‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 551 sur 560 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Melcourt , en rentrant , retrouva Arthur immobile à la place où il l'avait laissé ; il était triste , mais calme et résigné. L'âme de son vieil ami semblait plus troublée que la sienne; le général paraissait vouloir cacher son mécontentement; car son entretien avec le comte l'avait profondément affligé, et il craignait , en y réfléchissant, d'y découvrir de nouveaux chagrins pour Arthur etdenouveaux loris à Sénanges. Celui-ci avait repoussé avec taut de vivacité l'idée de traiter Arthur comme un fils, que Melcourt n'avait osé lui avouer que son secret lui était échappé.

C'était en vain que sa sincère amilié pourle jeune homme lui avait fait tenter tous les moyens d'atlendrir Sénanges. « Non, lui disait le comte , l'étrange bizarrerie de son caractère rend toute intimité impossible entre nous. A chaque instant il me compromettrait sans avantage pour lui : j'estime pourtant celle rudesse vertueuse , mais elle n'est ni de noire temps , ni dans nos mœurs. Si je le rapprochais de moi , il me ferait partager les malheurs qu'elle lui cause. Qu'il parte ! mais auparavantqu'il répare aux yeux du monde son imprudente offense, ou la société , à laquelle je ne puis ni ne veux confier les liens qui nous unissent , me forcera de lui livrer ma vie. Vous pensez bien , Melcourt, que les jours de mon fils me sont chers, et qu'ils me seront sacrés; je ne ferai que défendre les miens, mais l'honneur est le premier mobile de l'homme du monde, qui lui doit, s'il le faut, le sacrifice de son existence. »

Melcourt employa vainement toutes les raisons que son cœur et son esprit lui suggérèrent pour changer les idées du corale. Tous les senliraenls, toutes les paroles qui auraient pu émouvoir son âme, venaient échouer contre l'égoïsme, la vanité et le respect humain. Fatigué de ses efforts inutiles, le général le quitta , en l'assurant que ce combat révoltant n'aurait pas lieu, et qu'il saurait l'empêcher h quelque prix que ce fût.

L'TTOMME DU MONDE.

Cette froideur de Sénangcs, qui enlevait à jamais au jeune homme le seul appui naturel qu'il eût sur la terre, donna une nouvelle force b rattachement que Melcourtiui portait, et il éprouvait pour lui un sentiment plus tendre au moment oii il l'nhorda. Il crut devoir lui cacher la démarche qu'il venait défaire. « Mon enfant, mon flis chéri, lui dit-il, que ferez-vous maintenant? Quelle résolution avozvous prise?

— Je veux partir, répondit Arthur.

— Mais le comte de Sénangcs est offensé; mais vous l'avez insulté aux yeux du monde , reprit à Yoiî basse Melcourt hésitant et incertain.

— Mon ami, dictez vous-même ma conduite. » Melcourt prononça bien bas le mot d'excuses ; il

craignait de réveiller le sentiment et la colère dans l'âme d'Arthur; mais le sacrifice du jeune homme était fait : il n'attendait plus rien ni de ce monde , ni des hommes ; il ne voulait plus que remplir dans toute leur rigueur les devoirs sévères que le sort lui avait imposés.

« Des excuses ! dit-il , je les ferai.

— Le comte vous attend à sept heures.

— Je me rendrai près de lui.

— Il vous faut deux témoins.

— Vous, mon ami!... Mais un second! où le trouver ? Il n'y a pas deux hommes sur la terre qui s'intéressent à Arthur. »

Melcourt le pressa dans ses bras , 'et lui promit de s'occuper de ce soin. Trois heures du matin allaient sonner, et Arthur engagea son vieil ami h chercher quelques instants de repos : pour lui, il attendit le moment du rendez-vous en se promenant à grands pas dans sa chambre , livré a ses pénibles réflexions.

Enfin l'horloge fit entendre sept heures, et il sortit de l'hôtel , accompagné de Melcourt et d'un ami de ce dernier : pas un mot ne fut prononcé pendant la route, et ils arrivèrent au lieu désigné en môme temps que Sénangcs et ses témoins.

Arthur et le comte avaient dans toutes leurs manièresquelque chose de si grave et do si solennel , que personne n'osa rompre le silence qu'ils gordaient ; mais la physionomie de Sénangcs ne laissait rien deviner de ce qu'il éprouvait. Ce respect humain , cette crainte de l'opinion, qui gouvernent les gens du monde , et qui font attacher tant de prix à paraître braver la mort sans effroi, étouffaient la voix de la naturedans lecreur de Sénangcs, il treniblait qu'on n'attribuât au défaut de courage les émotions

que l'expression de sa figure aurait trahies ; et il prit d'une main forme ce fer qui allait s'élever entre son fils et lui. Rien n'altéra le calme de ses traits , lorsque Arthur saisit son épéc ; et pourtant , dans l'ignorance oîi il était de la révélation faite par Melcourt , Sénangcs pouvait craindre que , tout entier h sa fureur, Arihur, sans le savoir, ne plongeât ce glaive dans le sein de son père.

Au moment de croiser le fer, Arihur s'arrêta.

« Messieurs, dit-il, hier j'ai insulté M. le comte deSénanges; j'ai eu tort, et, quelle que soit lissue du combat , son honneur ne peut ni ne doit recevoir aucune atteinte. Vous, monsieur, je vous fais mes excuses; et, si vous n'êles pas satisfait, continua-t-il en s'approchant du comte, frappez, prenez ma vie; de votre main je recevrai la mort sans me plaindre ! » Puis il ajouta à voix basse : a Je sais mainlenant que j'ai reçu de vous un présent plus funeste! »

Le comte ne put déguiser sou trouble; mais il se calma promptement, et, prenant la main d'Arthur, « Messieurs , dit-il , un jeune homme dont le courage ne peut être mis en doute, et qui avoue ses torts de si bonne grâce, acquiert les plus grands droits à mon estime et a mon amitié. »

Les bras de Sénanges entourèrent Arthur, et il éprouva un attendrissement involontaire on pressant pour la première lois sur son conir son malheureux enfant. Ce jeune homme le sentit trembler, et crut un instant qu'il allait retrouver un père : cédant lui-même à sa vive émotion, des larmes tombèrent de SCS yeux. Mais l'égoïsmc arrêta bientôt dans l'âme de Sénanges ce mouvement passager qui pouvait le ramener aux senlimenls vrais de la nature ; il rappela sa prudence accoutumée, et, craignant que sou trouble ne dévoilât le secret qu'il voulait cacher, il repoussa son fils, et ajouta froidement :

(( Vous pouvez, monsieur, en oubliant tout le passé (et il appuya sur ces derniers mots) , compter sur moi pour l'avenir comme sur un ami sincère.

— Je vous remercie, monsieur, dit Arthur, qui avait un moment espi^'ré trouver un père , et à qui cette froideur montrait de nouveau l'homme du monde , je vous remercie; mais l'avenir ne nous renconirera point ensemble. Je vais parlir, recevez mes adieux , nous ne nous reverrons jamais ; jamais le comte de Sénanges n'entendra la voix d'Arlliur. »

L'HOMME DU MONDE

En disant ces mois , il s'éloigna précipitamment.

« C'est un jeune fou, reprit Sénanges, un esprit exalté par de fausses idées, et qui a besoin du temps et de l'expérience pour se corriger. »

Puis, amenant la conversation sur d'autres objets , il traita , pendant le retour, plusieurs sujets frivoles avec cette présence d'esprit qui semble être la preuve d'une tranquillité parfaite, et démontrer qu'aucune idée pénible , aucune inquiétude , ne troublent l'âme de l'homme qui sait vivre.

Rentré chez lui avec Melcourt , il n'osait exprimer le dépit qu'il ressentait de l'indiscrélion du général; mais la contrariété qu'il en éprouvait perçait 'a chaque instant. Il s'inquiétait aussi de l'idée qu'Arthur avait pu mettre Melcourt dans la confidence du malheur d'Emma : heureusement il se convainquit bientôt que ses craintes à cet égard n'étaient point fondées; et, croyant n'avoir plus à redouter les reproches de son ami, il essaya de lui persuader que tous les torts dans cette malheureuse affaire avaient été du côté d'Arthur. Ce qui prouvait que Sénanges , en cherchant à faire illusion au général , ne se la faisait pas a lui-même , et qu'un sentiment intime lui disait qu'il était coupable, c'est qu'il changeait ou supprimait , en parlant à son ami , toutes les circonstances condamnables de sa conduite.

Cependant Melcourt en savait assez pour ne pas dissimuler son mécontentement. « Voyez , disait-il, 'a quelle horrible situation vos erreurs ont eiposé et vous et votre fils !

— Pourquoi mon secret lui est-il connu ?

— Qu'osez-vous dire! Avez-vous pensé que je pourrais le livrer au malheur de commettre involontairement le plus affreux des crimes? Sénanges , mon cœur a repoussé longtemps le chagrin de vous trouver des torts ; mais , je le vois enfin, l'ambition, le besoin de tous les succès du monde , le prix que vous attachez a l'opinion , ont gâté en vous un noble caractère , et détruit toute la sensibilité de votre âme. Écoutez les conseils de l'amitié, et jetez avec moi un regard sur l'avenir ! Quel sera votre sort? Isolé au milieu de vos semblables, pour qui vous n'aurez rien fait, vous sentirez, mais trop lard, que vous vous êtes trompé de roule , que ces plaisirs mensongers auxquels vous avez tout sacrifié ne laissent après eux que le vide, le dégoût de soimême et des regrets cuisants! Puissiez-vous ne pas y ajouter des remords ! Sourd a la voix de la nature, vous éloignez de vous votre fils!...

— Melcourt, vous vous trompez, mou cœur n'est point insensible ; j'aime Arlhur, et je voudrais le voir heureux ; mais sou caractère et l'éducation que vous lui avez donnée l'ont rendu insociable.

— L'âme d' Arlhur est ce qui existe de plus noble; je l'ai formé pour la vertu.

— Si vous vouliez qu'il vécût avec ses semblables, il fallait le former pour le monde.

— 11 n'y est pas étranger, et jamais il n'y sera déplacé. Soyez-en certain, la délicatesse des sentiments d'Arlhur ne dédaigne des usages du monde que ce qu'ils ont de condamnable, et devine ce que les convenances ont d'aimable et de naturel. J'ai pu faire sur votre fils l'épreuve d'une vérité trop peu connue, c'est qu'une âme noble, des sentiments honorables , et le tact d'un esprit élevé, révèlent a celui qui les possède toute l'élégance des formules gracieuses et bienveillantes de la politesse la plus exquise. Cet art d'une éducation brillante , nécessaire à ceux dont l'âme n'a point cette délicatesse qui devine les nuances , est inutile u l'homme que le

ciel a doué de toutes les qualités qui embellissent 1 l'âme d'Arlhur. En lui, cette politesse qui vient du cœur a , comme tout ce qui est vrai , un charme ignoré du vulgaire , qui la rend plus aimable et plus séduisante que cette politesse apprise, dont toute l'adresse ne suffit pas toujours pour déguiser l'égoïsme et la fausseté de ceux qui l'emploient. Croyez-moi, mon ami, si votre esprit n'était pas prévenu , vous seriez fier d'un tel fils.

— Sans doute, mon cher Melcourt , je suis reconnaissant de vos soins généreux , et les sentiments qu'ils ont produits ont droit à mon estime ; mais le malheur d'Arlhur est dans sa position, et non pas dans ma conduite envers lui. Puis- je avouer a la société et à ma famille qu'il est mou fils? Et, si je bravais assez les convenances pour lui donner publiquement ce titre , ce qu'il y gagnerait pourrait- il compenser les inconvénients qui en résulteraient pour mes projets et mes espérances futures? Dernier héritier d'un nom illuslre , ne dois-je pas , en avançant en âge , penser à remplacer les plaisirs et les succès de la jeunesse par une existence honorable et brillante qu'un grand mariage et de hauts emplois peuvent m'offrir? Irai-je placer a mes côtés une preuve de mes erreurs qui blesserait les principes des gens sévères et m'attirerait leur censure? La mèred'Arlhur n'était-elle pas la femme d'un autre, et les lois ne ra'interdisent-elles pas de le reconnaître pour mon fils? Ne vaut-il pas mieux

L'HOMME DU MOxNDE.

que, loin du grand monde où je vis et qu'il dédaigne, Arlbur aille chercher un bonheur plus en rapport avec ses goûts? »

Mcicourt ne pouvait répondre à ces raisons qui paraissaient plausibles , mais qui portaient le chagrin dans son cœur, car elles renversaient toutes ses espérances. En présentant le jeune homme dans le monde où vivait Sénanges , le général avait pensé que les rares qualités et les vertus de son élève Uniraient par triompher des préjugés du comte ; que son âme s'ouvrirait a un tendre sentiment • que la présence d'Arthur lui deviendrait nécessaire, et que, peut-être un jour, s'il renonçait au mariage, il pourrait, en l'adoptant, réparer tous ses torts. Mais les discours froids et calculés de Sénanges avaient à jamais dissipé cette douce illusion ; et d'ailleurs les motifs allégués par le comte n'étaient pas les seuls qui lui flsscnt craindre qu'on ne découvrît son secret ; il avait , pour éloigner Arlhur, une autre raison qui pourrait paraîlre d'un intérêt frivole , et qui était d'un grand poids aux yeux d'un homme du monde ; l'âge de ce jeune homme, placé sans cesse auprès de lui , eût été une date fâcheuse de ses succès passés, qui aurait pu nuire a ses succès futurs.

Le général quitta Sénanges pour se rendre près de son jeune ami; mais, au moment où il arriva, il apprit qu'Arthur, en rentrant à l'hôtel , avait fait promptcmcnt préparer une chaise de poste, et que déjhil avait quitté la ville de Badeu. 3Ielcourt ne trouva plus que la lettre suivante qu'Arthur avait laissée pour lui.

« Mi)u ami , ma destinée est si bizarre et si mal- » heureuse, qu'elle accuserait la Providence, s'il » n'était rien aii-dela de celte courte vie! Eu me » résignant à mou sort , je ne veux pas fatiguer de » mes douleurs la seule personne qui les ait parla- )) gées. Je sens que je ne puis vivre au milieu des » hommes; mon âme, possédée de l'amour de la » vérité et de la vertu , éprouve un uégoût amer de » la société, et une indignation profonde pour les » coupables erreurs qui la gouvernent. La solitude » m'est nécessaire; car le besoin qu'on a de l'estime ») de ses semblables Gnirait par me faire douter de ») moi-même, et rouf;ir peut-être des nobles senti- » menls qui font battre mon cœur. II faut que je I) m'éloigne ; votre tendre amitié sera le seul sou- ») venir qui m'apportera quelques consolations; ») mais il est encore quelqu'un sur la terre à qui je ») puis être utile , cl je pars. Ne cherchez point h

» vous rapprocher de moi maintenant, mes maux »> sont trop cruels , ils détruiraient votre bonheur » sans que vous pussiez rien faire pour le mien.

» Adieu , mon seul ami ; vous avez eu pour moi » les soins d'un père; Arthur gardera toute sa vie » pour vous le co3ur d'un fils. »

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