‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 547 sur 560 · LES AMBASSADEURS · texte numérisé non relu

LES AMBASSADEURS

Le temps que le comte de Sénanges devait passer au château s'écoula si rapidement pour Emma, que la douleur qu'elle ressentit de son départ eut toute la vivacité d'un chagrin imprévu : cependant elle ne pleurait que son absence , et ne doutait pas que, suivant sa promesse, il ne fût auprès d'elle avant deux mois. Elle ignorait, la pauvre enfant, que toutes les passions s'effacent devant l'intérêt et l'égoïsme, et que ces deux sentiments triomphent même de l'attrait du plaisir !

11 n'avait pas élc difficile de soustraire à la vigilance de madame de Terny des amours si coupables, qu'ils n'auraient pu se présenter à son esprit, et qu'elle en eût repoussé l'idée. Emma sut donc dérober à la tendresse de sa mère adoptive ses douloureux regrets, comme elle lui avait caché ses plaisirs ; elle chercha dans la solitude un asile pour

L'HOMME du MONDE.

ses larmes , et trouva dans son courage la force de sourire encore aux amuscmenls des autres, quand son cœur était déchiré. Personne ne put deviner que le jour du départ de Sénanges , enlevait à Emma le seul bien qui lui restât dans le monde, et que, malgré l'espérance qu'elle conservait, et sa confiance dans l'altachemen t du comte , un de ces tristes pressentiments que le temps vient rarement démentir, l'avertissnit que ce jour fatal détruisait à jamais son bonheur.

Le comte de Sénanges partit pour se rendre a D***, ville d'Allemagne , que déjà nous avons indiquée comme le rendez-vous du congres auquel il devait assister. C'était là qu'allaient se décider des questions importantes, qui touchaient aux intérêts du monde entier; c'était là que des hommes conduits parla vanité, l'ambition , l'amour des richesses , des honneurs et du pouvoir , devaient, au nom de leurs patries, et sous prétexte de servir la cause sacrée du bien public, se disputer une su[)ériorité qui assurerait de grands avantages à celui qui l'emporterait sur ses rivaux. Tous les ambassadeurs étaient déjà réunis, et avaient apporté des prétentions différentes, dont ils ne voulaient rien céder; chacun d'eux savait qu'il ne pouvait, en abordant franchement les questions , obtenir les concessions qu'il désirait : aussi avait-on formé mille projets pour arriver adroitement à son but en trompant ses adversaires, et comme il y avait trop peu de bonne foi pour qu'on espérât faire des convertis, on essayait de faire des dupes.

Sénanges ne s'était point encore occupé des moyens de réussir dans la mission qui lui était confiée. Chargé de défendre la cause d'un peuple malheureux, qui n'avait d'autre appui que l'opinion publique , il connaissait trop les hommes pour penser que les sentiments généreux qu'on pouvait faire valoir en faveur des victimes de l'oppression pussent exercer quelque influence; et il attendait, pour s'arrêter à un projet, que ses rapports avec ses collègues lui eussent fait connaître quel était le côté accessible à ses séductions. L'expérience lui avait appris qu'en comptant sur les vertus des hommes, on est sujet à se tromper; mais qu'on est presque toujours sur de ses calculs, quand ils ont pour base leurs faiblesses, leurs intérêts ou leurs passions.

Lorsque Sénanges arriva , plusieurs conférences particulières avaient eu lieu entre les ambassadeurs des trois empires les plus puissants de l'Iùirope.

Les envoyés des é!ats moins considérables ne devaient être consultés et appelés aux délibérations générales, que pour la forme, et pour donner leur assentiment aux dispositions arrêtées sans eux, par suite de cette justice naturelle , qui fit de la loi du plus fort la première de toutes les lois. L'adresse devait l'emporter ensuite entre les puissances rivales dont les forces pouvaient se balancer.

Ces trois habiles ministres , versés depuis longtemps dans tous les secrets de la diplomatie, virent avec joie que les opinions contraires aux leurs seraient défendues par un homme peu habitué aux affaires et qui n'apportait pas, comme eux, des talents reconnus et une réputation politique établie. Chacun d'eux pensa qu'il parviendrait aisément à ses fins avec un adversaire si peu redoutable, qui s'annonçait modestement et sans prétention; car Sénanges voulait étudier ses ennemis avant d'engager le combat.

Le comte, que les circonstances avaient soumis aux caprices de la fortune, avait fréquenté des hommes de toutes les classes , et la finesse, la sagacité, qui lui étaient naturelles, lui dévoilaient aisément les vices et les ridicules ;, de quelque enveloppe qu'ils prétendissent se couvrir. 11 devinait prompleraent cet art des hommes habiles de paraître ce qu'ils ne sont pas pour cacher ce qu'ils sont réellement, et il savait retrouver en eux ces passions , ces faiblesses , ces travers de l'esprit et de la vanité, qu'il avait souvent remarqués dans les autres hommes , et dont il s'était plus d'une fois servi avec succès. 11 s'empressa donc d'établir des relations avec les négociateurs qu'il lui était si important de connaître.

La première visite de Sénanges lut pour l'envové d'une grande puissance maritime. Général fameux sur les champs de bataille, cet ambassadeur croyait avoir conquis avec la gloire militaire le droit d'imposer son opinion en tous lieux ; ferme et inflexible dans ses décisions, il ne cédait jamais sur la plus indifférente bagatelle , de peur qu'on n'en conclût qu'il pouvait faire quelques concessions dans des affaires importantes. Il était habituellement sombre et silencieux , pour donner plus de poids à ses paroles; et Sénanges eut l'air si persuadé de sa supériorité et de la fermeté do son caractère , que le guerrier diplomate vit en lui un homme (jui n'aurait pas même l'idée de tenter le moindre effort pour l'amener à son opinion. Cette conviction où il était, que les pensées du comte ne pouvaient s'ar-

LHOMME DU MONDE

rôter que sur des objets frivoles, détruisit une partie de sa réserve ordinaire, et il s'ciablit dans leurs relations jdus de conliancc qu'il n'en existait entre le général et les autres ambassadeurs.

Cette réputation de légèreté réussit encore mieux à Sénanges près d'un autre diplomate , qui fondait ses espérances de succès sur une finesse et une dissimulation que cachait assez bien une bonhomie verbeuse qui ne laissait à personne le temps de l'interroger. Un accent méridional eût été un mauvais indice pour deviner la puissance qu'il était chargé de représenter; et toutes les conséquences qu'on aurait tirées de sa conversation , souvent ingénieuse, mais un peu prolixe, eussent été aussi mal fondées. Enfin ses manières et ses discours semblaient être l'application de ce principe, que la parole fut donnée a l'homme pour déguiser sa pensée.

Sénanges le connaissait depuis longtemps , et peut-cire l'habitude de la société des femmes ne lui avait-elle pas été tout-a-fait inutile pour découvrir, sous cette apparence de confiance et de bonne foi qui semble ignorer lout calcul et repousser toute contrainte, celle adroite dissimulation que beaucoup de gens ne soupçonnaient pa$.

Le comte avait un esprit trop jusie et un senliraent trop vrai de sa propre supériorité, pour ne pas savoir sacrifiera propos celle petite vanité qui fait craindre comme un malheur de paraître dupe, même aux yeux de gens dont l'opinion n'est pour nous d'aucun prix; aussi retenait-il un sourire moqueur, quand la figure de l'ambassadeur expriniait la salisfaclion intérieure que lui faisait éprouver la feinte crédulité de Sénanges. Celui-ci savait qu'on ne gouverne jamais plus siîrement quelqu'un que lorsqu'on a l'adresse de lui persuader que c'est lui qui nous mène.

Une naissance illustre, dfs manières nobles et distinguées, un esprit aimable et fait pour plaire, donnaient au troisième adverf^aire de Sénanges beaucoup de rapports et de ressemblance avec lui ; et les chances de succès eussent été égales entre eux, si une grande habitude des affaires n'eût donné à l'ambassadeur étranger une si haute idée de ses lumières et de sa capacité , qu'il n'imagina pas qu'un homme peu initié aux mystères de la politique pût entrer en lice avec une réputation européenne comme la sienne. Cette confiance entière dans ses forces et dans la faiblesse de son adversaire, laissa de grands avantages au comte de Sénanges : on sait

qu'il n'y a rien de tel pour être trompé, que de se croire plus fin que les autres.

La durée du congrès était fixée à deux mois : des affaires capitales devaient y être traitées; mais cinq semaines furent consacrées d'abord à régler les rangs, les préséances et les cérémonies. Sénanges donna peu d'attention à ces soins si importants pour les autres, et sa condescendance sur ce point fui d'un bon augure pour ses collègues. On riait de son incapacité, et l'on pensait qu'il n'y aurait rien à craindre d'un homme dont la frivolité était telle, qu'il avait manqué deux réunions dont le but était de décider qui occuperait la droite et la gauche dans un dîner donné par un prince étranger qui venait visiter la ville.

Quelques jours après, une nouvelle marque de cette insouciance qui paraissait incroyable, produisit un si grand effet, qu'on crut que, si ses secrétaires et ses chevaliers d'ambassade en instruisaient sa cour , Sénanges pourrait bien être rappelé comme représentant avec trop peu de dignité le souverain qui l'avait nommé.

L'électeur qui gouvernait la ville de D***, vint à mourir : il fallut régler les rangs, et distribuer les places pour la cérémonie de l'enterrement. Sénanges aurait dû obtenir au moins la seconde, car il pouvait disputer la première ; mais on se cacha de lui pour traiter de cette grande affaire, et il ne fut placé que le troisième 11 s'en plaignit pourtant^ afin de constater ses droits ; mais il céda sans peine, et sa facilité sur ce point donna au quatrième ambassadeur , qui portait le même titre que Sénanges, l'envie de se placer avant lui.

Le comte ne pouvait s'empêcher de rire de la peine que se donnaient des gens graves, qui venaient régler des objets d'un si haut intérêt, pour de si misérables considérations. Le bon sens, qui lui était naturel, lui faisait voir avec pitié ces formes minutieuses et ces détails ridicules, par cela seul qu'ils sont inutiles, dj^nsdes moments où l'on aurait dû discuter avec simplicité et droiture des idées d'un ordre élevé, dont le résultat devait entraîner la ruine ou le bonheur des nations.

La veille du jour consacré a l'enterrement de l'électeur, Sénanges reçut la visite de cet ambassadeur qui , comme nous l'avons dit, avait le désir de lui dérober sa place, et qui espérait, en noyant sa pensée dans un torrent de paroles, fasciner tellement le comte, qu'il l'amènerait a lui céder dans cette circonstance. Sénanges l'avait deviné, et il

L'ITOMME DU MONDE.

écoutait avec une patience admirable une foule de choses qui , n'ayant aucun rapport avec l'objet de la visite, devaient cependant en paraître le but. Le comte aurait pu s'y tromper, s'il avait eu moins de finesse; car, pendant une heure entière, l'ambassadeur parla constamment, sans qu'il fût question de la cérémonie du lendemain; seulement, à l'instant où il se retirait, accompagné par Sénanges , il eut l'air de se rappeler par hasard , dans l'antichambre , une chose a laquelle il attachait si peu d'importance qu'il avait failli l'oublier; et il laissa tomber négligemment quelques mots pour annoncer au comte qu'il avait l'intention de se placer avant lui au convoi. Si Sénanges eût été moins maître de lui, sa physionomie eût laissé voir qu'il n'était pas dupe de cette petite ruse : il savait qu'il en est de l'adieu d'un diplomate, comme du postscriptum de la lettre d'une femme, et que c'est là qu'il faut chercher sa véritable pensée. Le comte se fit un mérite de sa facilité a céder , afin d'être en droit d'exiger et d'obtenir autre chose de son collègue, qui se relira satisfait d'une concession dont sa vanité lui exagérait le prix.

La condescendance de Sénanges fit naître de nouvelles prétentions : les places marquées d'abord ne convinrent plus à ceux qui les devaient occuper. Après avoir discuté , on disputa ; l'aigreur , les mots piquants amenèrent de sérieuses querelles. Chaque ambassadeur écrivit à sa cour; on négocia , et les esprits furent tellement exaspérés , qu'on crut un instant qu'une guerre générale serait la suite de ce congrès pacifique, et que la mort de quelques milliers d'hommes deviendrait le fruit de cette réunion qui s'était formée au nom de l'humanité.

Enfin les souverains décidèrent heureusement qu'a dater de celte époque, et pour prévenir toute discussion semblable, l'ambassadeur qui arriverait le premier dans une ville obtiendrait la première place, quels que fussent son rang, son titre et le souverain qu'il représentait, cl que les autres siégeraient après lui , suivant Tordre de leur arrivée. Celte sage décision termina les débats , et permit enfin d'enterrer l'électeur '.

Sénanges, par une indifférence que les autres ministres regardèrent comme une preuve d'incapa-

* CeUe décision n'est point une (iction. C'est ainsi que les rangs sont établis maintenant dans les réunions diplomatiques; et cette règle , adoptée dans toutes les cours de l'Europe, date du congrès de Vérone.

cité, était resté entièrement (-Irangor à cette grande affaire; et si , quelquefois, il avait été forcé (l'entendre les discussions auxquelles elle avail donné lieu, ce n'était qu'avec peine qu'il avait retenu une envie de rire qui, peut-être, eût excité chez ses collègues plus de pitié que de colère.

Cependant les deux mois consacres au congrès touchaient à leur fin, il ne restait plus que quelques jours; et l'objet des négociations n'avait pas encore été entamé. Les affaires particulières, et surtout l'ennui qui assiégeait nos diplomates dans la triste ville qu'ils habitaient , les décidèrent à ne point prolonger le séjour qu'ils devaient y faire, et l'on sentit qu'il fallait, pour être bientôt libre, se hâter de résoudre quelque chose.

Sénanges, dans la discussion, n'imposa point son avis avec l'assurance d'une orgueilleuse supériorité, et ses adversaires demeurèrent persuadés que leur habileté lui inspirait tant de respect qu'il ne se hasarderait pas à lutter contre eux. Le comte, en effet, n'avait plus de lutte a engager; car, sans qu'ils s'en doutassent, ses opinions étaient devenues les leurs.

S'il était ainsi parvenu h les séduire , c'est qu'il lui avait fallu si souvent employer tant d'art pour tromper des femmes que l'amour ou la coqtielterie mettait en garde contre ses artifices, que toutes les finesses de la diplomatie venaient échouer devant une telle expérience.

Le jour do la délibération générale arriva ; chacun crut y porter sa propre volonté, et n'être soumis à aucune influence : pourtant, l'avis du comte de Sénanges passa à l'unanimité.

Sénanges avait appris dans le monde qu'il faut surtout craindre de se faire des ennemis; et, pour ne point blesser l'amour-propre de ses collègues, il jouit modestement de son iriomplie. La modestie, celte fois, ne lui était j)as difticile : les journaux devaient, le lendemain , instruire l'Iùirope entière du succès qu'il avait obtenu ; ropinioii publique devait y applaudir; peisoiuie ne pourrait le contester; et il est aisé d'être modeste quand la vanité ne peut rien y perdre.

Lccomie, satisfait, lil h la hâte les préparatifs de son départ. De fréquentes lettres de la vicomtesse étaient venues lui rappeler un amour (|ui lui était importun cl des promesses qu'il vouUul oublier. Il repoussait la pensée des obligations (ju'il avait contraclées envers elle, et des égards qu'elles lui inipo.-aienl. L'image do la jeune et louchante

L'HOMME DU MONDE

Emma lui rappelait de si doux moments, qu'il s'y arrêtait davantage; mais, à l'instant de monter en voiture , il reçut d'elle une lettre qui lui causa une émotion pénible qu'il ne fut pas maître de cacher. Quelques mots sans suite sortirent de ses lèvres, et un domestique, croyant entendre le nom du château de Terny, lui demanda si c'était là qu'il avait le projet de se rendre. « Non , non , s'écria le comte, cela ne se peut pas!... Partons pour Paris, par la route de Baden I »

Le lendemain, Sénanges était dans cette dernière ville.

Page 1