‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 545 sur 560 · LE SEJOUR AU CHATEA.U · texte numérisé non relu

LE SEJOUR AU CHATEA.U

Sur une hauteur située près des bords de la Seine , s'élève le château de Tcrny ; le parc se déroule à l'entour et se prolonge jusqu'à la rivière qui baigne le pied de la colline et dont les eaux limpides fécondent la prairie. Des fenêtres du château l'a-il enchanté découvre un immense horizon interrompu par des bouquets d'arbres admirablement placés pour varier les effets d'un paysage qui s'étend à perte de vue. L'art qui a dessiné les massifs, tracé les détours des allées, a été si heureux dans ses plans, si habile dans ses combinaisons, qu'on pourrait croire que la nature seule a présidé à cet arrangement pittoresque.

Lorsque Emma et madame de Terny arrivèrent, les premières fleurs venaient d'éclore ; un gazon nouveau parait la terre; leszéphirs balançaient sur leur tige flexible les lilas à peine entr'ouverls et portaient au loin leur parfum délicieux , premier charme du printemps.

L'aspect de celte nature si fraîche et si pure li-

vrait l'âme h de douces émotions, qui calmaient par degrés le trouble qu'avaient excité le tumulte de la ville et l'agitation de la société. Cet petits intérêts de la vanité, ces petites passions factices qui tourmentent le cœur au milieu des salons, disparaissent devant ce spectacle imposant; l'âme s'élève, les idées s'agrandissent , et il y a dans les sensations qu'éveille l'aspect de la nature quelque chose de grand et de sublime comme elle.

Mais celte bienfaisante influence de la saison nouvelle , en effaçant les traces de ces plaisirs décevants et de ces peines imaginaires qui agitent Tesprit des gens du monde, prépare l'âme à recevoir les impressions des sentiments vrais et des passions naturelles. La douce chaleur des premiers beaux jours, cette végétation qui semble s'animer, le parfum de ces fleurs qui naissent à chaque instant, le retour de ces concerts délicieux qui charment les bosquets, disposent notre cœur à l'altendrissement et a l'amour.

Soumise à ce pouvoir magique , la jeune fille rêveuse éprouve un trouble nouveau, et s'étonne d'une espérance de plaisir dont elle ne peut deviner la cause.

Au bas de la colline, et tout près du bord de la rivière, de vieux arbres avaient formé d'eux-mêmes un bosquet , que leurs branches entrelacées défendaient contre lardeur du soleil. Emma, dès son enfance, avait affectionné ce mystérieux séjour d'où l'on découvrait tout le vallon ; dans cette paisible retraite , le chant des oiseaux et le murmure de la rivière étaient seuls entendus. Pour satisfaire aux vœux de son Emma , la marquise , sans rien ûter au charme naturel de ce beau lieu, l'avait rendu plus commode et plus agréable. Ln toit de chaume suspendu sur de légères colonnes qui se perdent dans les branches des arbustes qui environnent le bosquet, a permis d'y placer des sièges , une table, des livres, des crayons, qui laissent à Emma le pouvoir d'y varier ses plaisirs et d'y jouir des merveilles des arts en présence des merveilles de la nature.

Une harpe éolienne , que les vents balancent au sommet du toit, mêle quelquefois ses plaintes harmonieuses au bruit des eaux et au murmure du feuillage : Ta souvent la douce voix d'Emma se Gt entendre ; souvent sa main exercée y traça les contours d'un léger dessin, souvent une lecture intéressante y transporta sa pensée dans les temps qui ne sont plus ou dans les pays lointains; les sédui-

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saotcs Celions des poôlos y charmcrenl plus d'une l'ois sa brilluiilo iuiagitialion . et les laleuls de la jeune et belle Kmma paraient ces giacieux ombrages de tous les prestiges des arts.

Madame de Terny avait découvert , dès les premi'M'es années d'Emma, qu'elle possédait cette intelligence précoce, ce seudment inné qui enlèvent à l'élude ses plus grandes difficultés , et la jeune tille avait été initiée à tous ses mystères.

« Emma . disait la marquise , je ne partage point celte erreur cruelle qui voudrait interdire à notre sexe les plaisirs que la culture des lettres et des arts peut semer sur la vie. Loin que les femmes perdent quelque chose de leur charme et de leurs vertus daus ces douces occupations, elles doivent y puiser de nouvelles forces contre le malheur, de nouvelles armes contre la séduction , de nouvelles qualités pour mériter l'estime et l'atlachement. Lorsque l'esprit s'éclaire, le cœur devient meilleur , l'épouse doit être plus vertueuse, la mère plus tendre; elle doit presser avec plus d'amour sur i>on seiu l'enfant chéri qui vient d'entrer daus la vie , quand la ré- Jl-wion lui eu a fait connaître tous les dangers , toutes les douleurs, et ses soins sont plus prévoyants quand ils sont dirigés par uue tendresse intelligente. Dans les jours de malheur, ses talents la consolent; daus les jours heureux, ils écartent d'elle le plus dangereux de tous les ennemis, l'ennui. Les connaissances qui élèvent l'esprit et développent les facultés de l'âme , doivent, en rapprochant, autant que possible , la dislance morale qui la sépare de sou mari , doubler pour eux le charme d'une heureuse union; car il jouira auprès d'elle do toutes ses idées, elle le comprendra, et leur bonheur ne se bornera pas aux courtes années où l'amour exerce son pouvoir. »

Tels étaient lesdisconrs et les conseils de madame de Terny, et dans sa tendre sollicitude, elle cherchait non-seulement a rendre agréables à sa Clle adoptive les jours de la jeunesse , mais encore à lui assurer des jouissances paisibles pour le temps où elle n'y présiderait plus : elle espérait que les effets de sa prévoyance lui survivraient. Ainsi le vieillard cultive uue terre fertile, et lui confle la semence de l'arbre dont il n'espère pas voir les fruits , en pensant que ceux qu'il aime viendront se reposer quelque jour sous cet ombrage que sa main leur aura préparé.

i:mma , dès le lendemain de sou arrivée au château de Terny, avait repris les h;tbiiudcs de son

enfance : elle s'éveillait avec l'aurore , et courait vers le bosquet charmant, témoin de ses douces études, de ses innocents plaisirs. Ce n'était qu'à onze heures que la cloche du déjeuner, appelant les habitants du chàleau, les forçait à se réunir, et l'emploi des heures qui précédaient ce moment était laissé à leur volonié. La faible santé de la marquise la tenait jusqu'à cet instant renfermée dans son appartement. Ensuite , la société , qui était toujours intiuie et peu nombreuse , ue se séparait plus qu'une heure avant le dîner.

Le joli pavillon revit donc chaque matin la jeune Emma : ses fleurs nouvelles étaient aussi fraîches que les années précédentes , le vallon était aussi gracieux, la rivière y promenait aussi doucement ses eaux paisibles , le cœur seul d'Emma n'était plus le même ; sa gaieté était moins vive, son œil distrait regardait encore le paysage qui l'environnait ; mais souvent il ne le voyait pas.

Le crayon s'échappait de sa main; les paroles de la romance qu'elle voulait chanter expiraient sur ses lèvres, elle restait immobile et rêveuse; une foule de pensées et de sensations nouvelles agitaient sou cœur, qui ue trouvait rien autour d'elle qui pût le satisfaire; un désir vague lui révélait un bonheur inconnu ; mais , si clle ne connaissait pas encore les plaisirs de l'amour , clle savait déjà qu'elle ignorait quelque chose.

Le comte de Sénanges arriva. Les pleurs de la vicomtesse ne l'ont point arrêté ; et, prétextant des affaires, il a avancé son départ de Paris, afin de consacrer quelque temi)S au séjour qu'il compte faire chez madame de Terny.

La société que renfermait alors le château se composait de deux femmes âgées , parentes de la marquise, de deux anciens gentilshommes de province, sesvoisius, dontl'unfaisaitparfoisdesvoyages à Paris. On avait remarqué que, sans doute par suite d'une erreur, depuis quelques années le titre de comte s'était glissé en avant de son nom; il ne l'avait pas pris lui-même , mais on voyait sur sou visage une expression de bienveillance si reconnaissante quand on le lui donnait, qu'on se plaisait à le lui accorder , et, à force de l'entendre répéter , peut-être s'était-il persuadé qu'il lui était dû.

M. le duc de L*** , ancien ami de la marquise, dont on parlait beaucoup depuis qu'il avait quitté de hautes fonctions , et qui devait à sa disgrâce plus d'éclat qu'à son ministère , était venu passer quelques jouis au cliâlcau : chacun euviait à madame

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de 'l'criiy celle préicroiicc, car qncl»iuc chose maiiitcuant réussil en France presque autant que le succès , c'est la disgrâce.

Madame Darccy, qui possédait une Iciie peu éloignée du château de Terny, mêlait sa gaieté pétulante aux conversations sérieuses qu'elle interrompait souvent. S'aniusantàcontrcdire, elle aimait mieux être piquante que raisonnable; mais la sagesse de sa conduite obtenait grâce pour l'élourderie de ses paroles.

Sénanges eût trouvé peu d'agréments dans celte société restreinte , si la présence d'Emma ne l'eût embellie ; mais soit habitude de chercher à plaire , soit qu'il voulût faire un essai de ses talents diplomatiques, le comte sut si bien captiver la faveur de tous les habitants du château , qu'Emma n'entendit plus autour d'elle que les louanges de celui que son cœur aimait en secret.

Bientôt Sénanges connut les habitudes de toutes les personnes qui composaient la société: l']mma ne fut donc plus seule dans ses promenades matinales. Le premier jour où elle le rencontra sur sou passage, sa rougeur lorsqu'elle l'aperçut , sa main qui tremblait en s'appuyant sur le bras qu'il lui offrit , lirenl é|)rouver au comte une émotion de plaisir qui troubla davantage encore celle qui l'avait fait naître.

Tous les sites pittoresques, tous les riants bosquets du parc furent tour a tour soumis par Emma à l'approbation de Sénanges ; elle lui servit de guide dans les détours des mystérieuses allées qu'il leur fallut parcourir pour arriver enfin à la retraite favorite de la jeune fille : les manières si gracieuses du comte , ses soins attentifs , les expressions si lendres qu'il employait, le plaisir qu'elle trouvait à être auprès de lui, avaient banni la déliance, et toutes les joies aimables de l'heureux âge d'Emma étaient revenues.

Quelquefois, quittant le bras de Sénanges, elle le précédait de quelques pas, et se rapprochait de lui avec ce sourire enfantin, si doux, qu'il ressemblait à une caresse. D'autres fois , s'arrêtanl pendant quelques moments, elle le forçait d'écouler les concerts ravissants de la fauvette et du rossignol ; bientôt courant vers les fleurs qui garnissaient les allées , elle rapportait a son compagnon des roses nouvelles , moins fraîches et moins brillantes que celle qui les avait cueillies; puis, au milieu de ce gracieux enfantillage, il lui échappait do ces mots naïfs et touchants qui viennent du cœur, et que l'âme

la plus froide ne saurait entendre sans en être émue.

Tout ce que le joli pavillon du bord de la rivière renfermait fut njontré a Sénanges, il feuilleta les livres , il admira les dessins. Assis près d'Emma dans ce séjour délicieux , il écoulait avec ravissement celle jeune (illc si jolie qui lui dirait : « Il me semble qu'aujourd'hui l'air est plus pur ^ la verdure plus belle , que le murmure des eaux est plus doux! Jamais la brise légère qui apporte jusqu'à nous le parfum des fleurs ne lit rendre à la harpe suspendue des sons aussi touchants !

« Emma, disait Sénanges, si le bonheur existe sur la terre, c'est ici ! »

Et l'innocente enfant , a ces mots qui répondaient à son âme, sentait sans effroi le bras du comte, passé autour de sa taille élégante, rapprocher sou cœur du cœur qui l'entendait si bien !

Pourtant elle rougit, et ses paupières baissées lui dérobèrent les regards de Sénanges attachés sur elle ; il contemplait ces attraits naissants , ces grâces de la jeunesse, l'éclat de ce teint si pur , ces beaux cheveux dont les boucles blondes formaient autour de son joli visage une couronne d'or mobile , et , moins maître de lui-racrac, il eûtcédéà ses coupables désirs, si l'embarras naïf de la jeune lille ne l'avait averti de ne pas oser davantage : il sut se contraindre encore ; car , pour réussir dans ses projets , il comptait autant sur l'ignorance que sur l'amour de celle charmante eufaut, et il fallait qu'elle ne pût se douter du danger qui la menaçait, que quand elle n'aurait plus la force de s'y soustraire.

Les discours de Sénanges ne parlèrent donc plus que d'amitié ; mais l'accent avec lequel les moindres mots élaienl prononcés , mais le son de sa voix , portaientdans l'ânied'Emma l'amour dont ils étaient empreints. Le charme de ces arts, (]uijus(iu'à ce jour avaient occupé d'innocents loisirs, devint, pour le séducteur, une arme nouvelle cpii lui servit h développer des sensations favorables a ses projets. L'indifférence apparente de ses paroles fil renaître la sécurité dont il avait besoin ; les grands yeux bleus de l'aimable enfant se levèrent sur lui , et un sourire gracieux semblait applaudir à ses discours. Ces moments délicieux étaient appréciés par Sénanges; l'innocence de ces naïves amours avait pour lui tout le piquant de la nouveauté.

Le lemps s'écoulait si vile, que la cloche, qui appelait au déjeuner , les surprit dans ces doux entretiens : ils sortirent ensemble; mais, avant

L'HOMME DU MONDE

d'arriver, le comte quitta sa jolie compagne, et rejoignit seul la société qui les attendait.

Emma, plus animée qu'à l'ordinaire, mêlait des saillies de gaieté à la conversation générale, et vantait les charmes dont l'air pur et frais du matin avait embelli la campagne. Sa paisible ingénuité aurait nommé sans doute le compagnon de sa promenade , si un regard de Sénanges ne lui eiit imposé silence; et lorsque, le lendemain , Emma se rendit au bosquet solitaire , elle lui dit :

« Pourquoi votre regard sévère m'a-t-il contrainte à cacher ma pensée? Pourquoi ne parleraisje pas de ces instants, si précieux pour moi , qu'à chaque heure du jour je les désire ou les regrette?

— Emma, le plus grand charme de la confiance, c'est d'en jouir seul! Si vous pouviez trouver près d'un autre ces doux plaisirs, ils perdraient leur plus grand prix. Dès que vous auriez révélé le secret de cet asile, il cesserait d'être solitaire, on viendrait nous y troubler : madame Darcey , par exemple, voudrait chaque matin accompagner nos pas ; le souhaitez- vous? »

Sénanges était bien siir de la réponse; car il avait déjà remarqué que la vivacité turbulente de madame Darcey , peu en harmonie avec la gaieté douce et la rêverie h;ibituelle d'Emma , s'était opposée à ce que des rapports intimes s'établissent entre elles, et devenait d'autant plus désagréable à la jeune fille, qu'elle la supposait un moyen employé par la coquetterie [»our appeler l'attention de Sénanges. La crainte des importunités de madame Darcey, et le mouvement de jalousie que le comte avait eu l'adresse d'exciter, suffirent donc pour qu'Emma écartât loin de son esprit l'idée de faire connaître leurs promenades du matin.

Ainsi, de moment en moment Sénanges remportait quelques petites vict(>ires sur la naïveté crédule de l'inoocenle jeune fille.

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