‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 542 sur 560 · L EPISODE · texte numérisé non relu

L EPISODE

« A dix-sept ans, j'épousai M. de Terny, et l'année suivante je fus mère d'un fils. Vous l'avez connu , général ; il suivait la noble carrière où vous vous êtes distingué. Gustave , a peine âgé de vingthuit ans, fut tué dans la campagne de France, en ^8^4 ; je pleurai sa mort d'autant plus amèrement que j'avais à me reprocher d'avoir contribue au malheur de sa vie. »

La marquise s'arrêta , essuya des larmes qui ,

malgré elle , mouillaient ses yeux ; puis , après quelques instants de silence, elle continue ainsi :

Quatorze années s'écoulèrent entre la naissance de Gustave et celle de sa sœur Athénaïs, et quoiqu'il me fût aussi cher qu'un fils unique ardemment désiré, mon cœur souhaitait une fille avec passion. Nous habitions pendant une grande partie de l'année dans une terre située au fond de l'Auvergne, qui nous offrait peu de ressources pour la société, et je songeais souvent au plaisir que me donnerait la naissance d'une fille : les soins que j'aurais pris en l'élevant moi-même , en développant son intelligence , en formant sou cœur et son esprit, me semblaient le seul intérêt assez vif pour m'arracher au tlésa^uvrement et a l'ennui de notre solitude. Je prévoyais l'instant où il faudrait me séparer de Gustave pour confier son éducation à des mains plus habiles, et je m'effrayais de l'isolement où me laissait parfois l'absence forcée de 31. de Terny , qui était au service.

» La révolution s'approchait; l'agitation était déjà dans tous les esprits : souvent de vives discussions s'élevaient dans les salons , et sans deviner au juste jusqu'où cela pouvait nous conduire, il était aisé de prévoir qu'il y aurait des troubles, et peutêtre des dangers.

» Le désir de M. de Terny, d'accord avec le mien, était que j'attendisse en province que le calme fiit entièrement rétabli.

» Quelquefois , pour me distraire dans mes longues promenades , je m'entourais de la jeune famille de mon intendant, homme d'une probité et d'un désintéressement peu communs. 11 logeait au château, où ses nombreux enfants, tous d'une beauté remarquable, étaient élevés avec mon fils,

» Lorsque Gustave eut atteint l'âge de huit ans, et qu'il fallut me séparer de lui pour le mettre en pension dans la ville voisine, ces jolis enfants me devinrent encore plus chers. Une petite fille, âgée de trois ans, nommée Marie, était celle qui me plaisait davantage , et je finis par m'attacher tellement à elle, que je demandai et obtins, non sans peine, de ses parents, qu'elle me fût confiée. Rien n'était plus charmant que cette belle enfant; je lui donnai tous les soins et toute la tendresse d'une mère; la naissance même d'Athénaïs ne diminua en rien mon affection pour Marie ; elle , de son côté , me préférait a tout; elle ne l'a que trop prouvé. Vous voyez Emma : eh bien ! telle était Marie à seize ans; puisse celte chère enfant être plus heureuse!

L'HOMME DU MONDE

» Mon fils venait de temps en temps au clifiteau, cl, SCS «tildes finies, il s'y établit tout-à-fait. Nous avions, dans celte terre éloignée de Paris, échappé, comme par miracle , aux malheurs de la révolution. Tout était calmé , un ordre de choses régulier avait enfin succédé aux troubles ciyi's. M. de Terny, relire du service, ne voulut pas offrir à d'autres une épée qu'il avait reçue du roi ; mais il trouva juste et naturel que son fils i)ayàt sa dette îj sa patrie , en consacrant ses jeunes années a la défendre. Gustave entra dans une école militaire.

» Dès son enfance, nous avions formé pour lui des projets de mariage avec une de ses cousines ; il lo savait, et il avait ratifié cet engagement que nous regardions comme d'autant plus sacré, que la révolution, qui nous avait laissé noire fortune, avait enlevé celle de ma nièce.

» Cependant Gustave atteignit l'âge fixé pour celle union : tout annonçait qu'une campagne longue et périlleuse allait cire entreprise. H avait obtenu deux mois de congé, et nous quittâmes Paris avec ma nièce et sa mère, pour nous rendre en Auvergne , où le mariage devait se conclure aussilût après notre arrivée.

» Mais chaque jour quelque nouvel obslacle semblait naître pour nous contraindre a le différer, et je ne puis comprendre maintenant comment je ne m'aperçus pas du peu d'cmpres.-ement de mon fils, et ne devinai pas que les obstacles étaient suscités par lui seul. 11 espérait atteindre ainsi le moment où son départ forcé ferait remettre à une époque éloignée la conclusion de ce mariage; dans son embarras, il attendait tout du temps; hélas! je renversai ses projets.

» Ma nièce , et la suite le prouva bien , n'avait point d'amour pour son cousin; mais elle attendait une grande fortune, une existence brillante. Son intérôt et sa vanité lui faisaient désirer d'être h lui. Elle remarquait l'indifférence de Gustave, et s'en affligeait ; je me trompai sur la cause de ses regrets, je crus mon li!s ;iimé.

» Cet hymen me semblait commandé par l'honneur et la délicatesse, et je voulais qu'il eût lieu. Gustave me devinait, et fuyait les occasions de se trouver avec moi ; il paraissait contraint devant sa cousine , qui était elle-même trop mécontente de sa conduite pour dissimuler toujours. Sa mère et elle laissaient quelquefois percer une aigreur que je pardonnais aisément, mais qui rendait notre intérieur si désagréable, que je résolus de meltre un

terme b cette pénible situation. Je me décidai donc à demander à Gustave quelques moments d'entretien particulier pour le lendemain : il me le promit d'un air si triste , que j'aurais dû voir combien il craignait une explication.

» Le même jour, seule dans ma chambre, j'étais plongée dans une sombre rêverie , lorsque la douce voix de Marie m'interrogea sur la cause de ma tristesse. Mon cœur renfermait depuis trop longtemps la peine que j'éprouvais de la conduite de Gustave ; j'avais besoin de confier mes chagrins secrels, et j'avouai tout a Marie, qui jusqu'à ce jour avait ignoré le mariage futur de mon fils. Pas un seul mot ne trahit sa pensée ; elle m'écouta longtemps, puis, avant de me quitter, elle me demanda la permission de se rendre , le jour même, à la ville voisine chez une de ses parentes, qui depuis notre arrivée la priait de venir passer quelque temps auprès d'elle. Je n'eus aucun soupçon , et elle partit.

» Le lendemain matin, nous étions tous à déjeuner, plus tristes encore qu'a l'ordinaire, mon fils et moi surtout, par Vidée de rcntrctieu que nous devions avoir , et dont il devinait le sujet, lorsque le père de IMarie entra pour me parler. Il désira s'expliquer devant tout le monde. 11 n'y a pas, dit-il, d'étranger dans votre famille pour ma chère IMarie, et je ne dois pas craindre d'être importun à des personnes qui lui ont témoigné tant de bonté; je suis siîr qu'elles se réjouiront de sou bonheur.

» M, Darvis, le plus ricbe propriétaire des environs, la demande en mariage. Marie avait refusé ce parti, il y 'a un mois, sans vouloir que celte parente, chez qui elle est aujourd'hui a D***, me fit part de celte proposition qu'elle ne voulait pas accepter; mais elle m'écrit elle-même qu'elle n'attend que mon consentement , et que, si ce mariage me convient, il aura lieu très-promptement. VMc me charge de demander l'aveu de madame la marquise, et je suis si heureux de voir le sort de ma fille chérie assuré d'une manière avantageuse et qui paraît lui plaire, que je n'ai pas voulu larder un seul instant à vous faire part de cette bonne nouvelle.

» Vous pensez bien que je n'hésitai pas à donner mon consentement. Je demandai que la noce se fît chez mol; je ne voulais céder à personne le droit de conduire ma chère Marie à l'autel. J'avoue même que je fus blessée de son refus de revenir au clià-

LHOMME DU MOiNDE.

teau , et lorsque, le lendemain, son père m'annonça qu'elle souhailait que le mariage se fît a D***, chez sa parente, je crus Marie éblouie parla fortune qui s'offrait a elle, j'accusai le cœur de celle malheureuse enfant. Hélas! elle se sacrifiait pour moi.

») Cependant Gustave n'était plus le même; il pressait les préparatifs de son mariage , avec aulant de soins qu'il en avait mis a les reculer. Le jour fut fixé, c'était le même où Marie s'engagea : noire départ pour Paris devait avoir lieu le surlendemain. Je ne la revis qu'une fois; ses larmes, lorsqu'elle m'embrassa, ne m'étonnèrent pas; nous allions nous séparer pour longtemps; je me croyais la plus a plaindre, et ma seule consolation était la cerlilude de son bonheur. Pauvre enfant! ses lettres, quoiqu'elles respirassent souvent une sombre mélancolie, ne m'éclairaient pas sur l'étal de son cœur : elle se louait de son mari , de sa position , n'exprimait aucun désir , aucune plainte ; je la crus heureuse !

» Neuf mois s'étaient passés depuis que nous avions quitté r,\uvergne. Depuis huit mois, mon fils avait rejoint l'armée d'Espagne, et ma belle-fiile s'était jetée dans le tourbillon des plaisirs de Paris, lorsque je reçus, du père de Marie, une lettre qui vint porter le trouble dans mon cœur, .le l'ai toujours conservée, la voici. »

« Madame la marquise ,

» Hier au soir, notre chère Marie est accouchée ) d'une fille, aussi heureusement que nous pou- » vions l'espérer, dans l'état de santé de celte » pauvre enfant. Combien je vois arriver avec » plaisir l'époque où le beau temps va vous rame- » ner ici! Votre présence rappellera sans doule la » gaieté de Marie; nous en avons grand besoin, car » la situation de ma fille , depuis votre départ, nous » plonge tous ici dans une profonde tristesse. Peut- » être une grossesse pénible a-t-elle contribué a > changer son caractère; mais il n'est pas recon- » naissable. Ce n'est pas que nous ayons h nous » plaindre d'elle : jamais , au contraire, on ne vit » une douceur plus constante, une bonté plus par- » faite; mais jamais aussi o;i ne voit un éclair de )) gaieté animer sa figure pùle et triste; ellenesou- » rit même plus. Dans les premiers jours de voire » absence, on la voyait faire des efforts pour pren- » dre part à la conversation, cl nous espérions que » le temps dissiperait ses regrets : notre espoir a » été trompé. Chaque jour, an lieu de les diml-

I) nuer , semble y ajouter encore; elle ne parle plus » qu'avec peine, et seulement lorsqu'on l'interroge; » et, dès qu'on ne force plus son attention, elle » retombe dans une rêverie si profonde, qu'elle » devient iout-a-fait étrangère à ce qui se passe » autour d'elle.

» M. Darvis , qui fait valoir lui-même ses pro- » priétés , est absent de chez lui pendant une grande » partie de la journée : Marie se promène alors » seule; elle se rend dans le parc, qui est peu éloi- I) gné de la maison , et l'on est sûr de la retrouver 11 toujours au môme endroit, dans le bosquet de » chèvre-feuille. Nous l'avons guetiée quelquefois : » quand on s'approche d'elle, elle prend un livre » et fait semblant d'en être occupée; mais, lors- » qu'on peut la voir sans en être aperçu , on la » trouve immobile, décolorée, les yeux fixés sur n le château , et on la prendrait pour une statue , » car les heures s'écoulent sans qu'elle prononce » un mot , sans qu'elle fasse un mouvement.

») Si on veut l'arracher à ses rêveries, elle obéit » sans murmurer, elle se laisse conduire; vous \i disposez d'elle, mais de sa personne seulement : » on voit que sa pensée est ailleurs, et que son âme » n'anime plus aucune do ses actions. C'est un au- » tomate qui agit et parle a volonté, mais sans > prendre aucun intérêt à ce qui se passe; la vie » n'est plus Ta !

» Vous seriez bien affligée, j'en suis sûr, ma- » dame la marquise, de la trouver ainsi : mais je » conserve encore l'espérance de la voir renaître,;» » votre retour ; j'attends , avec la plus vive impart tience, le moment de votre arrivée. »

)i Celte lettre hâta les préparatifs de mon dépari, qui, pourtant, ne put avoir lieu qu'au bout d'un mois : je reçus eu roule des nouvelles de mon fils, qui m'annonçait que, chargé de porter à Paris des dépêches de son général, il passerait par l'Auvergne pour s'assurer de l'époque de mon lelour, et ne pas manquer l'occision de me rencontrer. En effet, il m'avait précédée de quelques heures, et je le trouvai en arrivant au château.

» Après avoir donné quelques moments au bonheur de le revoir, je parlai de Marie; mon inquiétude excita sa curiosité; il voulut lire la lettre où l'on m'expliquait son état, et cette lecture porta dans son âme un trouble qui se peignit sur sa figure. J'entrevis enfin la vérité, et je ne l'engageai pas "a m'accompagner chez .Marie , que j'étais empressée de revoir, mais il me suivit. Il ne voulait,

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