PROJETS DE MARIAGE
Emma n'était point endormie : cet état de repos, qui avait trompé madame d'Esparville, laissait encore 'a la jeune lille la faculté de souffrir; mais la nature épuisée lui refusait la force d'exprimer ses souffrances. Après quelques heures d'un profond accablement, sa vie parut se ranimer, c'est-à-dire qu'elle sentit mieux ses douleurs; et son agitation la força de quitter ce lit où elle n'espérait plus trouver le sommeil.
Le nom d'Arthur et celui de Sénanges se mêlaient à ses plaintes et à ses larmes. « Arthur, disait-elle, Arthur est l'ai II faudra le revoir, reparaîlre coupable, humiliée, devant Arlhur! lui, si noble et si vertueux ! Combien je dois lui sembler digne de mépris!... Le mépris d'Arthur!... Non, je ne puis en soutenir l'idée!... Pourquoi le reverrais-je!... (ju'ai-je à savoir de plus que ce que
m'ont appris ses tristes regards, et surtout son duel?... Malheureuse! quelle erreur fut la mienne! quel voile épais couvrit mes yeux ! Il s'est déchiré, mais trop tard!... Perdue, déshonorée!... cl pour qui!... il ne m'aima jamais! Un cœur vertueux peut seul aimer!... L'amour, la vertu, je les ai repoussés! Eux seuls cependant ont secouru mon infortune : c'est pour moi qu'Arthur fut malheureux, c'est pour moi qu'il risqua sa vie! Pour moi!... Non! lorsqu'il voulut me secourir , il fut guidé par celle justice, par celle vertu qui dirigent toutes ses actions : je ne lui inspire que de la pitié. Ah! je le sens, je ne puis plus endurer sa présence !...l'Lh bien, fuyons!... Encore quelque temps, et ma honte paraîtrait a tous les yeux, et porterait la douleur dans les coeurs qui m'ont aimée! Fuyons! j'irai cacher mon opprobre et mon désespoir; on ignorera le sort de la malheureuse Emma; et, je le sens à mes souffrances, la mort que j'appelle ne se fera pas longtemps désirer. »
Emma, en prononçant ces mots, semblait cire en proie à un affreux égarement; elle marchait 'a pas précipités, et observait avec anxiété les progrès du jour qui venait lentement éclairer sa chambre. Elle attendait que le soleil, en paraissant sur l'horizon, lui permît d'espérer que les portes du parc seraient ouvertes, et qu'elle pourrait exécuter le dessein qu'elle avait formé de fuir avant l'heure oïl l'on devait se réunir.
La faible et malheureuse enfant comptait se rendre a pied chez sa sœur de lait , et chercher ensuite les moyens, qu'elle croyait faciles, de se dérober à toutes les recherches de ses amis. La seule ressource qu'elle possédât était une somme modique que sa bienfaisance habituelle ne laissait jamais s'accroître; celle somme provenait des revenus du bien de son père, dont elle disposait et qui fut toujours en)ployé à secourir le malheur. Emma la prit, couvrit sa tète d'un grand chapeau de paille , et se rendit sans obstacle dans le parc dont elle espérait franchir aisément les limites avant que les habitants du château fussent éveillés; mais le noble dévouement de celui qui déjb avait conservé sa vie et s'était montré pour elle comme une seconde providence veillait encore sur son destin. Sous l'allée sombre et silencieuse qu'elle parcourait d'un pas rapide, en jetant autour dolle dos regards inquiets, un léger bruit se fit entendre; elle s'arrêta, et devant elle parut Arlhur. La surprise arracha un «ri à Emma.
LHOMME DU MONDE
(I Ne vous effrayez pas, lui dit Arthur, et écoulez-moi.
— ^on, non, s'écria-t-elle, ne m'arrêtez pas! Jo uo veux rien apprendre ; ne me dites pas jusqu'à «juel point je suis mallicureuse et méprisée! » Et la jeune fllle voulait quitter Arthur qui la retenait.
« Emma, je vous en conjure, écoutez-moi, répéta-t-il.
— Voulez-vous doue ajouter à mes maux! Laissez-moi , au nom du ciel , cacher ma honte et mon repentir. Eli pourquoi votre cruelle pitié m'a-t-elle arrachée a la mort? Au moins aujourd'hui ne vous opposez pas a ma fuite! Il faut que je m'éloigne, que je parte! Pourquoi vous ai-je encore trouvé sur mes pas? Arthur, laissez-moi.
— Où voulez- vous aller?
— Je ne sais.
— Comment ! sans asile , seule , loin de tous ceux qui vous aiment....
— C'est leur mépris, c'est l'aspect de leur douleur que je fuis.
— Que deviendrcz-vous?
— Qu'importe? Mes maux ne peuvent durer longtemps, et du moins je n'éprouverai plus ce supplice horrible de rougir a vos yeux, n
En achevant ces paroles, l'agitation d'Emma parut se calmer, un altendrissemeut involontaire lui succéda, des larmes inondèrent son visage, et lui ôlcrent en même temps et la force de parler et celle de résister au mouvement que fit Arthur pour la conduire près d'un banc de gazon où elle s'assit machinalement, n'essayant plus d'échapper à l'explication qu'Arthur paraissait désirer.
1 Emma, reprit celui-ci , pardonnez-moi d'avoir veillé sur vous! Le désespoir qui se peignit' hier sur vos traits me fit craindre de sinistres desseins; je tremblais pour vos jours!...
— Pourquoi conserver des jours si malheureux! répondit Emma d'une voix faible et plaintive.
— Celui que vous pleurez, dit Arthur à voix basse, peut-il encore inspirer tant d'amour? o
La jeune fille semblait vouloir répondre; mais les mots expirèrent sur ses lèvres. Pourtant elle fit un effort, et répéta : « Que je suis malheureuse!
— Le ciel m'est témoin que , s'il n'eût fallu que ma vie pour assurer votre bonheur, j'en aurais volontiers fait le sacrifice! Mais changer un c<< ur égoïste!... cela n'était pas en ma puissance. »
Emma fit un mouvement , clArlliur craignit d'avoir blessé le conu- de la malheureuse enfant, en
rappelant les torts de Sénanges. L'âme délicate et vertueuse du jeune homme n'était sévère que pour le vice hypocrite qui osait s'arroger les droits de la vertu , et son cœur compatissant plaignait les faiblesses, fruit de ces passions violentes dont tout le malheur retombe sur ceux qui les éprouvent.
11 prit doucement la main d'Emma, et lui dit : « Vous méritiez d'être aimée ! » Les larmes de la jeune fille coulèrent avec plus de force.
« L'amilié du moins vous sera fidèle ! Mais qu'une seule question me soit permise ; que votre confiance soit le prix de l'attachement d'Arthur. Dans vos projets de fuite aviez-vous conçu l'espérance de retrouver le comte?
— Jamais.
— Vous ne le cherchiez pas?
— 11 dut mon amour a une erreur qu'il a détruite. Tout est fini! mais il faut que je parle; je ne puis rester ici; chaque jour, chaque instant, ajoutent à mon supplice.
— Accordez-moi encore quelques moments. » Emma ne répondit pas et parut disposée à
écouler.
« Oubliez, reprit Arthur, qu'il fut un temps où mon cœur forma des vœux que vous pouviez exaucer ; oubliez que j'osai prétendre à cet amour qui eût fait mou bonheur et ma gloire; ne voyez en moi qu'un ami, qu'un frère! Dites-moi, si le sort m'eût permis de vous nommer ma sœur, n'auriez-vous pas confié a ma tendresse le secret que j'ai surpris aujourd'hui? N'auriez-vous pas attendu de mon attachement des conseils pour régler votre conduite? Emma, dites-le-moi : ne voudriez-vous pas d'Arthur pour votre frère?
— Noble et généreux Arthur, s'écria Emma, qui pourrait ne pas admirer vos vertus? Et comment ne serais-je pas touchée de cette pitié qui vous porte à consoler mes maux? Jamais frère eut-il tant de bontés pour une sœur coupable? »
Et le souvenir de sa faute amenait sur le visage pâle de l'infortunée une vive rougeur qu'elle cherchait à dérober au jeune homme, en cachant sa figure avec ses mains.
« Il me faut , dit Arthur, il me faut le droit de vous protéger. »
lùimia ne comprit pas ces paroles, et elle demeura silencieuse.
« Écoutez, Emma, je dois m'expliquer avec franchise : vous avez dit vrai , la honte et le malheur flétriront votre vie si votre faute est connue ! La
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fuite que vous projetez est insensée et irapossible; en un instant on serait sur vos traces, et elle ne servirait qu'à donner plus d'cclath vos chagrins. La bonté de madame de Terny l'engagerait ù tenter tous les moyens d'assurer votre mariage avec le comte de Sénanges; il n'y consentit a point ; et ces vuinseffortsneproduirontqu'un bruit fâcheux, dont le résultat sera votre malheur, votre malheur irréparable!... Il n'est qu'un moyen de vous soustraire au déshonneur !... que mon nom vous en garantisse ! Un seul homme sait votre secret, et il est autant que vous intéressé a le taire!... I-lmraa , a mon âge, je ne puis vous proti'ger qu'à un seul litre!... Pour le monde, soyez ma femme; pour moi , soyez ma sœur ! »
Les larmes d'Emma s'étaient arrêtées : la surprise, l'admiration se lisaient sur son visajje, et ces sentiments qui remplissaient son âme lui enlevaient le pouvoir de s'exprimer. Un rayon de joie vint animer sa figure, ses pieds tremblants se dérobèrent sous elle quand elle voulut se lever.
« Grand Dieu! s'écria-t-ellc en tombant à genoux , je ne croyais pas pouvoir éprouver encore un sentiment de bonheur! Oui , ce tendre dévouement livre mon âme à une émotion délicieuse , et jusqu'à ce moment inconnue. Je vous remercie, Arthur, pour le bien que vous failes à mon cœur malheureux, je vous remercie! Vous me révélez lout le pouvoir de la vertu, tout ce qu'elle a de sublime en vous , tout ce qui vous élève au dessus des autres hommes. Votre offre généreuse a môle un dernier instant de joie aux tourments du désespoir ; mais je ne puis ni ne dois l'accepter.
— Emma, vous ne pouvez me refuser, vous ne pouvez résister à ma prière! Le projet que j'ai formé est votre unique ressource; c'est le seul moyeu d'échapper à votre perte et de vous assurer un avenir paisible.
— L'avenir ne sera pas long pour moi !
— Ne prononcez pas ces cruelles paroles ; elles déchirent mon co'ur ! Vous vivre/ pour être ma sœur, mon amie. Moi aussi, j'ai besoin d'amitié, car moi aussi je suis malheureux !
— Si je n'étais que malheureuse! »
Arthur avait replacé lùuma sur le banc de gazon : la main de la jeune lille était restée dans les siennes, il eraployaitinutilement toutes les prières, (ous les raisonnements que sou cœur lui suggérait pour vaincre ja résistance.
« Emma, disait-il, ne repoussez pas l'umilié; ne
dérangez pas les plans qu'elle forma pour assurer votre repos : consentez , et l'avenir peut vous offrir encore des moments heureux. J'ai quelques raisons de croire que madame de Terny est maintenant disposée à m'accorder votre main; ne combattez pas les efforts que je vais tenter pour que le jour où je la recevrai soit prochain. La mode autorisera un voyage qui, dès le lendemain de notre union, vous séparera de la société qui nous entoure. Si je ne me trompe , Emma, ce n'est point dans les vains plaisirs du monde que vous avez placé le boobeur, ils ne vous coûteront aucun regret , et les charmes de la solitude doivent convenir à votre âme. Là, sous un beau ciel, dans un site agréable, dans une habitation modeste et commode, loin du tumulte des villes, à l'abri des calculs de l'égoïsme et delà vanité, heureuse par les dons du ciel et les plaisirs de la nature et des arts, près d'un frère, sous la protection de l'amitié, Emma, ne pourrez-vous pas trouver encore des jours sereins? »
Le tableau qu'il venait de tracer avait porté l'attendrissement dans l'âme de la jeune fille : ses yeux exprimaient une si vive reconnaissance qu'Arthur cs|)éra qu'elle n'opposerait plus ses refus aux offres sincères qu'il lui faisait. Mais Emma , paraissant s'armer d'un nouveau courage, serra entre ses niains la main d'Arthur, et la portant sur son cœ^ur: « Là , dit-elle ! » Puis , moulrant les cieux : « Et »)là, vos nobles vertus sont appréciées! Mais je I) n'accepterai jamais ce dévouement sublime. Unir » votre destinée à la mienne, ce serait un crime ») impardonnable à mes yeux ! Il faut que l'heureuso » compagne d'Arthur soit innocente et pure pour » mériter... »
Les larmes qu'elle essayait en vain de retenir étouffèrent sa voix et ne permirent plus a Arthur d'entendre que des sous confus et inarticulés.
En ce moment , des accents bien connus arrivèrent à l'oreille d'Emma.
« Ma mère , s'écriait en riant Alhénaïs, voici nos deux coupables! « Et elle enlraiuait madame de Terny.
« Pourquoi , dit la marquise d'un Ion qu'elle cherchait a rendre sévère, pour(iuoi donc , Emma , ce mystère avec moi?
Mais la surprise , la (erreur qui contractaient la figure de la jeune lille, frapperont si vivement madame de Terny, qu'elle en fut effrayée , elle crut revoir Marie a sou lit de mort. A ce souvenir, la tendresse remporta sur la sévérité dont elle avait es-
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sayé de s'armer , elle serra son enfant adoptif entre ses bras , essuya elle-même les larmes qui couvraient son visage ; puis prenant la main du jeune homme et l'unissant h celle d'Emma :
« Arthur, elle est à vous , dit-elle! Je vous remets le sort de ma fille chérie : c'est à vous que je demande son bonheur. »
Arthur parut accepter avec (ant de joie le présent qu'il recevait, il pressa si vivement la main d'Emma, que la marquise ne douta pas qu'elle n'eût comblé tous ses vœux.
La jeune fille cachait son front dans le sein de sa mère , et son émotion , son embarras furent attribués à ce sentiment naturel qui porte une femme à dérober aux regards ce que ses sensations ont de trop vif, même lorsqu'elles sont innocentes.
Athéuaïs , charmée de voir ses prières auprès de la marquise, et la petite malice qui l'avait amenée à côté d'Emma, couronnées d'un plein succès, caressait avec transport celte idée, si douce a son cœur, qu'elle avait fait le bonheur de son amie ; elle se livrait aux élans d'une gaieté qui s'exprimait par mille folies; elle formait à l'avance les plus beaux plans pour l'avenir ; et les bruyants témoignages de son amitié , la satisfaction d'Arthur , la tendresse de madame de Terny ne permirent aucune objection à la jeune fille qu'ils serraient tour à tour dans leurs bras. D'ailleurs , elle ne savait qu'opposer à leur projet, tout en formant la résolution de ne pas le laisser s'accomplir, et elle attendait du temps les moyens de s'y soustraire.
Madame d'Esparville n'avait pu, la veille, entretenir sa mère au milieu de la foule; et la marquise avait été chercher le repos avant que la société se fût dispersée : mais, dès que le jour avait paru, Alhcnaïs, tourmentée par le souvenir des chagrins de son amie , et le désir d"y apporter le remède , avait attendu avec impatience le réveil de madame de Terny, et elle s'était rendue chez elle, sîire de son consentement au mariage d'Emma avec celui qu'elle croyait être l'objet de son amour. Bientôt après, elle vole à l'appartement de son amie, et, ne la trouvant pas , elle avait entraîné sa mère dans le parc, pour lui procurer le bonheur d'annoncer elle-même à la jeune fille que rien ne s'opposait plus b ses désirs : je ne sais quel pressentiment trompeur la guidait, et lui disait qu'elle n'aurait pas loin à aller pour faire deux heureux.
AIhénaïs riait, plaisantait, et n'apercevait dans
le trouble d'Emma que l'embarras d'avoir été surprise près d'Arthur.
« Vous verrez , ma mère , ajoutait-elle , qu'elle aurait mieux aimé être malheureuse toute sa vie , que de vaincre cette timidité qui lui faisait cacher avec tant de soin un amour que vous étiez si disposée à excuser I Mais enfin elle sera heureuse malgré elle.
— Vous, madame, interrompit Arthur, qui avez assuré le succès de mes vœux les plus chers , daignez mettre le comble à vos bontés, en obtenant qu'une époque prochaine voie conclure celte union si désirée.
— Vous pouvez compter sur mon intercession , reprit Athénaïs, et je comprends votre impatience; mais savez- vous , Arthur, que le soin de votre bonheur me fait oublier le mien ? Je ne vous ai pas dit que M. d'Esparville est enfin en route pour Paris, où il va d'abord rendre compte de sa mission. Comme je ne veux pas retarder d'un instant le plaisir de le revoir , après une si longue absence, je me proposais de quitter le château sous peu de jours : il me vient maintenant une idée; un mariage nécessite un voyage a Paris, faisons-le tous ensemble! La saison s'avance; consentez, ma mère, à partir avec moi dans dix jours ; nous ne nous séparerons pas , et, peu de temps après notre retour à Paris , ces chers enfants pourront être unis. »
Madame de Terny parut charmée de cet arrangement qui convenait au plan d'Arthur : Emma ne fut point consultée, on ne doutait pas qu'il ne remplît tous ses désirs. Si la marquise avait souhaité un sort plus brillant pour sa fille adoptive, du moins elle n'avait jamais espéré rencontrer dans son époux des qualités plus nobles que celles qui distinguaient Arthur; elle se rappelait Marie et les souffrances d'un amour malheureux, et se réjouissait de l'idée d'avoir soustrait Emma à de semblables douleurs. Elle était donc contente ; AIhénaïs, heureuse du retour de son mari et du bonheur de son amie, se livrait à une joie presque enfantine ; Arthur paraissait satisfait. Emma seule, pâle et tremblante, demeurait silencieuse, et les circonstances s'étaient si bien combinées pour convaincre madame d'Esparville de l'amour de la jeune fille pour Arthur, qu'aucun soupçon ne put s'élever dans son esprit.
On prit le chemin du château , et quelques personnes de la société, que la fraîcheur d'une belle niatinée avait attirées dans le parc, rejoignirent bientôt la marquise. Emma profita de leur arrivée pour
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s'éloigner . Arthur la suivit sans en ôlrc aperçu ; il la vit essuyer ses larmes , et lever les yeux vers le ciel avec une expression angclique , en laissant échapper ces mots : « Ah ! que j'aurais pu être heureuse! I)
Elle rentra et se rendit dans son appartement. Là , se livrant sans contrainte à ses vives émotions, un sentiment délicieux , dont elle ne se rendait pas compte, vint ranimer son cœur épuisé par tant de souffrances. Pourtant , elle n'eut pas un seul instant la pensée d'accepter ce dévouement, dont l'idée calmait ainsi ses douleurs; la grande âme d'Arthur avait élevé celle de la jeune fille au-dessus des choses de la terre. « Non, s'écria-t-elle, je n'unirai » pas ma coupable destinée à cette vertu si pure; » mais je vous remercie , ô mon Dieu, qui semblez » avoir choisi cet ange de bonté pour m'annoncer ») par sa tendre pitié que le ciel peut pardonner » mes erreurs ; que mes jours de douleurs m'ont » été comptés , et que je puis mourir en paix ! »
Emma s'arrêta, surprise elle-même des idées qui se présentaient à son esprit et des sentiments religieux qui pénétraient dans son âme ; car l'éducation qu'elle avait reçue, semblable a celle de la plupart des jeunes filles, ne lui avait enseigné de la religion que quelques pratiques minutieuses et quelques dogmes obscurs. Indifférente à une croyance d'habitude plutôt que de conviction , elle faisait machinalement ce que le monde et l'usageexigeaient, sans que son cœur y fût pour rien , et sans qu'un moment de réflexion lui en eût fait chercher le but. Mais , en cet instant , une émotion involontaire venait de faire naître en elle des pensées religieuses inconnues jusqu'alors. Elle resta longtemps immobile , les yeux et les mains élevés vers le ciel : sa bouche ne prononçait plus de formules de prières apprises et répétées, aucun mot ne s'échappait de ses lèvres, son âme tout entière s'élançait vers la divinité; elle l'implorait, non pour celte vie où tout était fini pour elle, mais pour cette autre vie qui semblait se dévoiler à ses yeux. Ce dévouement d'Arthur, qui ne pouvait obtenir ici-bas aucune récompense , l'avertissait d'un monde meilleur plus eu harmonie avec les sentiments sublimes qui animaient l'âme généreuse du jeune homme; elle sentait que ce monde terrestre ne pouvait être le terme et le but d'une si admirable création, et la vertu venait de lui révéler le ciel.
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CHAPITIIE XVIll.
DIX JODRS.
Ccpcniant le calme que produisaient dans l'âme d'Emma les idées religieuses, qui venaient consoler sa douleur et soutenir sou courage, avait donne une expression nouvelle a sa douce figure; sur toute sa personne un air de sérénité qu'on attribua naturellement au plaisir de voir conclure un mariage que ses amis supposaient appelé depuis longtemps par ses secrets désirs. Personne ne douta de son bonheur; et pourtant, en l'examinant avec soin, on aurait pu voir que ce calme était celui de la résignation , et non l'heureuse sécurité de l'espérance satisfaite; on seserait aperçu qu'il disparaissait quelquefois quand ses yeux se tournaient vers Arthur, et qu'alors l'expression d'un regret douloureux venait le remplacer ; on aurait remarqué son indifférence profonde lorsqu'il était question de tous les arrangeuienls relatifs h ce mariage; dans certains moments celle indifférence était telle, que ses pensées semblaient s'égarer bien loin de Ta , et qu'on eût pu la croire entièrement étrangère 'a tous ces détails dont Athéna'is et madame de Terny s'occupaient avec tant d'intérêt. Mais ces nuances délicates , qui auraient [)U éveiller la curiosité ou alarmer l'aniitic, n'étaient point aperçues tant la prévention avait fasciné les yeux qui devaient les découvrir.
La vicomtesse seule soupçonna un secret au fond du cœur de la jeune fille : l'habitude de cacher ses propres émotions la rendait habile à deviner celles des autres; ellesuivait tous les mouvements d'Emma, épiait toutes ses impressions; mais il était impossible qu'elle en pénétrât entièrement les causes, et elle gardait pour elle-même des conjectures et des obstrvationsqui ne pouvaient avoir aucun résultat. La sympathie du malheur qui l'attirait vers Emma la conduisit à faire quelques tentatives pour obtenir une confiance que la jeune fille n'accorda point : madame d'Olban , en quittant le château , emporta l'espoir d'être plus heureuse à Paris, et d'arracher avant ce mariage, qui lui paraissait peu souhaité, un aveu qui seul pouvait lui donner le droit de
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contribuer au bonheur de la fille charmante dont les douleurs cachées arrivaient jusqu'à son âme.
Les confldences de madame de Terny avaient révélé d'abord a ses plus intimes connaissances le secret d'une union qui bientôt fut connue de tout le monde ; on apprit les projets de départ de la marquise , et chacuu se disposa a aller chercher ailleurs de nouveaux plaisirs. La belle duchesse de Rosbel, trop occupée d'elle-même pour faire attention aux autres , n'avait rien remarqué que les hommages dont elle était l'objet ; et sa coquetterie voyait avec joie arriver le moment où les spectacles qu'elle se proposait de donner, allaient appeler dans son château, situé à Fontenay-aux-Roses, tout ce que la société de Paris a de plus remarquable , tout ce que la mode offre de plus recherché. Les rôles brillants qu'elle s'était réservés lui| promettaient des succès éclatants; sa vanité devait triompher, et pour elle le bonheur était la !
La triste vicomtesse, en retournant à Paris, essayait encore de se faire illusion sur les sentiments de Sénanges : elle allait chercher sa présence , et elle attendait de lui plus qu'il ne pouvait donner. Elle désirait surtout cette affection qui vient du cœur et qui peut seule répondre à un cœur passionné; mais elle ne pouvait obtenir que quelques vaines protestations d'amour qui ne la trompaient plus, et qui pourtant la charmaient encore.
Le reste de la société réunie au château de Terny ne songeait pas en ce moment à retourner à la ville ; septembre venait de commencer, et ce n'est qu'à la fin de décembre que la mode permet de s'y montrer. On inventait mille moyens d'abréger le temps qui devait s'écouler jusque-lh, et d'arriver sans trop d'ennui a celle époque où l'on retrouve avec tant d'empressement des amis intimes dont on ne peut se passer un seul jour à Paris , et qui pendant huit mois n'ont pas obtenu un souvenir.
Ainsi que nous l'avons dit , le départ de la marquise, d'AUiénaïs et d'Emma avait été fixé a dix jours ; et la jeune fille , si elle restait indifférente à tout ce qui se projetait pour son mariage, ne paraissait pas du moins s'y opposer. Chaque jour, ses forces, diminuées par tant de douleurs , semblaient lui annoncer une fin prochaine qu'elle appelait de tous ses vœux , et qu'elle espérait voir précéder l'époque arrêléc pour cette union a laquelle elle n'osait penser ; car l'émotion qui faisait battre son cœur à cette idée était si vive , qu'elle paraissait devoir bri-
ser ce cœur qui n'était plus habitué qu'a la souffrance.
Un matin, la jeune paysanne, sœur de lait d'Emma vint la voir et lui remit mystérieusement une lettre qu'elle avait reçue pour elle : Emma la prit eu tremblant; elle se rappelait que, dans sa première lettre à Sénanges, elle lui avait indiqué ce moyen de lui faire parvenir une réponse. Le paysanne s'était retirée , Emma se trouvait seule , et pourtant la lettre n'était poiut encore ouverte ; elle ne pouvait se rendre compte des sensations diverses qui troublaient son âme; elle s'assit près d'une fenêtre, respira l'air pur du matin, et, sentant renaître ses forces, elle rompit le cachet, hésita encore, puis lut ces mots d'une écriture qui paraissait déguisée,
« Un secret inviolable vous est promis : nul ne » saura votre faiblesse , et un peu d'adresse et de » courage suffira pour la cacher à jamais a tous les » yeux. Supportez avec patience cet état pénible. » Combien de femmes ont , en pareil cas , trompé la » surveillance la plus active ! Il y va du repos de » votre vie entière; vous ne sauriez trop prendre » de précautions. Le médecin de la maison sera » dans la confidence, et son silence sera payé. » Achetez avec les billets qui sont dans cette lettre » la discrétion de la paysanne que déjà tant de liens ») attachent à vous : ils s'entendront pour ce qu'il y » aura a faire , et le prétexte d'une maladie longue , » que le médecin caractérisera, pourra , dans qucl- » ques mois , voiler la naissance de votre enfant » dont vous n'aurez point a vous occuper, et sur » lequel vous devez être sans inquiétude.
» Ces jours de chagrins et de souffrances ne lais- » seront aucune trace sur votre charmante figure; ») et personne ne concevra de soupçons, si vous » avez la force , comme je n'en doute pas , de me n revoir sans trouble , et de ne faire aucune tcnta- » tivc pour vous rapprocher de moi, ce qui vous » perdrait infailliblement maintenant. Je ne re- I) nonce pas au plaisir de vous donner un jour I) toutes les preuves d'attachement que vous pourrez » désirer ; mais de puissants motifs s'opposant à ce » que je vous choisisse pour ma femme , je ne veux ») point nuirea votre élablissement. Songez-y bien, » Emma, il faut qu'une jeune fille se marie ; elle » n'a point, sans cela , d'existence dans le monde , I) et vous ne devez pas concevoir la pensée d'agir ») autrement. La tendre amitié de votre mère adop- » tive y pourvoira , et je souhaite du fond de mon »> âme qu'elle réussisse à vous assurer un sort aussi
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» brillant qu'agréable ; je rae réjouirai toujours de » votre bonheur, et vous conserverai toute ma vie » la plus sincère affection. »
Trois fois Emma avait relu celte lettre, et trois fois son cœur s'était refusé à entendre ce que son esprit ne comprenait que trop bien. Elle ne pouvait penser que c'était là l'hoairae qu'elle avait aimé ; elle se rappelait les formes séduisantes sous lesquelles il cacliait l'égoïsme que sa lettre monlrait à découvert. Hélas! la pauvre enfant était tombée dans une erreur bien commune ! Elle avait pris la délicatesse de l'esprit pour la délicatesse de l'âme, le charme des manières pour l'expression du sentiment: il avait fallu que les intérêts de Sénanges se trouvassent en opposition avec ses discours pour qu'elle pût enfin le voir tel qu'il était réellement.
« Et voilà celui que j'aimais ! s'écria-t-elle ; ah ! mon ca:'ur est sans excuses; comment n'a-t-il pas été averti par un secret mouvement? Comment ne fut-il pas repoussé loin de ce cœur si faux ! . . . Et je l'aimais , lui !.. . c'est pour lui que je fuscoupahie ! . . . quels conseils il ose me donner!... Et pourtant le monde l'admire! On le vante, on le recherche !... Que penser?... Est-il donc vrai que l'égoïsme et l'intérêt sont les seuls mobiles des actions des hommes? »
En ce moment , Emma , péniblement émue par les sentiments qui pesaient sur son cœur, reposa sa tête brûlante dans sa main , et ses yeux se portèlent sur le paysage qui se déroulait devant elle. Ses regards se troublèrent, leur expression changea, cette douleur profonde, ce découragement dont ils étaient empreints, disparurent, et une douce espérance vint les ranimer : il semblait qu'après s'être arrêtés sur les maux de la terre ils avaient entrevu les délices du ciel. C'est qu'en effet le souvenir de Sénanges s'était effacé devant la noble figure d'Arthur (ju'elle apercevait dans le lointain; et l'expression que donnait au visa<je du jeune homme cette âme si belle , si désintéressée , si constamment ouverte à tout ce qu'il y a de pures et de grandes affections , venait l'avertir que , pour consoler la terre , Dieu plaça près des calculs du vice le dévouement de la vertu. Les yeux d'Emma restèrent longtemps fixés sur ces traits naturellement sévères , mais que le calme d'une conscience irréprochableavaitmarquésd'uneempreinte céleste qui charmait à la longue , et inspirait , malgré l'extrême jeunesse d'Arthur , un sentiment qui ressemblait au respect.
Emma repoussa loin d'elle celte lettre odieuse dont elle eût voulu chasser le souvenir ; mais ce n'était plus que l'habitude de se contraindre qui la portait à dérober ses pénibles impressions à tout ce qui l'environnait; car son âme était maintenant livrée à cette indifférence profonde qu'amène avec lui un ; malheur sans espoir. Son courage n'était que de la j résignation ; et, si parfois quelque chose la rappelait à sa douleur, cette image s'effaçait bientôt; l'aspect d'Arthur calmait son co'ur agité , une douce mélancolie remplaçait l'amertume de ses regrets; elle sentait que le bonheur existait , et que , s'il fallait y renoncer pour cette vie, il était au-delà un monde où elle pouvait reporter ses espérances.
Cependant Arthur s'occupait avec la marquise el madame d'Esparville de tous les préparatifs de son mariage; il en pressait le moment de ses vceux et deses prières, mais seulement en l'absence d'Emma. Devant elle il évitait tout ce qui pouvait avoir rapport à ce sujet ; et, loin de chercher aucune occasion do lui parler, il mettait tous ses soins à ne jamais se trouver près d'elle de manière à ce qu'elle pût lui adresser la parole sans être entendue.
Quelques personnes restaient encore au château ; mais chaque jour leur nombre diminuait ; on se séparait en se promettant de se revoir à Paris. Les dispositions commandées par un prochain départ, les adieux , les visites à faire dans les environs, cel'es que la marquise recevait des habitants du pays, remplirent tellement ces dix jours, qu'Alhéi nais elle-même, malgré son désir de retourner à Paris et son empressement de revoir M. d'Esparville , trouva qu'ils avaient passé avec une étonnante rapidité. Emma seule avait compté les instants. « Encore un jour écoulé! » répélait-elle chaque soir. Et l'on n'aurait pu dire si c'était l'espérance d'avoir un jour de moins à souffrir, ou la crainte de voir arriver le terme de sa vie , qui avait dicté ces paroles.
Arthur partit vingt-quatre heures avant madame de Torny : Emma visita une fois encore les lieux chers à son enfance , en leur disant du fond du canir un éternel adieu ; et enfin , le \') septembre, elle quitta, avec Alhénaïs et la marquise, ce château qu'elle n'espérait plus revoir.
LHOMME DU MONDE
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