénanges; ils se voient tous les jours.

t) Madame de Terny m'a donné un fameux maîfrede harpe, qui trouvequejefaisdegrands progrès: eh bien! l'autre jour, M. de Sénanges entra au moment où je chantais en m'accompagnant, près de notre mère; il me fut impossible de continuer, tant ma voix tremblait! J'ai boudé ma harpe pendant trois jours. Je veux pourtant me guérir de celte sotte timidité, et j'étudie avec soin un morceau que je jouerai devant lui ; ma mère le désire. Klle veut aussi que je lui fasse voir un dessin auquel je travaille; vous savez que M. de Sénanges est

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grand coûnaisseur; aussi, du moment où j'ai su qu'il le verrait, mon dessin m'a paru si mal, <jue je me suis levée de grand malin pour le recommencer et lâcher de le l'aire mieux.

1) Vous voyez, ma clière Alliénaïs, que je n'ai rien de remarquable a vous annoncer. Ma lettre serait plus intéressante si j'avais ;i vous raconter l'amour de quelque beau jeune homme , les bals où il m'aurait fait danser, ses soins, sa jalousie; enlin, tout ce qu'on dit que l'amour fait éprouver : mais rien de tout cela ! Quand arrive la nouvelle d'un bal , je suis d'abord enchantée ; et, lorsque je me suis occupée de ma toilclte, il me semble, en consuKanl mon miroir, qu'on me trouvera bien, et que je vais beaucoup m'amuser.

» En effet, dès que j'entre, on m'invite à danser avec tant d'empressement que je ne manque jamais une contredanse : mais je crois que c'est la danse que je n'aime pas , parce qu'elle m'impose l'obligation de quitter ma mère et nos amis qui sont près d'elle. Une heure ne s'est pas écoulée depuis que je suis au bal , que je m'y ennuie beaucoup. M . de Séuauges , qui ne danse point, ne m'adresse la parole qu'en me saluant lorsqu'il arrive. Il vient bien , plusieurs fois dans la soirée , causer avec madame de Terny ; mais il connaît tant de monde, qu'il parle a toutes les femmes, et surtout aux plus jolies. Madame de Kosbel est , à ce litre, celle à qui il consacre le plus de temps ; elle est toujours mise avec une si grande élégance, ses parures sont si riches , ses diamants si magnifiques, tout cela est arrangé avec tant de grâce , et la rend si jolie , qu'il me semble que , près d'elle, je dois paraître bien mal ! D'ailleurs, elle cause avec tant de d'esprit etgaîté, qu'il n'est pas étonnant que M. de Sénanges trouve plus de plaisir dans sa conversation que dans la mienne! Près de lui je suis si timide, que je ne sais répondre que oui ou non, et encore ces monosyllabes ne sont-ils pas toujours placés à propos! Cela m'attriste : je ne suis pourtant pas coquette! Madame de Kosbel pourrait être admirée par tous les autres hommes , que je ne lui envierais passes succès. Décidément, je n'aime pas le monde, et si... »

La lettre finissait là ; lùnma n'avait pu achever ; mais elle en avait dit assez pour apprendre a Sénanges le secret qu'elle ignorait encore elle-mt^me. 11 avait lu dans ce cœur ingénu, et il trouvait un charme délicieux dans les expressions qui peignaient cet amour naïf dont il était l'objet, et qui remplissait l'âme d'Emma sans qu'elle s'en doutai.

Le comte avait été fiappé de sa beauté dès le premier instant <|u'il l'avait vue; mais, en cherchant les occasions de la retrouver, il n'avait fait que céder à l'attrait qui rentrainait vers elle, sans se rendre compte des espérances ou des projets qu'il pouvait former. Les douces émotions que la lettre d'Emma avait fait naître, le troublèrent un instant; il crut sentir son âme blasée sortir de la froide insouciance qui lui était habituelle, et peut-être, sans sa longue expérience, il cùl pris pour de l'amour cet espoir du plaisir qui faisait battre son co'ur.

Mais Sénanges s'arrêta tout à coup à cette pensée que, si le monde semble applaudir aux succès de l'homme dont l'adresse parvient a triompher de la vertu des femmes, il défend l'innocence des jeunes Mlles en flétrissant leur séducteur. Qui est Emma? La pupille , et , sans doute , la parente de madame de Terny : lenantà une famille ancienne, riche et puissante, elle doit être, par sa position, à l'abri des séductions de Sénanges! Mais il est libre, sa famille va s'éteindre en lui ; on le presse de se marier, celte alliance doit être convenable, elle sera peut-être avantageuse!... Belle, aimable et riche, tout à l'amour qu'il lui inspire, que peut-il désirer de plus dans la femme qu'il choisira?... « Nous verrons , » dit-il , en serrant la lettre (ju'il se décide h ne point rendre, car il ne faut pas qu'Athéiiaïs la reçoive , et puisse éclairer Emma sur le véritable état de son cœur. 11 se propose donc de prendre les renseignements nécessaires: et, tout en rêvant à ces grands yeux bleus , si doux, a ces belles boucles de cheveux blonds , a ce visage charmant , a ces grâces ingénues , et a cet amour si naïf, il se rend à l'Opéra, dans la loge de madame de Rosbel, où il est attendu.

A peine était-il arrivé, qu'il apcri ut madame de Terny et la jeune Emma; et, voulant proûter de cette occasion d'apprendre qui elle était , il mil la conversation sur ce sujet.

— Celle charmante enfant , dit madame de Kosbel , est orpheline ; elle fut élevée par la marquise, comme si elle eût été sn file; elle lui donne ce titre, maisjelacrois sa nièce. Une sœur de madame de Terny, morte jeune, laissa deux filles. Si ma conjecture est fondée, la fortune d'I'^mma doit être considérable, et l'on va se disputer un si brillant parti.

Le baron de Wolf. (|ui enlra dans la loço , interrompit madame de Kosbel ; bientôt , les per-

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sonnes connues qui garnissaient la salle , devinrent tour à tour le sujet de remarques plus ou moins justes, mais toutes piquantes et spirituelles. Les ridicules prétentions , les inconséquences , les travers de l'amour-propre , les secrets du cœur furent dévoilés avec celte malice aimable qui n'admet jamais l'aigreur, cette plaisanterie de bon goût qui sait s'arrêter au moment où elle ressemblerait à la méchanceté. L'Opéra était la seule chose dont personne ne s'occupât.

La vicomtesse d'Olban était a peine entrée que l'attention générale se tourna vers elle.

— Il paraît, dit M. de Wolf, que l'ambition satisfaite ne console point de l'amour malheureux ! Madame d'Olban a l'air encore plus triste aujourd'hui qu'à l'ordinaire. Voyez pourtant la foule se presser dans sa loge! Elle ne manquera pas d'adorateurs.

— Qu'est-il donc arrivé ? demanda madame de Rosbel.

— Comment! ignorez-vous la nouvelle? tout Paris la sait aujourd'hui, et demain elle sera dans le Moniteur. Deux ministres ont rendu leur portefeuille ; l'oncle de madame d'Olban a celui des affaires étrangères, et deux ambassades sont vacantes.

— Je ne m'étonne plus alors I On sait quel empire la nièce a sur l'oncle.

— Oui, reprit M. de Wolf; quoiqu'il ait partagé avec beaucoup d'autres le bonheur de lui plaire , il lui doit de la reconnaissance : si peu de jolies femmes seraient du goût de la vicomtesse! Pour elle, il est vrai, le mérite n'est pas grand , et dans le nombre... Au reste, ajouta-t-il , je suis loin de critiquer toujours le goût de madame d'Olban; quelquefois elle a bien choisi !

Et son regard malicieux se portait sur Sénanges, qui sourit et essaya de détourner la conversation.

Il parvint enfin à appeler l'attention sur d'autres sujets où son esprit se montra avec toute la grâce et toute la supériorité qui lui étaient naturelles : jamais il ne trouva avec tant d'adresse dos choses flatteuses pour madame de Rosbel. Au milieu d'une conversation générale, personne ne sait mieux que Sénanges faire arriver h la femme dont il s'occupe ces mots qui ont d'autant plus de charme, que, faisant allusion a de tendres souvenirs connus d'elle seule, ils ne peuvent cire compris que par elle, et semblent un langage inventé par l'amour pour répéter que l'on s'aime au milieu deS indilfércnts. Le

cœur a quelquefois beaucoup d'esprit ; mais aussi l'esprit parvient souvent à imiter le langage du cœur; Sénanges, s'il ne sait aimer, sait au moins très-bien dire qu'il aime.

Jamais il ne fut plus aimable pour la duchesse : c'est qu'il veut lui cacher qu'il y a dans la salle quelqu'un qui l'intéresse véritablement : il veut surtout que son amour-propre satisfait lui pardonne, car il cherche un moment favorable pour quitter sa place. En effet , l'acte fini, quelques hommes de la connaissance de madame de Rosbel s'empressent autour d'elle ; et Sénanges profite de cet instant pour sortir de la loge. Celle de madame de Terny est a l'avant-scène; en restant dans le fond, il ne sera vu de personne. Sénanges l'a remarqué, et bientôt il s'est emparé de la place qu'il désirait.

Mais il a trouve Melcourtet Arthur près d'Emma, et la présence de ce dernier ne semble point lui être agréable. L'attention inquiète d'Arthur , dès que Sénanges s'approche d'Emma , a été remarquée par le comte. La contrariété qu'il en éprouve n'est pas le seul sentiment que l'aspect de ce jeune homme éveille dans son cœur. Sa figure exprime une émotion indéfinissable, qui pourrait paraître étrange îi ceux qui savent combien il est maître de lui : Melcourt pourtant la voit sans étonnement, et l'on dirait seulement qu'il veut le dérober a Arthur , car il cherche à l'éloigner , mais sans succès , et il faut se résigner 'a le voir garder dans le fond de la loge une place où aucun des mouvements de Sénanges ne lui peut échapper.

Après quelques instants , le comte sembla l'avoir oublié. La douce Emma, qui, jusqu'à ce moment , avaitdonné toute son attention au spectacle, devient indifférente a ce qui l'entoure , pour ne plus voir que Séuaugesexclusivement occupé d'elle. Cellefois peutêtre l'intérêt du comte n'était pas feint ; la jeunesse, la beauté , l'amour et l'innocence réunissaient toute leur magie dans cet objet charmant. Les doux regards d'Emma enchantaient Sénanges ; ses expressions en devenaient plus tendres , et l'émotion qu'il paraissait éprouver se communiquait au cœur de la jeune fille. Pour tous deux les heures du spectacle s'écoulèrent rapidement; ils s'étonnèrent quand il fallut se séparer. Madame de Rosbel élaitsorlie avant la fin , persuadée que , depuis longtemps , Sénanges n'était plus dans la salle.

Madame de Terny était la seule qui eût songe au spectacle , et elle ne s'était point aperçue de ce qui se passait autour d'elle. Elle n'avait pas vu les

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grands yeux bleus d'Kmma constamment attaches sur le comte, et les paroles qui avaient retenti dans le cœur de la jeune tille avaient été prononcées si bas par Sénangcs , que lu marquise n'avait pu les entendre.

Melcourt avait plus d'une fois tourné ses regards vers Arthur avec inquiétude , cherchant à deviner sa pensée, et il ne pouvait douter que des sentiments divers n'eussent trouble son cœur; car sa figure avait bien souvent exprimé des douleurs secrètes , qu'il s'efforçait de cacher; et Melcourt lui-mcme avait peine à dissimuler une impression de tristesse.

Lorsqu'on se sépara , madame de Torny engagea à dîner pour le lendemain les personnes qui étaient avec elle dans la loge ; Emma l'en remercia par une caresse, et avant de rentrer dans son appartement, elle l'embrassa plus tendrement encore qu'à l'ordinaire.

Elle dormit peu, et le lendemain madame de Tcrny lui ayant fait demander la lettre qu'elle avait écrite à madame d'Esparville , pour la joindre à d'autres objets qu'elle envoyait à sa fille , Emma , après l'avoir inutilementcherchée, se décida a tracer le billet suivant :

« Ma chère Athénaïs ,

<( Je n'ai que le temps de vous adresser deux » mots ce matin, et ce n'est pourtant pas ma faute » si vous ne recevez pas une longue lettre ; je vous I) avais écrit hier, mais quelqu'un qui entra me I) força de quitter précipitamment la plume et de » me rendre au salon, où je portai ma lettre : je » n'ai pu la retrouver aujourd'hui. Ce qui me con- » sole de cet accident , c'est que j'élais dans une fâ- I) cheusc disposition d'esprit lorsque je l'écrivis : je ») vous disais qu'aucun des amusements du mondcne » m'avait donné le plaisir auquel je m'attendais, et » que je portais partout une vague tristesse dont ») je ne pouvais me défendre. C'était un moment » de mélancolie , et elle s'est entièrement dissipée I) dans la soirée.

» Je suis allée à l'Opéra pour le première fois; » que c'est beau ! Rien ne m'a jamais causé autant » de plaisir : l'ensemble de tout cela m'a paru une » chose divine, et les instants que nous y avens » passés sont les plus délicieux qui se soient écoulés » pour moi. J'éprouve encore un senlimcnt de joie » inléricurc que je ne puis définir. Non , ma chère

Athénais, je n'ai pas de chagrin , aucune peine secrète ne me poursuit; au contraire! depuis hier j'ai examiné mon cour pour vous dire ce qui s'y passe; et je me suis répété cent fois : Je suis heureuse ! Je n'ai rien li désirer , et je ne changerais pas mon sort contre le sort le plus brillant et le plus envié, moi, pauvre orpheline, qui dois tout "a noire mère et a sa tendresse. » Mais adieu, on me presse; adieu donc, ma bonne amie, ma sœur chérie. »

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lUVALITJi.

En sortant de l'Opéra, Melcourt et Arthur se rendirent ensemble a l'hôtel du général, où ce dernier habitait; pas un seul mot durant le trajet ne vint rompre le silence. Arthur était plongé dans une rêverie si profonde , qu'il ne s'apercevait pas que la voiture arrêtée dans la cour, la portière ouverte , le laquais qui l'attendait, et le général déjà descendu , l'avertissaient de faire enfin trêve a ses réflexions. Sans rien voir , sans rien entendre , il descendit machinalement, suivit Melcourt dans son appartement , et se disposait à se retirer dans le sien sans prononcer une seule parole, lorsque le général s'écria avec force : « Arthur , me quittezvous ainsi? )) Il parut sortir d'un songe, regarda autour de lui avec surprise ; puis , levant enlin ses yeux sur Melcourt : « Pardonnez, dit-il , ma faible raison m'abandonne , je ne suis plus à moi !

— Arthur, sont-ce la vos promesses? Ai-je perdu tous mes droits sur votre cœur ? Accusez-vous de vos chagrins celui qui les partage?

— Mon ami, mon seul ami, je n'ai que vous sur la terre; tous les cœurs sont fermés au malheureux Arihur.

— Ne le croKz pas, mon enfant! personne pentêlre n'éprouvera pour vous un attachement aussi tendre que celui que vous m'inspirez depuis votre enfance ; mais vous avez des amis, mais votre père n'est pas indifférent à votre sort, et si sa lettre a dû

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vous faire penser qu'il ne pouvait maintenant céder à vos désirs, elle ne doit pas cependant vous enlever toute espérance. Votre |)ère est jeune encore ; homme du monde et peut-être ambitieux , le secret de votre naissance dévoilé nuirait a ses succès et a ses desseins. S'il a quelques faiblesses, même quelques torts, pardonnez, Arthur! l'âge, la réflexion , lui feront sentir le prix d'un cœur comme le vôtre , et je ne désespère pas de conduire un jour un llls respectueux dans les bras d'un tendre père. »

Arthur , d'abord attentif, les yeux fixés sur Melcourt, écoutait avidement ses paroles, mais, sans doute préoccupé de quelque autre image, il détourna bientôt ses regards, et il sembla retombé dans la rêverie h laquelle l'avait arraché la voix de sou ami. Interrompant Melcourt, il prit vivement sa main , et la serrant avec un mouvement convulsif : « Il l'aime , » s'écria-t-il ! Melcourt , étonné , le regarda, et son regard demandait l'explication de ces mots; mais Arthur répéta seulement: « Il Taime!

-Qui?

— Ne l'avez-vous pas vu ? Le feu de ses yeux trahissait son amour; sa main cherchait la main d'I^mma, et la timide innocence, qui ne pouvait le comprendre , ne repoussait pas l'expression de ses coupables désirs !,.. Mais j'étais là et je l'ai vu ! je suivais ses mouvements , j'épiais ses regards , rien ne m'est échappé ! Ainsi, toujours je veux suivre ses pas, veiller sur elle, sur lui , et si jamais... Non ! sa vie m'en répondra ! Emma ne sera point à lui ; ma mort ou ia sienne...

— Grand Dieu! s'écria Melcourt hors de lui, arrêtez! que dites-vous? qui vous a appris?... Jamais votre main n'oserait!...

L'effroi qui se peignait sur le visage de Melcourt frappa vivement Arthur !

— Mon ami, lui dit-il d'un ton de voix plus calme, pourquoi n'essaierais-je pas de soustraire Emma aux séductions du comte de Sénanges? Ah ! sans doute j'ai renoncé au bonheur de la posséder ; mais je n'en ai pas moins consacré ma vie et toutes les affections de mon âme a cet être angélique. Je l'adore comme une divinité; elle est pour moi sur la terre l'image de la vertu ; et, je le répète , ce ne serait point impunément qu'on tenterait de tromper sa crédule innocence !

— Arthur , vous vous clos mépris sur les projets du comlc : il ne peut, je crois, épouser Emma, et

sans doute il n'y pense pas ; mais il ne songe pas non plus à séduire la pupille de madame de ïerny : cela est impossible. Vous vous êtes mépris, vousdis-jc ! Le comte n'attache aucune importance a quelques propos de galanterie sans but et sans espérance : votre cœur voit partout l'amour dont il est rempli.

— Puissé-je m'être trompé!... Mais non, j'en crois le supplice que j'éprouvais ce soir! Au reste , nous verrons! Je serai la, et s'il osait... je le jure encore, le comte aurait ma vie ou j'aurais la sienne!

Arthur , au nom du ciel , au nom de la tendre amitié que j'ai pour vous, des soins que je pris de votre enfance, rétractez ce coupable serment, et promettez-moi que jamais vous ne provoquerez aucune explication avec le comte , sans que je n'en sois instruit ! Que celte promesse soit le prix de ma tendresse ! »

Jamais la figure vénérable de Melcourt n'avait paru si imposante : il tendait la main à son fjis adoptif, des larmes mouillaient ses yeux : Arthur fut vaincu.

— Je le promets , dit-il en se jetant dans les bras qui lui étaient ouverts. Mais croyez-vous eu effet qu'Emma soit sans danger près de lui ?

Je le crois; et d'ailleurs que pourrait, sous les yeux de madame de Terny , un amour qui ne serait point partagé?

— Non , elle ne l'aime point , elle ne peut l'aimer ! Quels liens pourraient unir l'innocence timide au vice audacieux, la naïveté de la jeunesse à la longue habitude de la ruse et de la fausseté?

— Arthur , vous êtes injuste envers le comte : la rivalité que vous imaginez égare voire jugement; respectez mon ami; vos discours ne peuvent offenser un homme que j'aime, sans m'offenser moimême!

— Je suis si malheureux ! répondit Arthur à voix basse; et ils restèrent tous deux silencieux pendant quelques instants. Il ajouta :

— Déjà toutes les illusions de ma jeunesse sont dissipées! Déjà toutes mes espérances ont été déçues ! Ah ! qui me rendra les douces émotions de mon adolescence ? ces rêves délicieux où l'avenir se présentait à mon imagination, paré de tout l'éclat de la gloire et du bonheur? Vivement épris de la vertu , dont l'estime des hommes me semblait devoir être la récompense , je me précipitais avec ardeur dans la roule où je croyais l'apercevoir : vains

i;nOMME DU MONDE.

efforts! lout est détruit pour moi! rien dans le monde ne répond h ma pensée et à mon conir! Ce qui m'entoure parle une langue étrangère, où mon âme ne distingue que des choses qui vienueut la frapper douloureusement. Je souffre, mon ami , et surtout quand je suis près du comte de Sénanges ! Souvent j'ai vu son sourire dédaigneux et ironique repousser au fond de mon cœur l'expression d'un sentiment généreux , ou mon admiration pour quelque dévouement sublime qui ne paraissait à ses yeux qu'une action ridicule. Toutes nos idées sont différentes ; il se moque de mes sentiments , et je rougis des siens! Cependant il est le type et le modèle de l'homme du monde . les succès dont il jouit, l'estime qui l'environne, sont le but où aspirent tous les jeunes gens qui le connaissent, et sur rien nous ne pouvons nous entendre. \ a-t-il donc si loin de l'homme tel que la société l'a fait, a l'homme qui suit naturellement le penchant de son cœur? Est-ce lui qui a tort? Est-ce moi qui me trompe? où est donc la vertu? Je ne sais plus distinguer ce qui est bien de ce qui est mal !

Le calme ordinaire de 3Ielcourt se troublait à ces aveux d'une âme inquiète et agitée; il leur opposait sans succès les conseils de la sagesse et les leçons de l'expérience ; et les douces paroles d'une tendre affection ne parvinrent qu'avec peine a ramener des sentiments plus paisibles dans l'âme d'Arthur. 3Itlcourt espéra que le temps viendrait à sou aide et achèverait son ouvrage. En attendant , il chercha quelques prétextes pour éloigner Arthur du comte, et essayer de le distraire des impressions trop vives

taille, 1rs battements de son cour ingénu se succédaient plus rapidomoiil qu'a l'ordinaire.

Lorsqu'elle entra dins le salou, la société clait réunie; on eût pu la prendre pour une apparition céleste, tant l'émotion inconnue (|u'elle éprouvait prêtait à sa beauté remarijuabie une expression divine ! Tous les yeux se portaient sur elle avec une admiration qu'on ne put dissimuler; et , pour la première fois peut-être, elle sentit tout le bonheurd'être belle : Sénanges était là.

La réunion était j.eii nombreuse : le baron de Wolf, le comte de Sénnnges, M-^Iconrt, Arthur et deux ou trois amis la composaient. Madame de Terny, qui savait apprécier le charme d'une conversation intéressante, se plaisait dans une sociclé intime, oîi l'on pouvait jouir de l'esprit de chacun, et où rien n'était perdu. Personne ne savait mieux qu'elle donner a un cercle la vie et la gaieté : aussi la causerie la plus piquante et la plus aimable s'élablil-elle pendant le diner ; et, outre 1 amusement que chacun reçut de l'esprit des autres , on eut encore le plaisir d'être content de l'esprit qu'on avait montré.

Emma, plus heureuse qu'elle ue lavait jamais été, ne put douter du prix que Sénanges attachait à ses moindres paroles: elle ne se rendait pas compte de sa joie, mais elle s'abandonnait sans crainte ii une émotion indélinissable : sans qu'elle s'en doutât, elle se sentait aimée.

Arthur examinnit attentivement les soins du comte, et ne perdait aucun de ses mouvements; sou regard scrutateur le poursuivit encore dans le

auxquelles il était livré. Ils se séparèrent triste- j salon où l'on se réunit après le dîner. Déjà une partie do la soirée s'était écoulée rapidement ; plusieurs convives s'étaient éloignés, et M. de NVolf, qui devait sous peu de jours entreprendre de nouveau un de ses lointains et scientiljiiues voyages, avait disparu le premier. Attendu et désiré dans vingt salons différents, où l'on accu'^il'ait avec empressement son érudition profonde et variée, jointe a la malicieuse originalité de s tu esprit, chaque soir le baron courait y porter l'anecdote scandaleuse de la ClKuissée-d'Antin, et des nouvelles de l'Amérique du Sud , la description pittoresque des contrées cl des moeurs sauvages qu'il avait étudiées, et l'épigranime récemment éclose au loyer de l'Opéra.

Il ne restait plus, chez la manjuise, que ^lelcourt, Arthur et Sénanges, qui celte fois oubliait les brillantes assemblées où il avait cou lu nie de se rendre, lors piau grand regret d'Emma , une jeune

ment; les douloureuses émotions du cœur passionné du jeune homme avaient porté le trouble et le chagrin dans l'âme du vieillard.

Le lendemain , le général résolut de prier Arthur de se rendre dans une ville du Midi, pour veiller en sa place aux soins d'un procès dont l'issue importait à sa fortune; Arthur ne put refuser ce bon officea son ami, qui, plus tranquille après avoir reçu sa promesse, le conduisit chez madame de Terny où ils étaient attendus.

Longtemps avant l'heure du diner, la toiletle simple et pourtant élégante de la jeune l']mma avait été terminée, et cependant elle n'avait rien négligé de ce qui pouvait la rendre plus séduisante. Ses beaux yeux étaient animés d'un nouvel éclat; des couleurs plus vives paraient sa figure enfantine, et, sous la robe légère qui dessinait les ctjntonrs de sa

L'HOMME DU MONDE

personne de ses amies , venue pour la voir , l'entraîna dans son appartement.

Madame de Terny ne put, après son départ, s'empêcher d'exprimer sa vive affection pour elle, et Sénanges écoutait avec attention l'éloge de cette fille charmante , quand la marquise ajouta : « La voir heureuse est le plus grand désir de mon cœur : tous mes soins, tous mes vœux doivent tendre à ce but. Aon-seulement ma tendresse pour elle m'en fait la loi, mais c'est une obligation que je dois remplir. Je vieillis^ et il faut que j'assure le sort de ma fille adoplive avant que la mort vienne me frapper. Sans cela , j'aurais trop de reproches à me faire ; son bonheur est une dette sacrée que j'ai contractée envers sa malheureuse mère. »

Un profond soupir s'échappa du cœur de madame de Terny en achevant ces mots. Elle put lire sur la figure de Sénanges rintérêt et la curiosité qu'ils faisaient naître , et elle reprit :

« Vous ignorez, monsieur le comte, quelle est la famille de celte aimable enfant; et vous, monsieur Mclcourt , vous ne connaissez pas en détail le triste sort de sa mère. Quoique ce souvenir ne puisse se présenter a mon esprit sans renouveler de longues douleurs, l'intérêt que vous prenez à mon Emma m'engage à vous raconter tout ce qui la concerne. Nous sommes seuls, je vois que les mots qui me sont échappés ont excité votre curiosité, et je vais la satisfaire. »

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