‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 552 sur 560 · LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

Depuis le départ d'Arthur, le château de Terny avait ciiaugé d'aspect: le calme qui naguère y régnait avait disparu pour faire place aux bruyants amusements d'une société nombreuse. Madame dKsparville, jeune, vive, gaie, sans inquiétude et sans regrets, se livrait avec joie à des distractions innocentes dont sa raison prévoyante l'avait privée pendant le dernier hiver.

Le château, situé dans le centre d'un pays riche et fertile, était entouré d'habitations élégantes et somptueuses, retraites accoutumées, durant la belle saison , d'une foule de familles distinguées que madame de Terny retrouvait h Paris pendant le reste de l'année. La jeune et brillante duchesse de llosbel venait d'arriver des eaux , et devait passer quelques jours chez la marquise , en se rendant à la terre magnifique qu'elle possédait près de Paris et où elle faisait revivre, dans lété, tous les plaisirs tumultueux de l'hiver.

La vicomtesse d'Olban , dont la terre touchait à celle de madame de Terny , et qui avait été amenée de bonne heure a la campague par le désir de recevoir quelques instants plus loi les lettres que Sénanges ne pouvait se dispenser de lui accorder de temps en temps, avait d'abord cherché la solitude dont son cœur triste éprouvait le besoin; mais au moment de son prochain départ pour Paris, où le retour du comte la décidait à revenir , elle n'avait pu se refust-r à la piière que lui avait faile Alhénais , de passer une semaine au château , et d'assister aux fêtes que madame d'Esparville se proposait do donner pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa mère.

Plusieurs autres personnes des environs avaient

ou

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saisi avec empressera eut cette occasion de se distraire des plaisirs champêtres dont l'ennui commençait à peser sur ceux qui les avaient vantés avecleplus d'enthousiasme dans les salons de Paris. Si quelques gens de bonne foi trouvent en effet dans les goûts que donne un esprit cultivé, dans l'amour des arts, dans un caractère aimable et naturel , les moyens de supporter et de faire supporter aux autres le calme de la campagne et les loisirs d'une société intime, le plus grand nombre, en vantant les douceurs de la retraite , répète ce qu'il a entendu dire, fait ce qu'il voit faire, usage commode qui épargne l'embarras d'avoir une idée à soi. Il est d'ailleurs beaucoup de gens qui craindraient, en se livrant à leurs goûts et en manquant a ce que la mode a prescrit, qu'elle ne se vengeât de ce dédain, et ne les comptât plus au nombre de ses favoris. On part ; bientôt la nullité , l'absence d'idées, l'habitude d'une vie inutile et désœuvrée vous accablent et rendent iutolérablc celte solitude qu'on croyait parée de mille charmes; ou appelle à son aide toutes les distractions; et le besoin de la société devient si vif, que le cœur bat de plaisir dès qu'on entend le bruit d'une voiture ou les pas d'un cheval qui amènent quelques-uns de ces importuns qu'à Paris on eût évites avec le plus grand soin. Tout est bon pour rompre la monotonie de cette vie paisible vantée par tant de monde , mais dont les plaisirs n'existenl que pour ceux qui savent sentir et penser. Alors on se rassemble; chaque habitation devient h son tour le théâtre des jeux et des fêtes. Parmi les amusements qui devaient animer le château de Terny , à l'occasion du jour de naissance de la marquise , la comédie de société , la première des jouissances delà campagne pour les gens du monde, était le plaisir qui occupait le plus exclusivement; mais Alhénaïs était trop éloignée de toute espèce de préicnlion, pour avoir profité de la position avantageuse de maîtresse de maison , en s'arrogeant le droit de choisir les pièces et les rôles qui pouvaient la faire briller et mettre ses amies dans une position défavorable. Elle n'avait pensé qu'à amuser la réunion qui l'entourait, et non à se faire admirer : son choix était tombé sur des proverbes nouveaux dont la piquante originalité appelait le sourire sur les lèvres du spectateur. Dernier asile de la vérité exilée des théâtres, ces légères esquisses présentent d'ingénieuses critiques des travers du moment; et tout fait croire que la mode qiii les introduit dans les salons les y mainliendra aussi longtemps que la vérité

pourra craindre de se montrer au grand jour de la scène.

Quelques figures sévères essayaient bien de protester contre le succès des plaisanteries qui excitaient une gaieté si vive. Récente affectation, résultat d'une mode toute récente, un rigorisme factice enlaidissait certains visages , et se montrait même sur des figures de vingt ans d'où il avait banni les grâces. Un maintien grave, austère et triste, serfc d'enseigne à ce nouveau genre de prétention ; l'ennui en est la suite; mais on croit acheter, à ce prix , le droit d'être intolérant, et le pouvoir de blâmer les plaisirs des autres, et cela remplace bien des choses.

Au milieu de cette société variée et du mouvement occasionné par les répétitions , les bals , les parties de tout genre, Emma pouvait dérober plus aisément la situation douloureuse de son cœur aux regards de la curiosité indiscrète , comme à la tendre surveillance de l'amitié. Souvent elle trouvait moyen de passer des heures entières dans la solitude , et c'était le seul soulagement qui pût être offert à ses chagrins : il est des maux que les distractions et les joies qui nous entourent aggravent au lieu de les diminuer. Ceux d'Emma sont de ce nombre. Que de fois, au milieu de la conversation générale, un niot, dit par hasard, vient déchirer son cœur ! Depuis que madame de Rosbel et madame d'Olban sont arrivées , trop d'intérêts divers se rattachcntau nom de Sénangcs pour qu'il ne soit pas souvent prononcé.

Essayant de cacher sous le voile d'une curiosité indifférente la passion qui tourmente sa vie , la vicomtesse cherche à connaître tout ce qui se rapporte au comte , dont le nom vient a son insu se placer à chaque instant sur ses lèvres. Plus d'un visage se trouble a ce nom que la brillante duchesse entend sans émotion ; elle sourit seulement d'un air de triomphe , et la gaieté calme avec laquelle elle raconte des détails, qu'elle ne peut tenir que de la confiance de Sénanges, semblent annoncer que l'objet de tant d'amour et de coquetterie lui accorde une préférence d'autant plus flatteuse , qu'elle ne la doit qu'a la supériorité qui la distingue, et qu'elle l'obtient sans avoir été obligée de l'acheter par le sacrifice de sa tranquillité.

Combien de fois le nom du comte n'a-t-il pas fait tressaillir Emma et rappelé le remords au fond de son cœur! Que d'efforts il lui en a coûté pour dérober a ce qui l'entoure l'agitation de son âme , pour dissimuler sa douleur sous les dehors de l'insou-

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ciance, cl cacher ses larmes sous un sourire! Cependant ua reste d'espérance la soutient encore, quoique, chaque jour , de nouvelles révélations sur le caractère de Scnanges viennent ébranler la confiance qu'elle avait en lui. Son âme incertaine passe, en un instant, de l'espoir à la crainte; elle attend Arthur avec impatience, et parfois elle tremble de le voir arriver. Bientôt on lui ôte son unique consolation , on l'arrache à la solitude ; il faut qu'elle accepte un rôle dans les proverbes qu'on répèle ; car une jeune personne, qui s'en élait chargée, vient de perdre un frère chéri , et sa douleur innocente obtient un tendre intérêt ; les larmes qu'elle répand sont essuyées par l'amitié; le chagrin auquel son cœur est en proie trouve des consolations dans tous les cœurs. La triste Emma, forcée de prendre sa place dans les amusements qui se préparent , sent qu'il y a quelque chose encore de plus amer que le malheur : c'est le remords.

Emma représente dans le proverbe une jeune fille coquette et légère, ne songeant, au moment où elle donne sa main à un riche banquier, qu'à toutes les inutilités, indispensables dans un pareil jour, et dont elle fait dépendre son bonheur. Une joie naïve et malicieuse doit présider a toutes ses paroles, et il faut qu'Emma feigne une coquetterie enjouée : les regrets qui la déchirent retombent sur son cœur avec plus de force ; car , jusque dans les plaisanteries de son rôle, il y a des mots qui viennent chercher au fond de son âme un endroit sensible pour y faire naître une souffrance nouvelle.

Parmi tant de personnes différentes qui environnent Emma, et dont la plupart occupent leur oisiveté maligne a épier les secrets des autres, nul n'a pénétré le mystère de ses regrets ; un seul cœur a senti qu'elle souffrait : c'est celui qui est accoutumé à la douleur, c'est celui qui , délicat et passionné, ne peut supporter , sans remords , dos torts auxquels il n'a pourtant pas la force de renoncer. La vicomtesse d'Olban a deviné qu'Emma est malheureuse , et sa tendre pitié s'attache à la jeune fille : une sccrclc sympathie attire l'une vers l'autre ces deux âmes dévouées à l'amour et au repentir.

Lo jour de la fctc qu'on devait donnera la m;irquiseélait si prochain , que les répétitions remplissaient tous les instants , et que , le matin même de la représentation , les acteurs, pou sûrs encore de leur mémoire , s'exerçaient sur leurs rôles, en l'absence de madame dcTerny qui s'éloignait a dessein, feignant de ne rien voir des nombreux préparatifs

dont elle était l'objet. Alhénaïs , dans l'embrasure d'une fenêtre , faisait répéter a Emma le rôle dont on l'avait chargée, et madame dOlban rendait le même service à un autre personnage du proverbe, lorsqu'on apporta les journaux et les lettres qu'on allait chercher chaque jour a la ville voisine. Ils excitèrent , comme U l'ordinaire, l'intérêt général. Madame d'Olban ouvrit avec empressement une lettre où elle reconnut l'écriture de madame Derbain , car celle lettre portait le timbre de Baden.

Peu maîtresse de cacher son émotion , et espérant que, dans les nouvelles reçues par les autres personnes de la société^ il y aurait peut-être quelque chose de plus que ce qu'on lui demandait, elle lut à haute voix et en tremblant les phrases suivantes : « La fête brillante que nous donnions à M. le » comte de Sénanges , et qui avait commencé sous » les auspices de la joie générale, a été Iroublée par » un événement bien fâcheux et bien imprévu, dont I) on ignore encore le motif. Un jeune homme, pu- » pille du général Melcoiirt, et présenté par lui , a » cherché querelle au comte, et malgré sa noble » modération, M. de Sénanges s'est vu contraint de » répondre à sa provocation. Un duel doit avoir lieu » ce matin : c'est en vain que le comte a essayé do » ramener la gaieté dans le bal ; tout le monde élait » ému ; lui seul ne partageait pas l'inquicUidc qui » s'était emparée de tous les esprits , et conservait » assez de sang-froid et de présence d'esprit pour » être aimable.

» Je viens de quitter celte Irislc fête ; il est (rois » heures du matin , le courrier part h. sept et . » comme je ne me sens aucune envie do dormir , » je t'écris, chère amio, pour me dislr;iirc, on » causant avec toi, de la mélancolie où m'a jike » la scène de ce soir. »

La vicomtesse fut interrompue par les oxclaniations, les conjcclurcs et les témoignages d'inléiêt de toute l'assenjblée : elle sentit ses forces prêlos "a l'abandonner , et elle s'approcha de la fonêlro pour cacher aux regards co que son émotion pouvait av<)"r de trop vif. Elle se trouva près d'Emma qui él.iit immobile, et dont la pâleur et les traits décomposés aiinonçaiont qu'elle venait d'être frappoo d'uu coup aussi violent qu'il était inattendu. Dislrailn de sa propre douleur par celle de la jeune fille . la vicomtct;se l'examinait avec attonlion , jiendant que les yeux d'Athonaïs somblaienl aus^'-i cliorohor dans ceux d'Emma lescorot «ju'ello |>araissail vouloir leur dérober.

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« Non , pensa madame d'Esparville , je ne me suis pas trompée, elle aime Arthur !

)) J'en suis certaiue, se dit à elle-même la vicomtesse, c'est Sénauges qu'elle aime ! »

Ce fut au milieu de ces dispositions si peu favorables à la gaieté , qu'on vit arriver les personnes des environs qui étaient invitées , et que sonna l'heure du spectacle. Il fallut donc se résigner a s'occuper d'amusements et de fêtes.

Ainsi , presque toujours, quand nos projets marquent pour le plaisir un moment éloigné, il aime à tromper nos espérances en manquant au rendezvous que lui assigna notre aveugle confiance dans l'avenir, comme pour nous révéler ce que l'expérience nous démontre bientôt, qu'il n'y a de certain dans le monde que la douleur.

Cependant, couronnée de fleurs, parée de tout ce que la mode inventa de plus élégant et de plus gracieux , le sourire sur les lèvres et la mort dans le cœur, Emma remplit le rôle qu'on l'a forcée d'accepter, avec assez de présence d'esprit pour qu'on puisse attribuer 'a la timidité ce qui paraît de son agitation et de son trouble : tant il est vrai que la crainte du mépris peut donner à l'être le plus faible un courage qui semble surpasser les forces humaines.

Le spectacle s'acheva, et il finissait à peine quand Arthur, qui n'avait pas voulu perdre un instant, arriva au château. La marquise, à qui l'on avait caché la nouvelle du duel, reçut Arthur avec amitié, et, sachant qu'il venait de Baden, elle s'informa avec empressement de 3Iclcourt et du comte; la réponse d'Arthur ramena la sérénité sur tous les visages , et la vicomtesse , cherchant sur la figure d'Emma l'expression de joie qu'elle croyait y rencontrer, s'étonna de voir dans les traits de la jeune fille l'anxiété la plus cruelle et l'émotion la plus douloureuse; car Emma, interrogeant des yeux la physionomie d'Arthur, lui avait demandé en vain un espoir consolant, et les épreuves de la journée avaient tellement usé le courage et les forces de la malheureuse enfant, qu'elle se sentait près de défaillir, lorsque madame d'Olban , l'entraînant loin du salon , la conduisit dans son appartement.

Emma, suivant machinalement la vicomtesse, paraissait insensible, et ne répondait a ses soins que par un regard doux et triste. A peine arrivée dans la chambre, la jeune fille tomba sans connaissance dans les bras qui ravaiciit soutenue, et ne retrouva le sentiment que pour répandre des larmes amcres ;

mais sa douleur muette ne laissait rien deviner du sujet qui la causait.

Athénais inquiète quitta le bal qui succédait au spectacle, pour chercher sa sœur adoptive : elle la trouva pleurant sur le sein de madame d'Olban. (( Console-toi, mon Emma, s'écria-t-elle; ce ne sera point en vain que ton amie aura deviné tes chagrins; bientôt le bonheur va les suivre! »

La vicomtesse écoutait avec intérêt; mais, voyant qu'Emma se taisait, elle craignit de gêner les confidences des deux amies , et se retira.

(( Je souffre , dit alors la jeune fille; ma tête brûlante ne peut rassembler ses idées ; j'ai besoin de repos! » Et elle voulut appeler une femme de chambre pour l'aider à se mettre au lit, espérant ainsi éviter une conversation qui ne pouvait qu'ajouter à ses souffrances. Elle voyait la méprise d'Alhénaïs , et incertaine de ce qu'elle devait faire, elle ne cherchait point à prolonger son erreur, mais elle n'essayait pas de la détruire.

La tendre amitié de madame d'Esparville s'effrayait encore pour sa santé, quand elle ne s'effrayait plus pour son bonheur : elle refusa de s'éloigner jusqu'au moment où, voyant Emma plus calme, elle piit espérer que sa jeune amie goûterait enfin le repos dont elle avait besoin, « Adieu, dit-elle alors , adieu , ma sœur chérie , demain tous tes chagrins auront disparu : mais pourquoi ta confiance ne m'a-t-elle point permis plus tôt de veiller a ton bonheur? Ma mère te crut indifférente lorsqu'elle refusa pour toi la main d'Arthur; elle désirait un sort plus brillant pour l'enfant que son co:'ur avait adopté. Mais est-il une fortune , un rang assez élevé pour compenser les grandes qualités de l'âme généreuse du jeune Brémout? Je le connais depuis longtemps , et jamais sou noble cœur ne battit que pour la vertu ! Emma , il t'a choisie, et tu seras, j'en suis sûre, l'unique objet de ses amours. Les sentiments que tu lui inspires sont si vrais et si sincères, qu'ils le conduiraient, s'il le fallait, à ces dévouements sublimes dont notre temps n'offre que des exemples bien rares, parce qu'ils ne peuvent trouver place que dans une âme où régnent également l'amour et la vertu. »

Emma soupira. « La supériorité d'Arthur, reprit Athénjiïs , ne sera sentie que des âmes délicates : peut-être le monde ne saura-t-il pas l'apprécier. » La jeune fille , à ces mots , fit un mouvement involontaire. « Ma sœur bien aimée, dit Athénais en l'embrassant, un bonheur durable doit suivre le

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choix que tu as fait ; c'est seulement quand l'objet de notre amour l'est aussi de toute noire estime, qu'on peut espérer d'être heureux. »

Chaque mot prononce par Athénaïs brisait le cœur de la jeune fille, et les impressions cruelles qui se succédaient dans son âme lui ôtaicnt la force de répondre : madame d'Esparville la crut accablée par la fatigue, et, s'apercevant que ses longues paupières s'abaissaient sur ses yeux encore mouilles de pleurs, elle supposa que son amie allait enfin trouver de nouvelles forces dans un sommeil paisible, et elle la quitta pour rejoindre sa mère et la société qui se plaignaient de son absence. Alhénaïs dissipa les inquiétudes qu'avait causées la disparilion d'Emma , en attribuant sa faiblesse à une indisposition passagère.

La fêle se prolongea presque aussi tard que si l'on eût été à Paris; et grâce a l'élégance des toilettes , aux succès de la coquetterie età l'envie qu'ils inspirèrent, a l'agitation qu'excita de tous côtés la vanité satisfaite ou mécontente , ou put se flatter d'avoir trouvé à la campagne tous les plaisirs de la ville.

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