L ORAGE
Plusieurs jours s'étaient écoulés : le pouvoir (juc Sénanges avait pris sur Emma s'était si bien accru ,
qu'il devenait impossible à la jeune fille d'y résister. Ce charme de l'amour, qu'on ne saurait peindre , ce penchant inexplicable dont toute la force ne peut être comprise que par ceux qui l'ont sentie, celte idée que l'être que nous aimons est le seul dans la nature qui puisse nous rendre heureux, qui devine notre pensée , qui réponde a nos émotions ; enfin tout ce que l'amour inspire, Emma l'éprouvait, et pourtant elle ignorait encore le nom du sentiment qui remplissait toute son âme.
Rien n'échappait à l'expérience de Sénanges, il crut son succès assuré. Seul avec une fille de seize ans, dont il était adoré, le pouvoir que lui donnait l'amour était encore augmenté par l'influence de ce réveil de la nature qui portait dans les sens un trouble involontaire. Tous les mouvements de l'aimable enfant puisaient, dans le sentiment qui l'agitait, quelque chose de voluptueux qui la rendait plus séduisante encore. Le bras de Sénanges, qui n'était plus repoussé, rapprochait de lui le charmant visage d'Emma , dont les doux regards répondaient à ses regards ; elle souriait quand le zéphir poussait les boucles de ses blonds cheveux sur la figure noble et gracieuse du comte, et elle ne refusait que faiblement des caresses qui déjà n'étaient plus innocentes.
Sénanges crut prouvoir tout oser; mais le sentiment inné de la pudeur vint arracher Emma à l'enivrement de l'amour , et lui révéler son erreur et ses dangers. Tremblante, elle s'échappa des bras du comte, et, sentant sa faiblesse contre l'ennemi séduisant dont un instant vient de lui découvrir les coupables desseins, d'un pas rapide elle s'éloigna de lui.
Elle ne s'arrêta que dans son appartement , où il se passa bien du temps avant qu'un peu de calme vînt lui permetire de se rendre compte des émotions diverses qui tourmentaient son cœur ; elle lui enfin dans ce cœur agite; le voile qui lui avait caché son amour pour Sénanges fut déchiré; mais, se rappelant les tendres expressions qui retentissaient encore dans son âme, elle se rassura par l'idée que le sentiment qu'elle éprouvait était partagé. Elle ignorait qu'il est plusieurs sortes d'amour ; elle croyait que le comte , un moment entraîné comme elle, ne lui saurait pas mauvais gré d'éviter des occasions dangereuses , et que sa vertu lui était aussi précieuse que sa tendresse.
Cependant Sénanges cacha sous l'apparence d'une sombre tristesse le dépit dont il n'était pas
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maître, et, sans renoncer a son projet, il essaya d'autres moyens d'arriver U son but.
L'aimable enfant avait trouve dans ce sentiment naturel qui la portait à la vertu, des forces contre l'attrait du plaisir ; en trouverait-elle contre la pensée du malheur de celui qu'elle aimail? Son cœur aurait-il autant de courage que sa raison?
Il put s'assurer de son pouvoir en voyant l'expression subite d'inquiétude et de chagrin qu'Lrama n'eut pas la force de dissimuler , lorsqu'au déjeuner il annonça qu'il était souffrant, et qu'il ne parlag.'rait pas les plaisirs de la promenade générale projetée pour ce jour-la. Pourtant, quand il s'approcha d'elle, elle n'hésita pas 'a lui dire que le lendemain elle ne se rendrait point au pavillon. Le comte feignit autant de surprise que de douleur à cette nouvelle qu'il avait prévue , et Emma put se croire bien sévère , car il avait l'air bien malheureux !
La partie de plaisir, que depuis plusieurs jours ou avait formée, perdit tout son charme par l'absence de Sénanges ; madame Darcey boudait, et les efforts de madame de Terny pour ramener la gaieté furent inutiles. Emma était triste; parfois elle se reprochait d'affliger le comte; d'autres fois il lui semblait que c'était lui qui avait tort. Elle se sentait rougir lorsque le regard de madame de Terny s'attachait sur elle. « C'est le premier secret, disait-elle , que je cache à ma mère ! c'est un poids sur mon cœur! Eh bien! qu'une confiance enliore le soulage ! »
VA cependant que dirait-elle? Oserait-elle parler de son amour, quand elle ne pourrait répéter aucune parole du comte, qui lui eût appris que cet amour était partagé? Il l'aimait sans doute; elle le sentait!... Mais l'avait-il dit? que voulait-il? Et Emma ne pourrait rien répondre à ces questions que madame de Terny ne manquerait pas de lui adre.vser ! Elle se perdait dans ses réflexions, et l'image de Sénangos triste, seul et souffrant, jetait dans son âme une agitation qui ne lui permettait de s'arrêter à aucun dessein.
On rentra ; le dîner ne fut pas beaucoup plus gai que la promenade : le comte se plaignit de sa santé, et il évita de s'approcher d'Emma, qui chercha vainement le moyen de lui adresser quelques paroles en particulier. Madame Darcey s'empara de lui durant toute la soirée , et la jeuue tille se relira dans son appartement , le cœur désolé et les yeux pleins de larmes.
Le lendemain, Sénanges, qui avait vu l'impatience qu'éprouvait Emma de ne pouvoir causer avec lui. espéra quelle n'aurait pas le courage de renoncer à sa promenade , et il se dirigea du côte du pavillon ; mais il attendit en vain. La douce enfant a passé la nuit à rtfléchir; plus d'une fois limage des instants délicieux qui se sont écoulés près du comte , a troublé son âme ; il lui semble que ces doux moments étaient toute sa vie, que rien au monde ne peut les remplacer, qu'y renoncer, c'est renoncer au bonheur.
Cependant le sentiment vague, qui l'avertissait de son danger, la reiint; mais ces heures, qui chaque matin , depuis huit jours , fuyaient si vite à côté de Sénanges , lui paraissent aujourd'hui des siècles. Elle s'assied près de sa fenêtre , suit de l'o-il les détours de l'allée qu'elle parcourait pour se rendre au bord de la rivière, se rappelle les douces expressions du comte , ce bonheur qu'elle lisait dans ses yeux , et que sa présence faisait naître, et la pauvre enfant, qui supporte avec courage ses propres douleurs , n'en a point contre les douleurs de celui qu'elle aime. Prête à céder, elle aperçut Sénanges qui rentrait au château ; ses pleurs inondèrent son visage, et elle eut bien de la peine a en effacer les traces lorsqu'il fallut se rendre au salon.
L'indisposition supposée du comte lit renoncer 'a une promenade dont il ne pouvait partager les plaisirs; on passa la matinée dans le château; Emma s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre , voulant , disait-elle , dessiner quelques fleurs placées sur la terrasse ; mais plutôt pour dérober a tous les regards la lristcs.se qui l'accablait. Oh ! que ne pouvait-elle, quand les pleurs s'échappaient de ses yeux, voir le sourire que Sénanges lui cachait! 11 devinait que sa main tremblante, en paraissant arranger les boucles de ses cheveux, essuyait une larme qui venait malgré elle mouiller sa paupière : la douleur d'Emma ranimait ses espérances; et il la vo\ait avec joie user ses forces dans les combats qu'elle se livrait à elle-même.
Sénanges n'avait pas fixé le temps de son séjour a Terny ; mais un mois devait se passer encore avant l'époque où il était allendu a D... , petite ville d'Allemagne , rendez-vous des plénipotentiaires de toutes les puissances de l'Europe, où devait être discnlée l'affaire iraport:inle que la France avait confiée "a son habileté ; la marquise avait espéré qu'il resterait au château jusqu'à ce moment : elle fui donc aussi surprise qu'affligée lorsqu il annonça
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qu'il retournerait à Paris le lendemain. Le crayon tomba de la maiu d'Emma, et le comte, se baissant en même temps qu'elle pour le relever, entendit sa douce voix lui dire bien bas : « Quoi! vous parlez! je ne vous verrai plus ! »
Ses larmes l'empêchèrent d'eu dire davantage.
«Emma, répondit le comte, pourquoi ces pleurs? N'est-ce pas vous qui nous avez séparés? Je vous avais conlié mon bonheur, votre indifférence l'a détruit ! je vous déplais ; je dois partir ! »
Tout le monde parli^it a la fois pour retenir Sénanges, et il avait pu prononcer ces mots sans être entendu ; mais Emma ne put répondre que par un regard dont la muette éloquence lui disait combien il était aimé.
Le comte, s'adressant alors à madame de Terny, exprima le regret qu'il éprouverait en la quittant, et il ajouta : « Tous mes désirs tendaient à prolonger les instants que je dois passer près de vous; aussi ai-je tenté le seul moyen qui me restât darriver à ce but : j'espère encore, et la réponse que je recevrai demain matin décidera si je puis obtenir ce bonheur. »
Puis s'approchaut d'Emma , il continua 'a voix basse : « C'est vous seule qui prononcerez! Je vous attendrai demain au pavillon ! » 11 s'éloigna ensuite , et , pendant le reste du jour, la jeune fille ne put trouver l'occasion de lui parler.
Comment la faible raison d'une enfant soumise à l'empire d'une passion violente , et que l'expérience ne pouvait éclairer, aurait-elle résisté à tant d'efforts? Comment aurait-elle eu le courage de refuser un moment d'entretien si désiré, et dont le péril ne lui était pas bien connu? Ne lui semble-t-il pas indispensable d'expliquer à Sénanges qu'il ne doit point attribuer à la haine la fuite dont il se plaint? Pouvait-elle supporter la douleur de cet homme, qu'elle jugeait si supérieur aux autres hommes, et dont le suffrage lui paraissait devoir dispenser la gloire et le bonheur; de cet homme à qui elle tremblait de déplaire, dont elle attendait avec anxiété un mot encourageant, et dont le bonheur lui semblait si nécessaire au sien qu'elle eût donné sa vie pour l'assurer? Eh bien ! il la rendait l'arbitre de son sort ! il pouvait être heureux ou malheureux par elle!... Elle céda, et ses yeux exprimèrent "a Sénanges son consentement au rendez vous désiré. La joie qui vint animer la belle physionomie du comte aurait ôlé 'a Emma la force de rétracter sa promesse tacite, quand clic en aurait eu le courage.
Plusieurs heures de la nuit se passèrent sans que la jeune fille , inquiète, pût trouver le repos ; et, lorsque enfin la fatigue ferma ses yeux, son sommeil fut encore agité par des rêves douloureux et sinistres.
Après une nuit paisible , Sénanges vit paraître le jour avec joie : ému , mais point troublé, il appelait a sou aide toute la finesse de son esprit , tout le talent que lui avait donné l'expérience, pour exprimer un sentiment dont la délicatesse était étrangère a son cœur, et pour s'armer de cette apparence de l'amour, plus séduisante que l'amour même, qui donne à celui qui l'emploie tant d'avantages sur celui qui aime véritablement. S'il sentit un instant au fond de son âme ce mouvement juste et vrai que la nature y imprime, pour nous avertir au moment d'un projet coupable, l'habitude qu'il avait prise de l'étouffer enlevait a cette voix importune et sévère le pouvoir de se faire entendre.
Emma vit naître l'aurore avec inquiétude. Depuis que son âme ingénue avait deviné que l'amour l'entraînait vers Sénanges, elle éprouvait je ne sais quel effroi dont elle ne pouvait se rendre compte. Ce n'était pas ainsi que sa jeune imagination s'était peint ce sentiment. L'ascendant que le comte exerçait sur elle, le mystère qu'il exigeait, ses discours, son silence, sa froideur, ses caresses , rien ne répondait aux idées d'Emma, elle n'avait rien prévu de semblable ! C'est que son cœur pur et tendre avait deviné l'amour innocent; mais qu'il ne pouvait comprendre ce goût passager et ces désirs coupables qui en usurpent le nom , et contre lesquels aucune arme ne lui avait été donnée. Incertaine , agitée, treu)blaute, les sensations diverses auxquelles elle était livrée se peignirent sur sa figure enfantine , où le trouble des passions se faisait lire pour la première fois.
Bientôt cependant une seule pensée l'occupa , c'est qu'elle était attendue, et la douce enfant , sortant j)récipitamment du château , s'élança dans l'allée solitaire qui conduisait au bosquet.
Emma , préoccupée , n'a point vu l'azur du ciel se cacher sous des nuages amoncelés , qui ne laissent au soleil qu'une lumière pâle et douteuse. Elle ne sent point , dans sa course rapide , le vent brûlant qui, en soufflant du midi vers le nord , roule et pousse les nuages qui se heurtent et se brisent ; mais les branches flexibles des arbustes , penchées sur la terre, embarrassent ses pas et la forcentenfia à s'apercevoir du desordre qui règne autour d'elle.
L HOMME DU MONDK.
Elle s'arrête à l'aspect de cette nature nouvelle que le vent orageux tourmente comme elle pour la première fois , et s'émeut en voyant la fleur naissante , a peine cnlr'ouverlc, brisée sur sa lige par la tempête. L'oiseau , qui croit trouver près de la terre un asile contre la fureur du ciel , vient raser la surface des eaux et s'abattre au milieu des prairies ; une hirondelle craintive vient chercher un refuge jusque sur le sein d'Kmma. Hélas! l'orage qui agite le cœur de la jeune (ille est aussi terrible et sera moins passager que celui qui trouble les airs.
Lorsqu'elle arriva au pavillon , de larges gouttes d'eau commençaient a tomber, et le bruit sourd qui précède les éclats de la foudre retentissait au loin. Sénanges la remerciait si tendrement d'avoir tout bravé pour lui , il était si heureux, que l'aimable enfant n'entendit rien que le son de cette voix si puissante sur elle.
11 l'accusait doucement d'indifférence pour cet amour, qu'il disait préférer à tout :
«Emma, répétait-il, les plaisirs sédtiisants du monde , tous les liens qui m'y attachent , tout ce que l'intérêt et Tambilion peuvent m'offrir de distractions, tout disparaît devant la félicité que votre amour peut répandre sur ma vie !»
Pendant quelques instants l'inquiétude et la joie d'Emma l'empêchèrent de parler; mais bientôt elle céda à son cœur, et son naïf amour s'exprima avec transport. Cet aveu ne suffisait plus h Sénanges ; il contestait la vérité de ce sentiment, pour en obtenir la prouve ; les caresses qu'Emma lui avait disputées deux jours auparavant, ne le satisfaisaient plus; il dérobait a chaque instant quelque chose, et pourtant il se plaignait toujours ! II ré[)élait sans cosse ces mots si puissants sur un cœur passionné : Emma , si vous m'aimiez?... La tendre et crédule enfant, abandonnée a l'imprudonco de son âne , à l'ignorance du péril, a l'amour qui remplissait son âme, oubliait l'univers, et ne voyait plus que celui qu'elle adorait.
Cependant la témérité du comte augmentant toujours, dissipa celte ivresse dangereuse. Elle voulut s'échapper; mais l'orage le plus épouvanlabic continuait a gronder autour d'eux ; de sombres nuages obscurcissaient le jour, la pluie tombait par torrents, et le bruit du tonnerre se mêlait au sifflement du vent . qui ployait avec force les arbres des alentours.
Emma tremblait en fuyant ; sa terreur, les obs-
tacles qui arrêtaient ses pas , le désordre de la nature, l'agitation de son cœur, tout la livrait san.s défense aux efforts du comte, qui la ramona vers le pavillon. H avait prévu .«■a résistance : ses pleurs , ses prières , ses cris forent inutiles!... Emma fut à lui !
Tout a coup de nouveaux éclairs sillonnent le ciel; la foudre éclate , tombe, brise un peuplier voisin , et, jetant une lueur rougeàtrc sur le visage d'Emma , fait voir au comte qu'elle a perdu connaissance.
Sénanges, effrayé, tentait, mais en vain , <lc rappeler la vie sur cette figure inanimée , lorsque des voix confuses portèrent jusqu'à Ini le nom d'Emma. C'étaient des domestiques que madame de Terny envoyait à sa recherche , s'inquiélant de ne pas la voir paraître au déjeuner. Que fera Sénanges? H doit craindre, en restant près d'elle, que des soupçons ne s'éveillent à son aspect, et il se décide a s'éloigner par un autre côté ; miis sou cœur n'est pas tranquille , il éprouve une émotion secrète qui ressemble presque au remords.
La pluie cessa : la jeune fille ne reprit ses seu.s qu'après avoir été transportée au château; sou trouble fut atlribué a la frayeur causée par l'orage, et la marquise n'eut d'inquiétudes que pour la sauté d'Emma, qu'un violent accès de fièvre retint au lit.
Dès qu'on se fut éloigné , ses larmes coulèrent eu abondance : combien la solitude lui était nécessaire ! Le médecin ayant ordonné qu'on la laissât jouir d'un repos absolu , elle put s'abandonner en paix aux réflexions qui vt naient en foule l'assaillir. La journée et la nuit entière se passèrent ainsi, et, vers le matin seuloinent , la fatigue amena quoliues heures de sommeil qui la calmèrent un pou ; elle se trouva alors assez bien pour se rendre au déjeuner.
Pâle et triste, Emma semblait une beauté nouvelle pl'.is intérossaiiie encore que la vive et joyouse enfant qu'on admirait naguère ; lorsqu'elle descendait au salon , le comte n'avait pas encore rejoint la société : madame Darcey assura , eu riant , qu'on avait eu grand tort do ne pas s'occuper do lui, et le soigner conmie lùnuia, car elle l'avait vu rentrer pendant l'orage aussi troublé qu'une jeune (ille.
« Depuis ce moment , ajonla-tolle , il n'est pas encore remis de s;i frayeur, et Ion ne peut lui arracher ni une parole ni un sourire. Regardez plutôt, •> dit-elle en voyant arriver Sénanges, qui, a Taspect d'Eumia, ne putcadior une h'-gère émotion.
Avec quelle tendre inquiétude il s'approcha
L'tiOMME DU MONDE.
d'elle et profita du moment où Ton passait daos la salle à manger pour lui offrir l'appui de son bras ! Pressant doucement la main qu'elle lui tendit , il lui exprima un intérêt que cette fois peut-être il ne feignit pas.
Le regard angélique de la jeune fille ne peignait point la colère ; rien n'altéra la douceur de sa figure, si ce n'est un embarras louchant qui vint colorer ses joues; on voyait bien encore sur son visage une expression de douleur, mais elle paraissait calme et résignée. On eût dit que ses grâces naïves avaient perdu quelque chose de ce qu'elles avaient d'enfantin , et que le sentiment qui l'animait avait remplacé la vivacité de ses mouvements par une langueur plus séduisante.
Chaque mot, chaque regard du comte, la remerciaient de sa tendre indulgence , et semblaient un serment nouveau de l'aimer à jamais. L'aspect du bonheur du comle^dout elle sentait qu'elle était la cause , ramena sur ses traits l'apparence et les couleurs delà santé. Madame Darcey, qui remarqua cet heureux changement, proposa une promenade dans le parc; mais une partie delà société préféra rester au salon. Sénanges, Emma, madame Darcey et M. de L*** furent les seuls qui sortirent.
Emma s'appuyait sur le bras du comte, et, par égard pour la convalescente , on marcha d'abord a pas lents; mais la vivacité de madame Darcey s'accommodait mal de celte tranquillité ; bientôt elle les devança, et leurs pas se ralentissant à mesure que sa course devenait plus rapide, ils la perdirent entièrement de vue.
S'asseyant alors sur un banc de verdure, Sénanges attira près de lui sa jolie compagne ; il la pressait contre son cœur, lui reprochait doucement les larmes qu'elle répandait , les regrets qu'excitait son bonheur, regrets injustes que l'amour ne devait point permettre.
Emma, silencieuse jusqu'à ce moment, l'interrompit, et, paraissant faire un effort pour surmonter un pénible embarras, elle commença à parler en tremblant; mais peu 'a peu sa voix se rassura et prit quelque chose d'imposant lorsqu'elle lui dit : Ne cherchez point "a me faire illusion, Sénanges ; depuis deux jours j'ai tant souffert, j'ai tant pleuré, que tous les mystères de la vie m'ont été révélés! Je sais tout ce que je vous ai saciifié, tout ce que votre amour m'a coûté. L'avenir, jusqu'à présent, s'était offert à moi avec tous les charmes de l'innocence, avec toutes les espérances qu'il peut offrir
à mon âge, avec tous lès plaisirs dont la vie peut être parée! Tout est détruit par nos coupables amours! Ne m'interrompez pas, ne craignez pas mes reproches, ne craignez pas qu'Emma prononce jamais un mot qui puisse vous affliger! Non! tout le bonheur que je puis désormais espérer est dans votre amour : quand il faudra y renoncer , la vie sera finie pour moi ! »
Le serment de l'aimer toujours, répété avec feu par Sénanges , arrêta les larmes qui , malgré elle , tombaient encore de ses yeux; elle ne s'opposait plus à ses caresses. « Votre bonheur, disait-elle , est le seul bien assez précieux au cœur d'Emma pour payer ses sacrifices et la dédommager de tout ce qu'elle a perdu! »
De nouveaux rendez-vous furent demandés et obtenus ; Emma ne pouvait plus rien refuser h l'homme à qui elle s'était dévouée, et le comte jouit en paix de son triomphe , oubliant qu'il achetait quelques jours de plaisir au prix de l'existence entière d'une enfant qui avait apporté dans la vie tant de chances de bonheur.
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