‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 554 sur 560 · RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

RETOUR A PARIS

Arthur, en arrivant à Paris , trouva une lettre du général 3Ielcourt, que sa santé retenait à Badeu pour quelque temps encore, et qui avait appris par madame de Terny le prochain mariage de son pupille. Il se plaignait a son fils adoplif du peu de confiance qu'il semblait lui accorder dans cette occasion , et s'étonnait que ses projets eussent pu changer si vite , ou qu'il les lui eût cachés avec tant de soin. Plusieurs personnes lui eu avaient parlé , sans qu'il lui eût été possible de leur répondre , et il témoignait un vif chagrin de paraître aussi étranger à ce qui touchait l'ami le plus cher à son cœur.

Cetie lettre affligea beaucoup Arthur, qui s'empressa de répondre aux doux reproches de l'amitié.

LETTRE d' ARTHUR A MELCOURT.

« Lorsque je vous écrivis en quittant Baden , » mes projets ne pouvaient encore être arrêtés; je ») ne pensais qu'à moi , mon ami , et je voulais m'é- » loigner le plus promptement possible de la so- » ciété qui attristait mes yeux. Mon cœur, révolté » par l'cgoïsme et la dureté des hommes, n'avait » plus q^u'un désir, celui d'échapper par la solitude » à des relations qui blessaient à chaque instant ce » sentiment inné de la justice et de la vertu , que » Dieu plaça dans nos âmes pour nous rappeler » notre céleste patrie. Cependant je vous disais dans » ma dernière lettre que je n'étais pas entièrement » maître de mon sort , puisque je pouvais encore )) êlreutileà quelqu'un ;je n'avais donc pu prendre » alors une résolution irrévocable pour régler mou )) avenir.

» iMon ami, pour expliquer ce que ma conduite ») a d'inconcevable h vos yeux , vous qui savez que » ma triste position était un obstacle a ce mariage »> qui vous surprend , s'il ne fallait que vous ouvrir I) encore ce cœur où vous avez lu tant de fois, je t) n'aurais pas attendu vos prières ; vous auriez apn pris et mes résolutions et ce qui les a fait naître. » Mais il est un secret qui ne m'appartient pas et qui

» seul a dirigé ma conduite ; il m'ôte auprès de vous » ce doux plaisir d'une confiance entière , unique » consolation de mon cœur malheureux. Oui , mou » ami , il est un sujet que nous ne pourrons ja- » mais traiter ensemble , sur lequel ma bouche ne » s'ouvrira jamais, c'est mon mariage avec Emma. » Jamais les raisons qui l'ont fait décider ne vous » seront connues ; n'en parlons plus, et qu'un sin lence absolu règne entre nous sur ce point.

» Sur tous les autres, ô mon ami, mon père, » mon âme tout entière se livrera sans réserve. » Oui, je veux encore et plus que jamais m'éloigner » du monde ; mes nouveaux projets ne dérange- I) ronl point le plan que j'ai formé d'une vie reti- » fée, mais non pas inutile à mes semblables. Ce » ne sont point les hommes tels que la nature les a » faits , ce sont les vices que la société leur a don- » nés et que l'usage autorise , que mon cœur re- » pousse et dont je ne puis supporter la vue. Dans » les premiers rêves de l'adolescence, j'ai cru que » mon pays pouvait voir renaître ces jours des » temps antiques où d'austères vertus gouvernaient » les états ; où l'ambition et l'intérêt cédaient à » leur noble influence ; où le talent seul arrivait au » pouvoir, et, presque malgré lui, recevait le droit » de commander aux hommes. Je crus que l'amour » de la patrie, le désir de la vraie gloire, l'abné- » gation de soi-même et toutes les vertus héroïques » que les anciens ont léguées à notre admiration , » allaient éclore de notre temps , et seraient le fruit 0 de ces principes nouveaux que j'adoptais de tou- » tes les forces de mon âme ; je pensais que tel I) était le but des idées du siècle et des doctrines des » générations nouvelles. Oh! mon ami , je vous le n demande , est-ce là ce que le monde offre à nos » yeux ? i\ou, je ne saurais vivre au milieu de cette » société si peu eu harmonie avec mes pensées, car » il faudrait, ou adopter les travers qui me blessent, B ou concentrer en moi-même et mon indignation , » et cette activité, ce germe des nobles actions qui » ne pourraient se développer. Mais ailleurs peul- » être il me sera possible de donner l'essor à des » vertus utiles : il est des hommes que l'ignorance ») dévoue au malheur, dont l'esprit, en s'éclai- » rant , pourrait entrevoir une autre destinée , et » que le flambeau de l'instruction peut conduire au » bonheur en les dirigeant vers la vertu : j'irai les » chercher. Celle que j'ai choisie pour ma com- » pagne sait lire dans mon âme, elle est digne de t> partager la gloire de mes projets. Si je ne réussis

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» pas dans ma noble entreprise, j'ouvrirai la roule , vail pu , à son âge cl dans sa position , que faire des » à des hommes plus heureux, el j'aurai calmé mes vœux pour ce qu'il croyail ulilcà sa patrie; ses idées » douleurs en présentant un but utile a ma triste étaient trop étendues pour qu'il ne sentît pas que

» existence.

» Je quitterai la France aussitôt après mon ma- » riagc. Ce qui s'est passé à Badcn a donné lieu a I) de faux bruits qu'il m'est impossible de détruire. ») L'union que je vais contracter m'attire aussi le I) blâme , je le sais ; les vues intéressées et les scn- » timenls politiques qu'on me prête sont aussi loin » de ma pensée que de mon âme. Celle nouvelle in-

ses efforis seraient sans puissance contre des vices enfantés par le temps et enracinés par l'usage, et Melcourt était le seul confident de ses rêveries politiques , illusions décevantes, si communes dans la jeunesse aux esprits exaltés. Ses principes étaient de conviction et non de calcul ; il n'en faisait point parade, et le monde avait dû les ignorer.

On aurait sans doute oublié bien vite et Arthur

t) justice m'a péniblement affoclé ; mais ce n'est et la fausse opinion qu'on s'était formée de son ca-

» point le cœur des hommes , ce n'est point leur rai- raclère , si son souvenir ne se fût rallaclié au nom

» son qui m'ont jugé : les fausses idées du monde de Sénangcs tant de fois répété, cl si le mariage du

» ont étouffé ces voix intérieures ; et les erreurs qui jeune homme avec la pupille de madame deTerny,

» gouvernent une société vieillie m'ont seules sé- » paré d'elle el repoussé loin des bras d'un père. » Je leur pardonne , ils ne me comprennent point , » ils ne peuvent me comprendre. Vous, mon ami, » vous me conserverez votre estime : el , quelque » bizarre que vous paraisse nia conduite, vous ne » douterez pas que la délicatesse et l'honneur n'en » aient été les mobiles.

n'eût appelé de nouveau l'atleulion sur lui. Les conjectures dont il devint l'objet ne lui furent pas favorables : rien n'est plus exclusif que les jugements des hommes; leur aveugle prévention accorde ou refuse tout. Emma avait de la fortune, on se plut a la croire plus riche qu'elle ne l'était en effet, afin de pouvoir accuser Arthur de vues intéressées. On blâma hautement mad.imc deïerny.

» Si votre séjour à Baden se prolonge au-delà [ qui fut obligée d'avouer qu'elle n'avait cédé qu'aux

») d'un mois, vous ne me trouverez plus à Paris I) vous ne m'accuserez pas, car vous ponsercz qu'il ft a fallu do fortes raisons pour que je renonçasse h » presser une dernière fois sur mon cœur le seul I) ami que le ciel m'ait donné. »

Celte lettre, où se révélait toute l'âme du jeune homme, devait apprendre à Melcourt que de nouveaux chagrins assiégeaicntcolui qu'il aimait comme un fils. En effet , ce qui avait eu lieu a Baden, la querelle d'Arthur avec Séiianges, sans qu'il alléguât aucun motif de haine, sans qu'il eût aucune injure personnelle à venger, avait clé l'objet des conjectures de la société nombreuse alors réunie dans cotte ville. Le moment el le lieu firent penser à quelques personnes que le désir de manifester une

désirs exprimés par le cœur d'Emma; et l'on demeura persuadé qu'Arthur , abusant de la confiance accordée par la marquise à l'ami du général Melcourt, avait employé la séduction pour obtenir la main d'une riche héritière de seize ans qui ne lui était pas destinée.

Arthur eut donc à supporter quelque chose de plus cruel que le malheur, c'est l'injustice; mais sa grandeur d'âme , si mal comprise , ne se démentit point. C'cbl qu'il n'attendait pas dos hommes le prix de ses vertus et de son dévouement.

Ce monde, qui calomniail la noble délicatesse de son âme, portait aux nues la générosité de Sénangcs. I\ajeuui par la gloire qu'il venait d'obtenir, il n'était point de succès auxquels il ne pût prélen-

o])inion contraire a ces doctrines généreuses que le dre; l'estime des hommes, l'amour dos femmes, que

comte venait de faire triompher, avait pu seul déterminer Artliur h insulter Sénangcs, et que la ciainte des suites fâcheuses que pouvait entraîner la mort du comte avait engagé le paiti qui poussait le jeune homme a l'arrêter tout à coup, ( l à prévenir le duel.

Ces idées , qui ne furent point démenties par Sénangcs, devinrent bientôt générales; car Arthur, en souhaitant avec passion le bien de sou pays et les lois les plus favorables au bonheur de tous, n'a-

séduit si facilement l'éclat de la célébrité, tel était le prix quo lui promettait ce talent qu'il possédait si bien de ne jamais heurter les idées reçues, de Oattcr les goûts el les usages adoptés par le monde, de tout sacrifier à lui-même cl à ses projets, sans qu'on pût apercevoir ce qu'il on coûtait aux autres. Cependant une de ces nombreuses révolutions de cabinet qui, daiis un gouvernement roprésentalif, portent au pouvoir et en éloignent tour à tour les représentants des opinions les plus opiH)sces, avait

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élevé au ministère les adversaires des principes dont l'adresse de Sénangcs avait assuré la vicloire pendant sa mission diplomatique : car, dans la marche rapide des esprits, dans les variations qu'elle amène, qui peut maintenant, en France, se flatter de connaître l'opinion triomphante après deux mois d'absence! Jamais le chemin qui mène au pouvoir ne fut si glissant; jamais aussi, il est vrai, l'homme auquel échappe la puissance ne reçut tant de dédommagements. Le public prend sous sa protection non-seulement ceux qui, en immolant leur intérêt à la défense de ses droits, ont acquis de véritables titres à sa reconnaissance, mais encore ceux que le hasard ou quelque cause inconnue précipita dans la disgrâce : l'opposition est à la mode aujourd'hui bien plus que la faveur. Celle-ci pourtant offre encore assez d'agréments pour qu'on souhaite de les conserver : le plaisir de gouverner, l'importance que donnent de grandes places, ont bien aussi leurs charmes, et Sénanges, qui le sait mieux que personne, emploie toutes les ressources de son esprit à concilier les avantages qu'amène l'opposition avec ceux que la faveur procure. Cette tâche , impossible à remplir pour l'homme de bonne foi dans une opinion quelconque , n'étuit point audessus de l'adresse d'un homme indifférent à tout ce qui n'est pas lui ; et, dans cette occasion encore, son habileté ne fut que son égoïsme.

Le comte de Sénanges était donc parvenu à obtenir un grand crédit auprès des nouveaux dispensateurs des grâces: et cette fois il ne le dut point à la vicomtesse , puisque , dans le changement suivenu , son oncle avait perdu le portefeuille qui lui avait été confié. Le successeur de ce ministre professait des doctrines politiques entièrement différentes; mais son profond respect pour la noblesse, la conviction où il était que la naissance illustre du comte devait élever une barrière entre lui et les principes déraocrali(]ues , et peut-être encore une de ces petites causes qui produisent souvent de grands effets, avaient acquis toute sa bienveillance h Sénanges, malgré l'inflexible rigidité doses opinions. Le comte s'était souvenu a propos que jadis une de ses parentes avait épousé un cousin du ministre; il ne parlait point de la colère qui alors avait animé sa noble famille contre cette mésalliance; et il ht remonter à cette époque une parenté qui pour lui De datait que de l'élévation du nouveau ministère.

La vicomtesse d'Olban était arrivée h Paris, le

môme jour que Sénanges. Les convenances et l'usage ne lui donnaient pas encore le droit d'accuser le retard que mettait le comte a lui rendre visite; mais déjà son cœur avait eu le temps de s'en affliger , lorsque enfin il se présenta chez elle a l'heure où sa porte , habituellement ouverte à toutes ses connaissances , ne laissait guère l'espérance de la rencontrer seule. En effet, il la trouva au milieu d'un cercle assez nombreux pour qu'elle ne pût qu'applaudir à la prudente réserve de ses manières, et pour qu'il fût bien constaté aux yeux du monde que la reconnaissance de Sénanges ne s'était point évanouie avec la faveur de l'oncle de la vicomtesse. Ainsi , un double avantage résultait pour lui de la combinaison qui lui avait fait choisir cette heure : il évitait les embarras d'un tête-a-tête, et dans celte visite, qui sans doute l'importunait en secret, le monde devait admirer une nouvelle preuve de la noblesse de son caractère. Madame d'Olban espérait le revoir bientôt et dans un autre instant; mais, le lendemain et les jours suivants , elle attendit en vain quelques marques de souvenir et d'affection ; et son cœur désolé comprit enfin qu'il fallait renoncer aux illusions qu'elle entretenait depuis si longtemps.

Tourmentée par l'inquiétude dont elle ne pouvait se rendre maîtresse, peut-être aussi par le désir de rencontrer Sénanges, lorsqu'elle ne s'avouait que le dessein de se distraire, la vicomtesse cherchait sans cesse quelques nouveaux moyens d'échapper à ses pensées; elle essayait tour à tour de tous les frivoles amusements qui occupent les loisirs dos gens désœuvrés; chaque jour la voyait former et exécuter des projets dont elle ne rapportait qu'ennui et dégoût ; et le lendemain pourtant le besoin de se fuir elle-niôine ^l'entraînait encore dans un monde où rien ne pouvait calmer l'agitation de son cœur.

Un matin , le ciel était pur et sans nuages; une chaleur douce et tempérée par un vent léger , qui déjà commençait à dépouiller les arbres de leur parure, invitait a profiter des derniers beaux jours. l\ladame d'Olban monta à cheval et se dirigea vers le bois de Boulogne , entourée d'un brillant cortège déjeunes élégants : à leur air important et satisfait, on pourrait croire que de grands services rendus à leur pays et à la société leur donnent le droit d'exiger des autres les égards accordés au mérite, qu'on se détrompe! Se montrer, dans le costume le plus nouvellement inventé par la mode, chez

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Tortoni et au balcon de l'Opéra ; promener dans les lieux publics et dans quelques salons leur inutilité fastueuse; telle est leur vie, tel est l'objet de leurs constantes méditations; mais leurs noms sont illustres, leurs familles sont anciennes, leur fortune est considérable, et quelque jour, des dignités et des honneurs décoreront leur nullité. Souvent la vicomtesse n'entend et ne voit rien de ce qui se passe autour d'elle : peu lui importe la société qui l'environne; celle qui ne la force point h sortir de ses rêveries, et ne l'oblige point à des égards fatigants, lui convient mieux que toute autre; elle se laisse donc accompagner par cet essaim de jeunes gens dont la conversation n'est pas de nature h interrompre le cours de ses pensées.

De nombreux et brillants éfjuipages parcourent les Champs-Elysées et se croisent avec les voyageurs qui arrivent à Paris ; madame d'Olban croit, de loin , reconnaître une berline attelée de quatre chevaux de poste; elle se dirige de ce côté, et bientôt elle peut voir qu'elle ne s'est pas trompée , et qu'en effet, c'est la voiture de madame de Terny, qui vient de passer la barrière. Elle s'approche de la portière vers laquelle Emma s'est penchée , et en l'apercevant , le postillon s'est arrêté ; quelques mots sont échangés ; mais la vicomtesse n'a point entendu la réponse qu'on lui a faite; ses yeux sont fixés sur une calèche élégante où un homme seul, négligemment étendu , promène au loin ses regards. Au moment oîi elle l'a reconnu, un sentiment involontaire a fait trembler la main qui tient les rênes de son cheval; il fait un mouvement violent; Emma pousse un cri et s'enfonce dans la voiture, car la calèche, en passant rapidement, lui a laissé voir le comte de Séuanges. Madame de Terny et Athénaïs n'ont pu l'apercevoir, et Ton suppose que la crainte qu'il n'arrivât quelque accident à la vicomtesse a seule causé l'émotion de la jeune fille. Mais madame d'Olban ne s'est point méprise, elle est restée un instant pensive, puis, s'approchant de nouveau: « Emma, dit-elle, ne vous effraye/ I) pas : voyez comme je suis maîtresse de mon che- » val; donnez-moi votre main. »

Emma ne pouvait résister; elle avança la tête hors de la voiture, tendit la main a la vicomtesse, qui lui dit tout bas : « Emma, j'avais conçu des n soupçons, ils viennent de se changer en certi- » tude , votre secret est connu , mais une amie ne » l'aura pas deviné en vain. » S'éloignant alors promplomont, elle adressa quelques mots à la mar-

quise, par l'autre portière, et continua sa roule, laiulis que les chevaux do posie ontraînaienl la berline vers l'hôtel de ïerny, dans le faubourg Saint-llonoré.

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