‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 549 sur 560 · LES EAUX DE BADEN · texte numérisé non relu

LES EAUX DE BADEN

Le comte de Sénanges, en arrivant h Hiulen , avait trouvé le général l^Ielcourl à Iholel où il était descendu. La santé du général le forçant à prendre les eaux, il s'était rendu dans cette ville, où l'aspect des sitesics plus pittoresques et les plaisirs d'une société brillante, chaque année attirent la foule, et où se rassemble habituellement ce qu'il y a de plus distingué parmi les gens qui ne savent que faire et de leur temps et de leur argent.

M. de Melcourt, que les ordonnances de son médecin avaient amené dans ce beau pays , se plaisait h y retrouver quelques vieilles connaissances. Son âge l'avait réduit au rùle de spectateur paisible , mais non pas indifférent , des événements qui se succédaient sur la scène du monde ; et son âme, que le temps avait mise a l'abri des passions , conservait cette douce sensibilité, cette amitié délicate, sentiments rares et précieux , que les années rendent plus vrais et plus désintéressés quand elles ne I les détruisent pas. Le général devait à lui seul le ! rang distingue qu'il occupait: né de parents obscurs, sa famille avait contracté jadis de grandes ' obligations envers la noble et illustre famille du ' comte de Sénanges , et , dans los jours orageux de nos troubles civils, sa reconnaissance s'était acquit- I téeavec usure envers ses anciens protecteurs. Il avait connu Sénanges encore enfant, et sa tendre j amitié avait qucl<]ue chose de paternel qui lui cachait une partie des erreurs du comte; d'ailleurs les défauts de Sénanges étaient parés de tant d'agréments, il savait si bien se décorer de tous les sentiments généreux, que ceux qui n'étaient pas victimes de ses torts pouvaient aisément ne pas les apercevoir.

Sénanges fut charmé do retrouver Melcourt et d'apprendre par lui cette foule do petites nouvelles, de riens importants, que eha(iuc jour voit naître et mourir. Le général s'empressa d'autant i>lusvo-

L'HOMME DU MONDE

lontiers diûslruirele comte de ces bruits de salon, qu'ils étaient tous à sa louange, et que , depuis la nouvelle du succès de sa négociation , ou n'était occupe que de lui et du mérite étonnant dont il avait fait preuve en l'emportant sur des collègues, donllliabilclé bien connue n'étaitplusvautéemaiu- Icnautque pour faire briller la sienne. Son nom et son éloge étaient dans toutes les boucbes, et l'opinion publique , qui depuis longtemps avait embrassé avec chaleur la cause dont il venait d'assurer le triomphe, se prononçait hautement en sa faveur , elle le signalait à la reconnaissance générale, de manière a en attirer vers lui les éclatants témoignages.

L'orgueil de Sénanges jouit pleinement de son succès, et toute autre idée s'effaça devant la joie qu'il en ressentit.

Bientôt il put acquérir la preuve de l'cnlhousiasrae qu'il inspirait; car Melcourt était encore avec lui , lorsqu'on lui annonça la visite d'un riche banquier qui venait , au nom de la société brillante (jue la ville renfermait en ce moment, le prier d'assister à une fête qu'on préparait à la hâte pour le soir même, afin de lui offrir le tribut d'hommages que méritaient sa noble conduite et les talents qu'il avait fait servir au bien de l'humanité. Son arrivée agitait toute la ville, et chacun cherchait quelques moyens nouveaux ou remarquables de signaler son admiration.

Les journaux avaient depuis longtemps intéressé les peuples de tous les paysà celtegrande affaire, et Sénanges , étonné lui-même de s'entendre proclamer un héros, allait se voir l'objet de la faveur de celle opinion publique , qui exerce un empire auquel rien ne résiste, empire qu'on pourrait cependant lui contester, si l'on considérait qu'elle est parfois aussi aveugle dans l'exagération de ses louanges, qu'injustedanslasévérité de ses critiques. Le grand mérite du comte avait été de savoir tout ce qu'on peut gagner a servir les passions des hommes. Indifférent lui-même aux grands intérêts qu'il avait défendus, il n'avait cherché qu'un triomphe pour sa vanité , et le monde ébloui voyait dans ses efforts les sentiments les plus généreux et les plus vastes desseins. Plus d'une personne prétendit avoir deviné depuis longtemps dans Sénanges les talents de l'homme d'état sous les grâces de l'homme du monde. On regarda son succès comme la preuve d'un plan général , fruit des plus habiles combinaisons ; il n'y eut pas jusqu'à sa nominutiun qu'on ne

dit avoir prévue , et qui ne fût considérée comme la suite d'un changement de direction dans les affaires. Les plus graves politiques se livrèrent, à ce sujet, à de nombreuses conjectures , dont Sénanges ne pouvait s'empêcher de rire; car, si son cœur avait oublié ce qu'il devait a la vicomtesse d'Olban, sa mémoire eu conservait encore le souvenir.

Il accepta cette flatteuse invitation, et le banquier se retira pour s'occuper des préparatifs de la fête. Melcourt ayant quitté Sénanges peu d'instants après, celui-ci resta seul , et put réfléchir à son aise a tous les avantages que lui promettait son heureuse réussite. Hélas! pendant qu'il jouissait de son triomphe avec délices , et que tout s'apprêtait autour de lui à célébrer sa grandeur d'âme et la noblesse de ses sentiments généreux, une faible et malheureuse enfant, abandonnée par lui à la situation la plus malheureuse , se mourait au château de Terny, où elle attendait en vain sa réponse.

La lettre d'Emma vint encore dans ce moment frapper les regards du comte; un sentiment involontaire le fit trembler loi'squ'il voulut écarter ce papier importun; il ne put bannir les pensées pénibles que cet aspect avait soulevées dans son esprit, et pourtant, parmi les vagues projets qu'il forma, celui de céder a la tendresse, au devoir, celui de rendre l'honneur à sa victime en l'épousant, ne se présenta point. Accoutumé à repousser toutes les sensations désagréables , il était près d'en vouloir 'a l'infortunée dont l'image accusatrice venait troubler les joies de son triomphe; et, pour éloigner entièrement ce souvenir, il se disposait à aller recueillir les félicitations qui l'attendaient , quand on annonça Arthur Brémont.

Le comte parut surpris, et Arthur embarrassé. En quittant Emma, celui-ci n'avait vu, dans la mission qu'il allait remplir, que l'obligation cruelle de ramener un rival odieux près de la femme qu'il adorait encore , et dont l'amour était le seul bien qui eût pu lui donner le bonheur : tant qu'il avait vu cette jeune fille si belle, si séduisante et si malheureuse , il avait envié Sénanges, et n'avait pas douté qu'il ne sentît tout le prix de l'amour qu'il était parvenu à lui inspirer; mais, à mesure qu'il s'approchait du but de son voyage, le souvenir du caractère du comté éveillait dans son cœur je ne sais quelle crainte , qu'il prenait pour l'embarras de s'expliquer, car Arthur n'aurait osé s'avouer qu'il éprouvait quelque défiance.

L'expression de froideur et de fierté dont Séuan-

L'HOMME DU MorsDE.

ges avait paru s'armer à son aspect était peu propre à le rassurer : aussi le comte, qui l'avait souvent rencontre dans le monde, sans jamais l'inviter a venir chez lui . supposant quelque motif à sa visite, fut-il force de lui demander deux fois ce qui lui procurait llionneur de le recevoir, avant d'obtenir un mot de réponse. Enfin , Arthur le voyant, les yeux attachés sur lui, attendre avec une espèce d'impatience qu'il voulût bien parler, dit à voix basse :

« Monsieur le comte , je viens du cbâieau de Tcrny!

— Eh bien? » répondit Sénanges en cachant sous un air imposant la crainte qu'il éprouvait de subir un entrelien pénible.

Arthur leva les yeux , et le calme de la figure du comte lui fit penser qu'en effet la lettre d'Kmma ne lui était point parvenue, et qu'il ignorait encore tout ce que sa situation avait de cruel. Il reprit : « Eh bien ! monsieur, je quitte Emma ! » Le comte ne répondit pas.

« Elle vous avait écrit, et elle n'a reçu aucune réponse : sa lettre sans doute ne vous a point été remise. »

Sénanges garda le silence; aucune émotion ne parut sur son visage, et Arthur, surmontant avec peine son embarras, continua : « Vous avez passé un mois chez madame de Terny. » La flgure de Sénanges exprima un mécontentement marqué, et sembla dire qu'il ne devait compte de ses actions à personne. Arlliurajoula: « Sansdoutel'élat d'Emma ne vous est pas connu ; s'il en était autrement, vous seriez maintenant auprès d'elle. »

Le comte ne put réprimer un mouvement impérieux quiparaissait vouloir forcer Arthur au silence, et qui produisit l'effet contraire, car il reprit d'un ton ferme : « llmma, désespérée, ne pouvant cacher longtemps les suites de sa faiblesse , avait es- .sayé de vous en instruire ; votre départ de D*** vous aura empêché de recevoir sa lettre , et je viens... » Sénanges, cherchant a déguiser le trouble qui venait l'agiter malgré lui, interrompit Arthur brusquement : « Je ne sais , dit-il , qui vous donne le droit de vous occuper de cela! » Et son ton, à la fois imposant et dédaigneux , aurait du décourager Arthur; mais celui-ci trouva dans l'air menaçant du comie une force nouvelle pour s'expliquer ; un senliment secret l'avertissait , a son insu , de ia supériorité de son âme sur celle du rival qui lui avait été préféré. Il continua : « lùuma , monsieur, sait que je duis vous voir !

— Elle vous a choisi pour confident! » Et un doute insultant put se lire sur le visage de Sénanges.

«Voici, dit Arthur, une lettre d'elle , que je vous aurais présentée plus tôt, si je n'avais pensé que, tracé dans un moment de désespoir, où l^mraa n'était plus maîtresse d'elle-même, cet écrit devait se ressentir des violentes émotions qu'elle éprouvait. Alors, elle vous croyait instruit de sa cruelle position. N'ayant pas voulu retarder d'un instant mon départ , car chaque jour qui s'écoule ajoute a ses inquiétudes, je n'ai pu lui laisser le temps d'écrire une autre lettre , et je n'ai pris celle-ci que comme une preuve de sa confiance.

— Cette confiance, monsieur, j'ai le droit de la trouver singulière, répondit Sénanges, pour détourner, s'il était possible, la conversation de son véritable objet.

— Eh bien! reprit froidement Arthur, je vais vous l'expliquer. «

Il s'arrêta quelques moments; puis, cherchant à éloigner toute idée personnelle , ne pensant qu'k Emma , dont toutes les espérances reposaient sur Sénanges , il raconta fidèlement son séjour au château, peignit avec chaleur et avec éloquence la douleur d'Emma , le changement visible que l'inquiétude et les regrets avaient opéré sur sa douce figure , l'altération de sa joyeuse humeur, celte expression mélancolique que le malheur avait gravée sur son front , et qui avait excité son intérêt dès le premierjour deson arrivée chez madame de Terny; il raconta les efforts de la malheureuse enfant pour retenir des larmes qui s'échappaient malgré elle, et les dérober à la vigilance de l'amitié; ses forces , épuisées par de longs combats , cédant enOn à sou désespoir, lorsqu'elle put se croire abandonnée par le comte , et la résolution cruelle qu'elle avait prise de se soustraire, en mourant, au déshonneur (jui l'attendait. S'animant lui-même par degrés, Arthur était si vivement ému, qu'il fut obligé de s'interrompre, et que Sénanges, bien qu'il fût en garde contre ce qu'il allait entendre, ne put échapper a un attendrissement involontaire , au récit des manx qu'il avait causés.

Arthur, qui le remarqua , prit un Ion plus affectueux ; son émotion, partagée par Sénanges, lui semblait établir entre eux des rapports plus intimes qui autorisaient sa confiance, et il crut pouvoir ajouter : « Oui, monsieur le comte, Emma a tant souffert , sou iuquiétude a clé si douloureuse , qu'il

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ne faut pas perdre un instant pour la faire cesser : venez rendre la vie et le bonheur a cette infortunée ! Quel bien est comparable à celui que fait naître la certitude d'avoir rempli un devoir imposé par Thonncur et par l'amour. »

L'attendrissement passager de Sénanges avait disparu; un mécontentement, qu'il ne cherchait plus à dissimuler, se montrait sur son visage.

(( Vous allez trop loin , M. Arthur, dit-il ; c'est à moi seul qu'appartient le droit de régler ma conduite ; je n'accorde à personne le pouvoir de disposer de mes actions, et vous pensez bien, ajouta-t-il en prenant un ton de hauteur avec lequel il espérait imposer silence a Arthur, que ce n'est point à votre avis, M. Brémont, que je m'en rapporterai. »

Une fierté délicate , arme défensive d'un caractère élevé, vint animer la figure d'Arthur, lorsquil répondit . « Les sentiments nobles sont communs à tous les hommes, M. le comte, et je ne crois pas que l'éclat de votre rang et de votre naissance vous dispense d'entendre la vérité, ni que l'obscurité de mon nom puisse me contraindre à la taire. »

Je ne sais quelle idée vint frapper Sénanges , il se troubla.

« Vous vous méprenez , monsieur Arthur ! » Et son ton était presque amical. « Oui , vous vous trompez... Jamais ni ma naissance ni la vôtre ne peuvent être pour moi une raison de vous offenser!... Moi, vous reprocher!... Quelle idée!... Cela n'est pas, cela ne peut pas être!... Je n'ai voulu parler que de votre âge. Vous êtes jeune, Arthur ! »

Celui-ci fit un mouvement de surprise a cette expression familière, et le comte se reprit : « Oui, M. Brémont, mon expérience me donne de trèsgrands avantages , et je veux bien m'exprimer franchement avec vous. Le dévouement chevaleresque, et l'enthousiasme exagéré de votre caractère m'annoncent votre peu de connaissance du monde; ce n'est point par de tels motifs que les hommes se conduisent, et ceux en qui la réflexion ne détruit pas ces erreurs de la jeunesse sont destinés a être dupes toute leur vie. Vous paraissez étonné de ce que je vous dis là; mais le temps vous en démontrera la vérité. Maintenant, par exemple, si vous étiez a ma place , vous vous croiriez obligé de tout sacrifier a un amour insensé, et vous feriez une folie.

— il me semble, monsieur le comte, qu'il ne s'agit plus de satisfaire une passion, mais d'accomplir un devoir.

— Vous appelez cela un devoir!... Ce n'est pas ainsi qu'on se marie. Si Emma avait pu me convenir, si j'avais eu le projet de la choisir pour ma femme, j'aurais demandé sa main , et je me serais gardé de lui apprendre que l'amour peut triompher delà vertu.

— Ce mariage , en effet , ne pouvait vous convenir ; mais aujourd'hui la position d'Emma le rend indispensable. »

Sénanges sourit avec dédain et reprit : « Le mariage , monsieur, est un engagement public dont on doit compte à la société. »

Arthur ne cachait point son étonnement. « Quoi ! vous pourriez abandonner Emma , la livrer au désespoir et à une mort certaine! Serait-ce possible?

— Ne me croyez pas insensible h son malheur ; il est pour moi le sujet d'un chagrin réel , et je voudrais pour beaucoup ne l'avoir pas causé ! Je me fais a moi-même , soyez-en sûr, de vifs et cruels reproches , quoique je sois loin de penser que sa douleur piiisse avoir les suites que vous serablez craindre. Le moment du désespoir est passé ; Emma n'aura plus, soyez-en convaincu , le projet d'attenter a sa vie, et elle ne pensera qu'au moyen de cacher son secret. Vous jugez bien, monsieur, qu'elle peut attendre de moi tous les secours ; que je les lui prodiguerai , et que déjà cet objet important a appelé ma sollicitude. »

L'indignation d'Arthur se peignait sur son visage.

t Et votre enfant? s'écria-t-il.

— Je veillerai sur lui. »

La douleur d'Emma s'effaça un instant devan t les idées qui se présentaient en foule a l'esprit d'Arthur; un retour sur ses propres infortunes l'agita fortement, des paroles sans suite sortirent de ses lèvres tremblantes; il paraissait plutôt laisser échapper sa pensée intérieure et répondre a ses émotions, que s'adresser a Sénanges.

« Un jour, disait-il. cet enfant malheureux maudira la vie que vous lui aurez donnée, et regardera sa naissance comme un opprobre. Privé des biens communs à tous les hommes , jamais il ue sentira les caresses maternelles répondre a ses cris enfantins. Sa mère, placée entre la nature et l'honneur, sera forcée de sacrifier l'un ou l'autre : sans espérance, sans avenir, il invoquera la mort, et son désespoir, vous reprochant vos coupables plaisirs , portera les regrets et les remords dans les dernières années de votre vie. »

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La main du comte s'élait involontairement avancée vers celle d'Arlliiir. « Arrêtez ! disait-il. » Et sa voix émue , en trahissant des sentiments secrets , aurait pu laisser croire que celte prédiction , qu'il semblait vouloir écarter, s'accomplissait déjà dans son cœur.

« Non, non, de telles douleurs n'existent pas; ces maux, que vous peignez avec tant de chaleur, ils sont imaginaires; aucun être ne les a sentis. N'est-il pas vrai, Arthur? Ah! rétractez de semblables paroles ! »

Mais Arthur repoussait la main qui voulait presser la sienne. « Ces maux sont vrais, monsieur; ces douleurs ont été senties : vous ne connaissez pas, vous ne connaîtrez jamais tout ce que celte déplorable situation peut amener avec elle d'amertume et de souffrance ! »

Sénanges paraissait si profondément ému qu'Arthur le crut ébranlé , et il ajouta :

« Non, vous ne voudriez pas réduire à ce sort misérable l'enfant qui vous devra la vie, et la mère qui le porte dans son sein ! Voire nom protégera leur faiblesse et les garantira du mépris et de la honte ! Dites un seul mot, et leur bonheur assurera le vôtre. »

A mesure qu'il parlait, le comte semblait se calmer. On eût dit que rattendrisscmenl qui avait paru sur son visage prenait sa source dans une cause plus prochaine et plus immédiate que le malheur d'Emma, et qu'Arthur, en reportant tout à coup ses pensées vers elle, avait détourné un souvenir terrible qui pesait sur le cœur de Sénanges.

Il respira plus librement ; ses yeux se fixaient sur Arthur avec un tendre intérêt, ses manières avaient quelque chose d'aft'cclueux qui aurait pu étonner celui-ci ; mais il ne voyait rien, une seule pensée l'occupait , l'avenir d'Emma , et il avait déjà triomphé de ce retour sur lui-même qui paraissait avoir causé l'émotion du comte.

« Ah ! coulinua-t-il, quel plaisir n'éprouvcrezvous pas en voyant briller la joie dans ces yeux qui , depuis si longlemps , sont noyés de larmes! Les transports que votre retour va faire naître vous prouveront combien votre présence était désirée.

— Je ne puis partir.

— Eh bien ! si quelque affaire importante relarde votre départ , qu'une lettre l'annonce a Emma. Dans vingt-quatre heures elle la recevra de ma main ; cet écrit calmera son impatience en allen-

dant le moment où vous viendrez la consoler et remplir vos promesses.

— Mes promesses ! je n'en ai fait aucune! Je ne l'ai point trompée; jamais je ne lui ai promis de l'épouser , parce que jamais Emma ne peut être ma femme.

— Est-ce là votre dernière résolution?

— Je n'en changerai point. »

Arthur n'était plus maître de lui. « Croyez-vous donc, dit-il, pouvoir agir ainsi sans enfreindre les lois de l'honneur et de la probité?

— L'honneur n'est point placé la !

— Le séducteur d'une fille innocente peut-il échapper au juste blâme qu'il mérite?

— C'est si je faisais un tel mariage que le monde me blâmerait.

— Mais le sentiment du devoir ne parle-t-il pas plus haut que celle voix trompeuse?

— Mes premiers devoirs sont ceux que ma naissance et la société m'imposent. Vous ne connaissez encore que les passions de la jeunesse.

— Dites , Monsieur , que les lois de la vertu.

— Moi , je règle mes actions sur les principes du monde.

— Dites sur ceux de l'intérêt.

— J'obéis à l'usage.

— Dites à l'égoïsme.

— Monsieur, s'écria le comte avec un mouvement impérieux que réprima bientôt un sentiment de bienveillance, vous êtes injuste. La solitude, et peut-être des chagrins, ajouta-t-il d'un ton affectueux , ont aigri voire esprit et vous rendent trop sévère. Écoulez les conseils de mon amitié !

— Votreamitié ! je la repousse :je n'accorde point la mienne à qui ne peut conserver mou estime.

— Monsieur Arthur!...

— Celui qui ne craint pas de porter le désespoir dans le cœur d'une fille infortunée, celui qui ose offenser un être faible, qui n'a ni le droit de se plaindre, ni le pouvoir de se venger , celui-là est un lâche et ne doit inspirer que le mépris.

— C'en est trop ! » dit Sénanges en se levant bruscjuement; puis, s'arrêlanlloul à coup, il parut réfléchir. L'expression de sa figure changea; on n'y vit plus qu'un sourire ironiipie , et il reprit d'un ton très-froid : o Je vous fais compliment , Monsieur , du beau feu qui vous anime , lorsqu'il s'agit de l'honneur des femmes! I^lles vous sauront gré , je l'espère , d'un si grand dévouement : je souhaite qu'elles vous en récompensent.

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— Vous ne m'avez donc pas compris , Monsieur ?

— Je vous entends a merveille ! vous voulez que j'épouse Emma ou que je vous rende raison de mes torts envers elle? J'en suis fâché, mais l'un et l'autre me sont également impossibles ! Je n'épouserai point Emma, et je ne me battrai pas avec vous.

— Je saurai bien vous y contraindre! s'écria Arthur , que la froideur du comte animait de plus en plus.

— Je ne crois pas , répondit en riant Sénanges.

— Grand Dieu ! tant de lâcheté jointe à une perversité si cruelle ne doit pas rester impunie ! »

La colère et l'indignation enflammaient le visage d'Arthur ; mais un bruit confus se fit entendre sous les fenêtres et l'empêcha de poursuivre. Au milieu d'un concert de louanges et des cris de l'admiration et de la reconnaissance, le nom de Sénanges était mille fois répété. Quelques personnes entrèrent précipitamment dans le cabinet du comte , et, avec les marques d'un profond respect, elles le supplièrent de se rendre aux vœux de la multitude qui venait le complimenter et lui offrir le juste tribut d'hommages qui lui était dû. « Venez dans le pièce voisine, lui disait-on : le balcon, donnant sur la rue, permettra à la foule, avide de vous voir, de contempler les traits du généreux défenseur des peuples opprimés. Venez jouir de cette gloire pacifique qui est le prix des plus nobles vertus ! »

Ils entraînèrent Sénanges avant qu'Arthur eijt eu le temps de revenir de sa surprise. En proie a mille sensations diverses, tout ce qui venait de se passer excitait à la fois son indignation et son élonnement. La froide indifférence de Sénanges et l'enthousiasme dont il était l'objet bouleversaient toutes ses idées; il s'éloigna pendant que des cris d'amour et de respect accueillaient la présence du comte, et, au milieu des réflexions qui venaient en foule l'assaillir , ces mots s'échappèrent des lèvres d'Arthur : « Est-ce donc la ce qu'on appelle la gloire? est-ce donc là qu'est la vertu? »

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