‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 548 sur 560 · LE DEVOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DEVOUEMENT

Cependant la douleur d'Emma ne trouvait aucun soulagement, et rien ne venait adoucir le regret de l'absence de Sénanges; depuis deux mois elle n'avait pas reçu de lui la plus légère marque de souvenir. Parfois il lui semblait que l'adresse du comte aurait dû trouver un moyen de lui écrire et de recevoir de ses lettres , s'il y eût mis autant de prix qu'elle en attachait elle-même. Emma, forcée de partager les plaisirs de ceux qui l'entouraient , de paraître s'intéresser à des conversations qui n'avaient d'attrait pour elle que lorsque Sénanges en était l'objet ; Emma , enfin, parée et souriant quand son coeur était déchire de regrets, n'avait qu'une consolation , c'était la solitude. Chaque matin , le pavillon , témoin de son bonheur passé , devenait le confident de ses larmes. La marquise, sans deviner qu'aucun chagrin pût affliger sa fille chérie, remarqua pourtant le changement que ses pleurs et ses combats avaient amené sur son visage, et sa tendresse s'inquiéta pour la santé d'Emma, qui elle-même commençait a s'alarmer des douleurs inconnues qu'elle éprouvait ; muis le médecin consulté ne vit qu'une indisposition naturelle à son â^e et n'ordonna que des promenades et des distractions fréquentes.

Emma , que la contrainte imposée par la société fatiguait sans la distraire, cherchait chaque jour quelque nouveau prétexte pour s'en éloigner. Une

jeune paysanne, sa sœur de lait, s'était mariée depuis trois mois à un fermier de madame de Terny, et quelquefois Emma dirigeait sa promenade vers cette ferme pour y retrouver l'ancienne compagne des jeux de son enfance. Elle n'était alors suivie que d'un domestique ; car, depuis un an , elle avait perdu la gouvernante qui l'avait élevée, et madame de Terny, dont le désir était de la marier de bonne heure, n'avait pas voulu lui en imposer une autre; le caractère doux et la précoce raison d'Emma semblaient en effet rendre ce soin inutile.

Un jour, la jeune fille, allant à la ferme, aperçut sa sœor de lait qui venait au-devant d'elle avec son mari , en grande cérémonie , pour la prier d'être la marraine de l'enfant qu'ils espéraient voir naître dans quelques mois. Emma s'empressa de céder à leurs désirs : cependant la jeune fermière , restée seule avec elle , éprouva de légères indispositions dont Emma s'effrayait, mais que la joyeiise paysanne lui dit être la suite de cet état qui la charmait par l'espérance d'être mère. Fière et heureuse, elle se vantait de ses souffrances, et se plaisait h en parler avec délai!, en arrangeant sur une table un champêtre goûter qu'elle destinait à Emma, lorsque, n'obtenant pas de réponse à une question qu'elle venait de lui adresser, elle se retourna, et la vit sans mouvement sur le siège qu'elle occupait.

Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'Emma reprit l'usage de ses sens; elle se remit enfin, et, revenue au château , ne se plaignit plus de sa santé. Cherchant au contraire à calmer l'inquiétude que causait à madame de Terny sa pâleur extraordinaire , elle l'assura qu'elle ne s'était jamais mieux portée, et que les soins des médecins seraient désormais superflus.

Retirée dans sa chambre , Emma ne dormit point; elle ne chercha même pas le sommeil , et elle écrivit ce qui suit :

LETTRE u'eMMA AU COMTE DE SÉNANGES.

« La triste Emma, qui, depuis deux mois, pleu- I) rait voire absence, a maintenant d'autres maux » a redouter, Sénanges. Je ne puis affronter la » honte et le déshonneur, je ne puis porter le dé- » sespoir dans le cœur de ma mère adoptive; il fi faut donc mourir si vous n'avez pitié de moi. » Vous le savez , la fortune et le rang que vous » pouvez olïrir h voire compagne n'excitèrent pas

L'HOMME DU MONDE

» mon envie. Si je ne vous ai jamais dit tout ce » qu'il m'en coûtait pour supporter le poids d'un » sentiment coupable, c'est que je ne voulais pas » que le soin de mon bonheur imposât un sacrillce. » h votre générosité. Mais ce n'est pas sur moi seule » que je pleure aujourd'hui! Vous devez me com- » prendre! Au nom de l'amour, au nom de l'hon- > neur, Sénanges, je vous attends!

» Si vous m'abandonnez , tout sera fini ! Cepen- » dant celle qui vous avait dévoué sa vie ne se per- » mettra pas un reproche, et rien n'accusera celui » qui aura causé sa perte. Sénanges , mon dernier » soupir sera pour vous , et je ne regretterai de ce » monde que le pouvoir de vous aimer encore. »

Emma, après avoir indiqué au comte le moyen de lui répondre , ferma sa lettre, et dès le malin se rendit à la ferme. Elle obtint aisément de la paysanne , et sans lui faire aucune confidence, qu'elle se chargeât de la lettre et reçût la réponse, puis Emma, s'efforçant de cacher son agitation, rentra au château où Arthur Brémont venait d'arriver.

Arthur avait apporté tant de zèle dans les affaires qui lui étaient conflées , qu'il avait terminé promptement et avec succès le procès important qui intéressait le général Melcourt. Il avait parcouru le midi de la France; mais son âme était trop fortement émue pour recevoir aucune impression des objets extérieurs. Le beau ciel de la Provence perdait pour lui toute sa magie , et le charme de cette nature fraîche et brillante n'eut pas le pouvoir d'éloigner un instant cette mélancolie profonde qui dévorait le cœur d'Arthur. Malgré lui, toutes ses pensées se reportaient vers Emma, et, bien qu'il eût renoncé à elle, son image charmante venait seule mêler des rêves gracieux à ses pénibles souvenirs. Quand^^sa sombre misantrhopie lui montrait la vie avec toutes ses douleurs, la société avec tous ses travers, les hommes avec tous leurs vices; la figure douce et séduisante de la jeune fllle innocente et pure, qui avait eu ses premières etscs seules amours, lui apparaissait pour le réconcilier avec ses semblables, pour soulager ses peines; et ce souvenir laissait dans son esprit et dans son cœur quelque chose de délicieux et de consolant qui ressemblait à l'espérance. Peut-être, ce sentiment , qui vit si longtemps au fond de l'âme, n'était- il pas entièrement éteint, et contribua-t-il à le conduire au château de Tcrny , peu éloigné de la route qu'il devait parcourir pour se rendre à Ikiden , où le général Molcourt lui avait donné rendez-vous.

Arthur fut bien reçu de la marquise qui put remarquer encore la vive rougeur d'Emma, lorsqu'il se présenta devant elle : elle tremblait (piand il s'approcha , car elle se rappela ses adieux. Ses avis et ses craintes, si bien justifiés, en s'offrant à sa mémoire, lui inspirèrent un sentiment de terreur involontaire.

Peu de jours suffirent pour qu'Arthur s'aperçût du changement d'Emma ctqu'il devinât ses douleurs secrètes. Des yeux indifférents ou préoccupés pouvaient s'y méprendre; mais Arthur vit la trace des larmes, il surprit des soupirs étouffes, il remarqua les efforts que coûtait un sourire trompeur; il suivait de près Emma, lorsque, pendant la promenade, elle s'égarait dans une allée solitaire, et qu'elle essuyait des pleurs amers. Un jour, prêt à codera son émotion, il allait s'approcher d'elle, quand la voix de madame de Terny rappela sa fille adoptive pour embrasser son amie qui arrivait à l'instant même.

Athénaïs d'Esparville, fille de la marquise, venait enfin retrouver sa mère ; mais l'arrivée de cette amie, qu'Emma depuis son enfance chérissait comme une sœur, et dont la présence l'eût autrefois comblée de joie, ne fit qu'ajouter a ses inquiétudes , et Emma s'étonna d'être devenue insensible à l'amitié. Hélas ! c'est que la passion qui remplissait son cœur rend indifférent à tout ce qui n'est pas elle; c'est qu'Emma voit encore un témoin de plus auquel il faudra dérober ses larmes !

Tout ce que l'âme de la jeune fille éprouvait d'angoisses se dévoilait à chaque moment a l'àmc d'Arthur, quoique la cause lui en fût inconuue : son regard scrutaleurue la quittait pas; Emma voyait sans cesse ses yeux attachés sur les siens, et elle senlait que son trouble ne pouvait lui échapper. La nuit qui succédait a ces journées si longues et si cruelles pouvait seule apporter quelque soulagement aux peines de la jeune fille, et le jour suivant voyait renaître les mêmes soufirances. Alhonaïs consacra à sa mère et à la société toute la matinée du lendemain ; mais, la chaleur du jour avant fait remettre au soir la promenade habituelle, madame dEsparville, à qui Arlhu.- avait offert son bras pour ne pas s'éloigner d'Emma qui était près d'elle, proposa a sa sœur adoptive et au jouue homme, qu'elle connaissait depuis sou onfaîice, de s'éloigner du groupe , et de jouir sans trouble di s plaisirs de l'inlimiié. Elle voulut revoir le bosquet d'Emma, et cet asile mystérieux , que la jeune fille eût désire

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cacher à tous les regards , devint le but de leur promenade.

Dans ce pavillon écarté, que le silence du soir rendait plus pittoresque, éclairés par les rayons de la lune, n'entendant que le léger frémissement du feuillage et le doux murmure des eaux , ils éprouvaient un charme inconnu qui invitait a la rêverie et disposait le cœur a l'attendrissement. Trop émue pour parler, Emma tenait la main d'Alhéuaïs, et écoutait les douces expressions de l'amitié, que madame d'Esparville prononçait avec un accent si vrai, qu'Emma, la pressant sur son cœur, ne put s'empêcher de s'écrier :

« Oh! ma sœur, combien votre tendresse m'eût clé nécessaire! Pourquoi m'avez-vous quittée.'' Alhénaïs, que vous avais-je fait pour m'abandonner ainsi ?

— Emma , il le fallait; j'y fus forcée ! La raison m'imposait celte loi cruelle.

— Comment ?

— Oui , je devais partir.

— Quels devoirs assez sacrés pouvaient vous contraindre à vous séparer si longtemps de notre mère?

— Ce que je devais a mon mari.

— Mais , reprit Arthur , les soins que vous avez consacrés à sa parente ne durèrent pas autant que votre absence. Vous l'avez quittée, vous étiez seule, et trois mois se sont écoulés depuis que madame de Tcrny est ici.

— Que faisiez-vous, dit Emma? Pourquoi, chère Athénaïs, u'étiez-vous pas près de moi?

— Tu ne sais pas, mon Emma, qu'il faut parfois s'imposer des sacrifices! Arthur, je vous connais assez pour ne pas craindre de m'expliquer devant vous, et je dois a ton amitié, chère sœur, une couliancc entière. La môme raison qui m'éloigna de Paris m'empêcha de venir retrouver ma mère aussitôt après son retour au château. Ici, partout, je devais fuir le comte de Sénanges. »

Le mouvement que Ot Emma pour retirer sa main de colle d' Athénaïs n'échappa pointa Arthur, et ce fut en vain qu'elle chercha a lui dérober les émotions diverses qui se peignirent sur son visage.

Athénaïs reprit en riant : « Ne vous effrayez pas de cet aveu , je puis le faire sans trouble ; cet adroit séducteur fut sans danger pour mon repos ! Mais il ne l'était pas pour ma réputation. L'absence de mon mari et ma jeunesse attiraient autour de moi ses liominages, qui auraient moins de prix aux yeux des femmes, si elles pensaient qu'ils ont toujours un but

intéressé, et qu'on les accorde bien plus à l'idée de notre faiblesse qu'à l'estime de nos vertus. Je souffrais sans inquiétude ces soins assidus qui flattent notre vanité, mais qui ne pouvaient arriver jusqu'à mon cœur, lorsque je m'aperçus que la foule s'éloignait à l'aspect de M. de Sénanges. Son esprit aimable et brillant me rendait sa société agréable ; mais, quand même ma tendresse pour mon mari , et le sentiment de mes devoirs ne m'eussent pas fait repousser tous les efforts qu'on pouvait tenter pour me plaire, le comte n'eût pas été dangereux pour moi. Je le connaissais depuis longtemps; sans principes , incapable d'aucun sentiment véritable , il sacrifie sans regret à son intérêt et a son égoïsme toutes les affections qu'il sait inspirer par ses grâces naturelles et cet art de séduire dont il a fait son étude. Malheur a la femme qui s'attacherait à lui 1 malheur surtout a celle que son intérêt engagerait à tromper! »

Madame d'Esparville ne pouvait voir le visage d'Emma sur lequel le désespoir et l'effroi paraissaient empreints ; mais l'attention d'Arthur observait tout. Athénaïs continua :

« Sa réputation est si bien établie , qu'à peine m'étais-jc aperçue de ses assiduités, que le monde en parlait déjà. Vivant dans la même société que lui , je ne pouvais l'éviter ; presque chaque jour je le retrouvais, et, qu'elle qu'eût été ma conduite, il suffisait que ses soins eussent été remarqués pour qu'on ne pût m'y croire insensible. Je compris la nécessité de m'éloigner jusqu'à ce que le retour de M. d'Esparville m'eût rendu le protecteur près duquel mon inexpérience doit trouver un abri contre la malignité. 11 y a trois mois , je me disposais à venir rejoindre ma mère à la campagne , lorsqu'elle m'apprit qu'elle attendait le comte de Sénanges; et j'ai différé mon voyage jusqu'après son départ.

— M. le comte de Sénanges! s'écria Arthur avec un trouble visible : il est venu ici ! est-ce possible? est-ce vrai?

— Oui , reprit Athénaïs , il y a passé plus d'un mois. Ma mère, à qui je n'ai pas cru devoir faire une confidence inutile, l'a pris en affection et se plaît dans sa société. »

3Ladame d'Esparville eût pu continuer longtemps sans être interrompue. Muets, interdits, Emma et Arthur, émus de sentiments divers , se devinaient avec terreur; chacun d'eux s'effrayait de malheurs qu'il soupçonnait sans en connaître encore toute l'étendue ; mais tous deux en savaient assez

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déjà pour craindre ce que le temps pouvait leur révéler.

Alhénaïs , fatiguée de faire seule tous les frais de la conversation , plaisanta ses amis sur la rêverie profonde où ils étaient plonges : elle ne put leur arracher que quelques monosyllabes. Hélas! cet entretien, consacré au plaisir de la confiance et de l'amitié , ne devait avoir de charmes que pour celle qui n'avait à remplir que des devoirs d'accord avec son cœur, et dont les innocentes affections pouvaient toutes être avouées.

Le lendemain , Emma se rendit à la ferme ; mais elle n'y trouva point la réponse attendue. Elle ne pouvait douter cependant que sa lettre ne fût parvenue 'a Sénanges , car elle avait copié l'adresse sur une lettre que la marquise écrivait au comte, pour le charger d'une affaire dans la ville où se tenait le congrès. Deux jours se passèrent encore, et Emma craignait (elle l'espéraitpeut-êtrejqueSénanges n'eût quitté l'Allemagne pour revenir en France, lorsque madame de ïerny reçut la réponse a sa lettre, partie le même jour que celle d'Emma. Le soir, durant la promenade, elle annonça qu'elle avait eu des nouvelles du comte , en répétant a chacun les expressions bienveillantes dont il était l'objet : « Mais , ajouta-t-elle , il m'écrit qu'il passera par Baden pour se rendre à Paris, et fera ensuite dans le Nord un voyage qui le retiendra jusqu'à l'hiver. »

A ces mots , Emma s'enfuit précipitamment; elle ne se sentait plus la force de cacher son émotion. A peine le feuillage l'eut-il dérobée aux regards, qu'elle tomba sur le gazon , en s'écriant : « Tout est donc fini! I) Elle resta longtemps à la même place, sans qu'un autre mouvement que les battements pressés de son cœur pût annoncer qu'elle existait encore. Ses yeux regardaient sans voir et ne laissaient plus échapper de larmes : la présence d'Arthur vint larracher à cet état ; elle voulut fuir à son approche , car le sentiment secret qui l'avertissait qu'Arthur devinait une partie de ses chagrins lui faisait éprouver à son aspect un trouble si cruel qu'elle mettait tous ses soins à l'éviter.

« Emma, dit-il d'un ton si douloureux, qu'il pénétra jusqu'au cœur de la malheureuse enfant, Emma, redoutez-vous donc Arthur comme un ennemi? Ah ! ne savez- vous pas que vous ne pouvez souffrir sans qu'il partage vos souffrances? Confiezlui vos chagrins ; Arthur vous en supplie ! »

Emma parut frappée d'une idée nouvelle qui portait quelque consolation dans son âme. « Oui , dit-

elle , je crois pouvoir compter sur vous! Jurez-moi que vous me rendrez le service que je vous demanderai !

— Je vous le jure.

— Eh bien, demain matin . à dix heures, venez au pavillon, et vous saurez ce que j'exige de vous.o

Elle le quitta alors, et courut encore s'informer si la réponse attendue n'était point arrivée; ce fut en vain, et les journaux confirmèrent la nouvelle du départ de Sénanges et de son futur voyage dans le Nord. Emma pourtant parut calme; on voyait qu'après avoir lutté contre un grand malheur elle s'y était résignée : ses manières, qui , depuis quelques temps, étaient froides et contraintes, devinrent plus affectueuses. Il semblait qu'à une indifférence profonde pour tout ce qui l'entourait, eût succédé tout à coup un tendre intérêt. Athénaïs et madame, de Tcrny étaient tour à tour l'objet de ses caresses : jamais elle ne les avait pressées sur son cœur avec un sentiment si vif que dans l'adieu du soir, et sa main ne pouvait se détacher de la main de sa mère chérie.

Cependant Arthur, agité par des pressentiments divers, attendit avec anxiété le moment indiqné, et son impatience le lui fit même devancer. En se rendant au pavillon , mille pensées confuses se présentaient à lui ; il s'effrayait d'apprendre qu'Emma était malheureuse ; il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle pûl être coupable.

Au détour d'une allée, il aperçut de loin la jeune fille dont la robe blanche se dessinait sur la verdure , et il pressa sa marche afin d'ariiver au pavillon avant elle. En entrant dans le bosquet, une lettre cachetée, dont l'adresse portait son nom, frappa ses yeux ; il rompit le cachet, et la doulciuet l'effroi se peignirent sur son visage lorsqu'il li;t ces mots :

« Je réclame votre parole, Arthur : que ma dcr- 1) nicre volonté vous soit sacrée! I-'aites parvenir la » lettre que voici , et quels que soient les soupçons » que le nom que vous lirez sur l'adresse fassent » naître dans votre esprit, ne chercluz jamais ;i » connaître le secret qu'Emma veut emporter dans » la tombe. »

Arthur avait h peine lu ce billet, qu'il volait sur les traces de celle qui l'avait écrit : il lui avait suffi d'un regard pour reconnaître le nt>m de Sénanges sur la lettre qui lui était confiée.

« Emma, criait Arthur, Emma, écoutez-moi , arrêtez . au nom du ciel ! » Et il franchissait tout ce

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qui s'opposait à son passage , en se dirigeant vers les lieux où il l'avait aperçue, mais il ne l'y trouva plus. S'élauçant au sommet d'un mouticule qui dominait la vallée, et d'où l'on découvrait un vaste horizon, sou regard impatient parcourut avec effroi toute l'étendue qui se déroulait devant lui. Sur un bloc de pierre qui s'élevait dans l'endroit le plus profond de la rivière , et où ses bords étaient escarpés et dangereux , il vit enfin celle qu'il adorait priant à genoux , les mains élevées vers le ciel.

Rien ne peut peindre les émotions qui se confondaient dans son âme lorsqu'il se précipita vers ces lieux, dont une distance assez considérable le séparait encore. Pour abréger sa route, il quittait les détours des allées, et traversait les massifs d'arbustes dont il écartait et brisait les branches, sans s'apercevoir qu'elles déchiraient son visage et ses mains. Une sueur froide couvrait son front décoloré ; sa respiration brûlante, gênée par la rapidité delà course s'échappait avec peine de sa poitrine ; une impression de terreur contractait son visage; tremblant d'arriver trop tard, il s'irritait contre les obstacles; mais enfin il atteignit Emma au moment où , achevant sa prière par ses mots : « Mon Dieu, pardonnez moi! » elle allait s'élancer dans les eaux. Le bras d'Arthur la saisit avec force, et par un mouvement convulsif il la retint sur le rivage.

Les sentiments divers qui les agitaient l'un et l'autre ne leur permirent pas, durant quelques instants, de proférer une seule parole : immobiles et muets , ils semblaient craindre de se communiquer leurs pensées. Enfin Arthur rompit le silence, et s'écria :

« Emma, qu'alliez- vous faire?

— Mourir! c'est mon unique ressource.

— Est -il possible, Emma! Quel malheur si cruel?...

— Le malheur! j'aurais eu des forces pour le supporter ; je n'eu ai point contre le dcshonuenr.

— Grand Dieu ! mes horribles pressentiments seraient-ils justifiés I

— Je suis perdue !

— Quoi ! le comte de Sénanges.... »

H s'arrôta, et l'expression delà figure d'Emma, lorsqu'elle ajouta : « Je n'ai plus qu'a mourir! » apprit tout a Arlhur.

« Non, dit il après un moment de silence, c'est lui , lui seul qui doit porter la peine de son crime.

— Que dites- vous?

— Sa mort doit vous veni.'er !

— C'est pour me faire entendre ces affreuses paroles que vous avez conservé ma vie ! Au nom du ciel , Arthur , que les jours du comte de Sénanges vous soient sacrés !

— Qu'ai-je entendu? Ses jours vous seraient précieux !

— Mille fois plus que les miens.

— Vous lui pardonnez ?

— C'est moi qui suis coupable.

— Vous ne le haïssez pas?

— Je l'aime ! »

Les forces d'Arthur semblaient près de l'abandonner, il cacha son visage dans ses mains , et l'on n'entendit plus que ses sanglots.

Emma, debout devant lui, était involontairement touchée de cette douleur si vraie , et l'image des chagrins dont elle était la cause la détourna un instant de ceux qu'elle endurait.

Arthur, paraissant faire un violent effort sur lui-même, leva la tête, et passa la main sur son front.

« Chassons , dit-il , une pensée si cruelle ! Renfermons mes douleurs dans mon sein; oublions que c'était Emma que j'aimais , et , s'il se peut , calmons ses maux et rendons-la au bonheur ! Emma , cette lettre , je puis la faire parvenir ; mais pourquoi attenter à vos jours sans attendre la réponse? Sans doute celui a qui elle est adressée ignore le secret que vous vouliez cacher , pourrait-il vous abandonner? »

Emma répondit a voix basse en détournant les yeux : « Il a dû recevoir une lettre de moi ; j'ai vainement espéré jusqu'ici; aucune marque de son souvenir n'est venue calmer mes tourments; il part pour un long voyage : à son retour, il ne sera plus temps?... Arthur, laissez-moi mourir.

— Peu de jours suffiraient pour le rejoindre, l'instruire et le ramener près de vous !... Mais le puisje? en aurai-je la force? 3Ioi î voir le comte de Sénanges ! supporter sa présence ! l'effort est impossible !

— Arthur, je vous le répète, laissez-moi mourir.

— Vous mourir ! quand je puis vous sauver la vie! Non, vous ne mourrez point!... Je partirai, j'entraînerai le comte près de vous ; vous serez heureuse! Et moi!... moi!... je vous verrais l'aimer, le lui dire , a lui! au comte de Sénanges ! cela ne se peut pas !

— Arthur , je ne vous demande rien ; tout est fini pour moi !

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— Non, s'écria-t-ilj il ne sera pas dil que le bonheur d'Emma ait été en ma puissance , et que quelque chose ait pu m'arrcter ! Je vais partir, je vais porter cette lettre , je le verrai , il saura tout , votre désespoir, la mort que vous avez cherchée pour lui : avant peu il sera ici ! Alors , je vous fuirai pour toujours ! mais jurez-moi de ne pas attenter à votre vie.

— Je vous le promets, Arthur! Mais comment reconnaître?...

— Emma , ne me parlez pas de votre reconnaissance , j'y lirais votre amour pour le comte! . . . Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais ce que j'éprouve à son nom! Emma , je ne dois penser qu'a vous! mais il ne faut pas perdre un instant : dans une heure je veux être loin d'ici. »

Emma était à genoux ; ses yeux baignes de larmes se levèrent sur Arthur avec une expression angélique. Elle étendit la main vers le ciel, qui seul devait récompenser un si noble dévouement; car elle sentait que rien sur la terre ne pouvait payer de semblables vertus.

Arthur ne prit que le temps d'c'crire un mot à madame de Terny pour excuser un départ aussi brusque, et il se rendit à pied à la ville voisine , située à une demi-lieue du château. Là, une chaise de poste , promptement préparée , le conduisit sur la route de Baden, où il espérait rencontrer le comte de Sénanges.

Pendant que les chevaux l'entraînaient loin de ce château où venait d'être si cruellement détruite une de ses pbjs chères illusions , Arthur ne pouvait s'empêcher de refléchir à la bizarrerie de sa triste position qui lui faisait chercher avec empressement un homme dont la présence lui avait toujours été pénible, et cela pour le ramoner vers la femme qui , jusqu'à ce moment, avait été l'objet de tous ses vœux. Mais, malgré les sentiments cruels et les regrets douloureux qui remplissaient son cœur, il n'Iiésitait pas accomplir les devoirs que lui imposait la générosité de son âme ; seulement il éprouvait une tristesse profonde en pensant que, jeté seul dans le monde, sans espérance et sans appui , il entrait dans la vie par une route si difficile! Il était prêt à reculer, épouvanté, devant les maux qu'il apercevait; ses premiers pas étaient marqués par des douleurs si grandes qu'elles lui semblaient d'effrayants présages pour l'avenir; et son âme abattue demandait au ciel de le retirer de la vie

avant que lui fussent révélés tous les malheurs qu'elle traîne a sa suite.

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