CG
disait-il j que traverser le parc avec moi , ol ra'atlendre a la grille où je devais passer pour nie rendre a la maison de M. Darvis. J'y consentis, il importait à raa tendresse de ne perdre aucun des courts instants qu'il devait me consacrer.
» Silencieux tous deux, nous marchions; je m'appuyais sur son bras, je désirais et je craignais le premier instant qui allait me rendre Marie; je songeais h celle chère enfant, et p'ongéc dans de tristes pensées, j'en fus tirée par un brusque mouvement de Gustave , dont je ne pouvais deviner le motif. « Ma mère, écoutez! » dil-il à voix basse. Nous nous arrclâmes. Alors quelques sons plaintifs arrivèrent jusqu'à moi et m'inspirèrent un sentiment de pitié et de terreur indélinissahle. JVIon cœur s'était glacé, je ne respirais pins, et le vent qui se jouait au milieu des chèvrefeuilles et des roses apportait jusqu'à nous, avec le parfum de ces fleurs, des sons faibles, mais si douloureux, qu'ils semblaient le dernier soupir d'une ùrac qui s'exhale dans les pleurs. Nous n'osions nous communiquer nos pensées; la main de mon fils serra la mienne avec un mouvement convulsif, et tous deux en même temps nous avançâmes doucement et .sans bruit, hésitant a chaque pas, pour entendre encore cette voix qui livrait notre âme à tant d'émotions.
» Enfin nous aperriîmes h moitié couchée sur le gazon une femme vêtue de blanc, dont la figure nous était cachée par le feuillage. Elle tenait une branche de saule qui lui servait h tracer des caractères sur 1*^ s.ible : retenant sa respiration, mon fils écoutait avidement et arrêtait mes pas. La main tremblante conduisait lentement la faible branche, qui formait des lettres sur lesquelles Gustave tenait ses yeux attachés; un nom fut tracé. Ce nom, si cher au conir de la triste Marie, ce nom, que sa voix répéta avec un accent si douloureux, qu'il semblait un gémissement, le nom enfin de celui pour qui elle allait mourir, c'était le nom de Gustave!
» Marie! » s'écria-l-il , et il était h ses pieds. Ses bras la soutenaient, tandis que, pâle, éperdue, mourante, elle laissait tomber ses bras amaigris par la souffrance autour du cou de Gustave, elle appuya son front décoloré sur l'épaule de celui qu'elle aimail , répéta son nom et perdit connaissance. Nous essayâmes en vain pendant longtemps de la rendre à la vie; il fallut appeler du secours, la porter chez elle. Avec quelle peine je parvins alors îi éloigner
de sa chand)re Gustave, dont rien no sinrait peindre l'émotion ! Enfin quriques signes d'existence parurent sur le visage de Marie : elle promena des regards in(|uicts autour d'elle, puis ses yeux se remplirent de larmes , et ses lèvres laissèrent échapper ces mots à peine articulés : C'est encore un songe !
» Elle m'aperçut; un triste .sourire vint effleurer ses lèvres, elle me tendit les bras, et ajouta : « C étail donc lui ! » Je la pressai sur mon cœur; j'espérais que ses larmes, qui coulaient en abondance, la soulageraient. « Ma fille, ma fille chérie, lui disais-je, pourquoi n'as-tu pas avoué ton secret h ta mère ?
» — ilélas ! devais-je porter le trouble dans la famille qui m'avait adoptée, le regret dans votre cœur? J'ai voulu m'acquitler envers vous , raa mère! mes foices ont trahi mon courage; vous voyez ce qu'il m'en a coûté! Jugez de ma tendresse pour vous! » Puis elle ajouta, si bis qu'à peine je pus l'entendre : « Jugez de mon amour pour lui ! »
» Je voyais en effet les ravages de la douleur sur cette figure naguère encore si jolie : des yeux indifférents n'auraient pu reconnaître la jeune et belle Marie; tout le charme et toute la fraîcheur de la jeunesse avaient disparu. Le cha};rin, plus impitoyable que le temps, n'avait rien laissé de celte grâce divine qui séduisait en elle; son visage décoloré, ses yenx éteints, présentaient l'image delà mort : pourtant je me fiais encore a son âge pour la sauver; mais je ne savais s'il me fallait espérer ou craindre de voir revenir;) la vie celle triste victime de l'amour et de la reconnaissance.
») Je me reprochais l'aveuglement où j'étais restée si longtemps : que n'eu.ssé-jn pas fait alors pour prolonger cUle existence qui s'éteignait sous mes yeux! Mais avant celte épreuve, peut-être ma famille et la société, à qui je devais compte do mes actions, m'eussent-elles imposé la loi d'êire inexorable; ce cœur excellent, celte admirable vertu, cotte beauté parfailo, n'auraient peut-être pas suffi pour m'excusor aux regards du monde. I.a raison eût ciioisi Marie, et les préjugés auraient nomme ce choix une folie. La noble délicatesse d'un enfant voulut m'épargner ces combats.
» — Marie, lui disais-je, qu'as-tu fait?
» — Mon devoir! No me dites |)as (|u'il pouvait on être aulronionl, madonlour serait trop cruelle. Que je meure avec l'idco (|iio mon sacrifice était né-
L HOMME DU MONDE
cessaire à votre bonheur, qu'il n'y a que moi de malheureuse !
» — Que toi , Marie !
), — Qqg moi, qui souffre encore! Laissez-moi croire qu'il m'a oubliée ; car ajouta-t-elle en cachant dans mon sein sa figure baignée de larmes , mon sacrifice fut complet , j'étais aimée!
» Mes pleurs seuls lui répondirent ; qu'opposer 'a un mal sans remède? Je ne pouvais plus que partager ses regrets. Son émotion épuisa ses forces; mes bras la soutinrent encore dans un nouvel évanouissement. Il dura peu; mais sa voix devint si faible, qu'à peine je pouvais l'entendre, lorsqu'elle prononça ces mots avec une expression suppliante : Prête a mourir, ne puis-je le voir encore?
» Au même instant, Guslave, que j'avais forcé de rester dans la pièce voisine, enlr'ouvrit la porte, et ne pouvant résister au désir de revoir Marie , s'approcha doucement, puis se mellaut à genoux près du lit sur lequel on l'avait placée, il prit la main qu'elle lui tendit, et au milieu des larmes et des sanglots, il ne put que répéter le nom de celle qui mourait pour lui. La figure pâle de Marie s'anima d'une expression céleste. « 11 m'aime encore! s'écria-t-elle. Il sait que je n'aimai jamais que lui ! Je ne souffre plus, je suis heureuse ! » Sa tête retomba sur l'oreiller; Guslave sentit la main qu'il baignait de pleurs serrer faiblement la sienne; je poussai un cri!... Marie ne souffrait plus : son âme innocente et pure était remontée vers le ciel, et mon fils était a mes pieds sans connaissance !
)) Avec la vie Gustave retrouva le sentiment d'une douleur profonde qu'il conserva jusqu'au tombeau , et qui peut-être le poussa à chercher la mort. Marie, qui depuis longtemps prévoyait la fin de ses douleurs, avait laissé un dernier écrit où elle recommandait à ma tendresse l'enfant qui devait lui survivre; c'était cette charmante Emma, vivante image de sa mère. Je promis de m'occuper de son bonheur; il est maintenant mon vœu le plus doux.
); M. Darvis mourut peu d'années après sa femme : les parents de Marie ne sont plus; j'ai perdu M. de Terny ; mon malheureux fils fut tué dans la campagne de France. Ainsi l'on voit souvent, en avançant dans la vie, disparaître autour de soi, non-seulement ceux avec qui l'on commença sa carrière, mais encore les êtres que la nature semblait avoir dosliiios à nous survivre. Qi:e de rélloxions cruolies, que de regrets amms le temps
amène à sa suite ! Que la vie semble peu de chose à mon âge! Cet espace si court est semé de tant de maux, on a déjà eu tant à regretter avant d'arriver au terme, qu'on le voit s'approcher sans frayeur! Heureux lorsqu'on n'a point 'a se reprocher d'avoir contribué volontairement au malheur des autres; qu'aucune action de notre vie n'a porté la douleur dans le cœur de ceux qu'on aima , et qu'on a pu consacrer son existence a éloigner le chagrin des êtres dont le bonheur nous fut confié ! »
3Iadame de Terny se tut; des larmes mouillèrent ses yeux. Le temps n'avait rien enlevé à la vive sensibilité de cette âme si tendre; sa bonté s'augmentait de tout son esprit; car cette qualité si rare n'est pas, comme on semble le croire généralement, le partage des âmes communes. Pour atteindre îi cette bonté parfaite qui distinguait madame de Terny, il faut joindre, comme elle, à un cœur excellent , ce tact si fin , cette délicatesse qui devine toutes les sensations des autres, et sait, en évitant toujours le mot qui peut blesser, pénétrer jusqu'aux peines les plus secrètes du cœur , pour y porter le remède. Cette douceur inaltérable avait préservé madame de Terny des orages des passions; elle avait ignoré le besoin de déguiser un sentiment coupable, et son cœur ne le devinait pas. Sur ce point seulement elle pouvait être trompée par ceux qu'elle aimait. La vertu lui avait été facile , elle la croyait naturelle.
Après quelques moments de silence ; elle ajouta : « Vous voyez combien le bonheur d'Emma est nécessaire à mon repos! Je ferais sans regret le sacrifice de ma vie pour l'assurer. Ma fille Aihénaïs, riche et heureuse, me presse d'augmenter de mes dons la fortune de l'amie qu'elle regarde comme une sœur. Si la naissance d'Emma ne lui permet pas de prétendre a un mariage qui lui offre un rang élevé dans le monde, ce que je ferai pour elle, joint 'a l'héritage de sou père, sa jeunesse, sa beauté, toutes les qualités qui la distinguent, lui donnent le droit de choisir un homme qui lui plaise et qui jouisse d'une existence honorable. Quelques partis se sont déjà proposés; mais son ca^ar innocent ne connaît encore que sa tendresse pour moi. Je désire et j'espère vivre assez longtemps pour remettre moi-même le soin de son bonheur à l'époux qu'elle aura choisi. »
La marquise avait cessé de parler; Arthur, trop ému , essaya , mais en vain , de rompre le silence , et Séuanges seul parvint à distraire par degrés ma-
L'HOMME DU MONDE
dame de Terny de ses pénibles souvenirs, et à rappeler une douce gaieté dans la conversation. Elle se prolongea fort avant dans la nuit, et, lorsqu'on se sépara, l'image d'Emma poursuivit longtemps encore ceux qui s'étaient occupés d'elle pendant la soirée.
♦♦fr♦o«■*♦©«-fr«-c*■*c-c«ec-^«-t<-*♦•c-c-e«■<*oc■^«"**■c*ee^*«■c<'C« n^^c-^c-e