LE PAVILLON
11 n'était plus possible a madame d'Olban de se faire illusion sur les sentiments de Sénanges, quoiqn'aux yeux du monde les procédés du comte n'eussent pas changé; mais, craignant des reproches trop mérités, il mettait un si grand soin 'a éviter d'être seul avec elle, que, malgré les efforts qu'elle faisait sans cesse pour trouver une occasion do lui parler, elle ne pouvait parvenir 'a le rencontrer.
Les doctrines que la négociation du comte avait fait triompher un instant étaient repoussées et combattues par le ministère qui gouvernait alors la France; mais l'opinion publique ne les avait point abjurées, et la popularité qui s'attachait au nom de Sénanges était une sorte de protestation contre le système récemment adopté; de tous côtés à Paris on se plut, ainsi qu'on l'avait fait à Daden, à lui donner des fêtes qu'il acceptait avec une joie secrète et une apparente modestie. La vicomtesse y paraissait toujours, et l'inutilité constante de ses efforts pour obtenir l'eutretein qu'elle souhaitait ne lui faisait point perdre coura*je. Plongée quebjuc temps dans une sombre douleur , elle s'était tout à coup ranimée; cette âme délicate, que tout blessait naguère, supportait aujourd'hui jusqu'au dédain de l'horanie qu'elle aimait, et le calme avait reparu sur sa douce physionomie; ilserablaitqu'une pensée intérieure l'élevât au-dessus des sujets ôo chafjrin qu'elle rencontrait 'a chaque pas. Elle voyait le comte cacher avec adresse dos projets conpables sur madame Derbain , que sa coquetterie, sa fortune et son élégance plaçaient au |>reniier rang des femmes à la moilo; le moment était arrivé oii le plus profond mystère devait voiler de semblables desseins; l'austérité apparente des principes, l'affottalinn d'une grande sévérité do monirs, l'élalage
L HOMME DU MONDE
de la dévotion, étaient devenus un moyen de succès; et la société s'imposait la loi d'afficher un rigorisme intolérant : il importait donc à Sénanges d'éviter le scandale; mais, comme ces nouveaux convertis dont les jugements l'effrayaient, il voulait en même temps que le plaisir n'y perdît rien. Grâce à l'habileté de sa conduite, le monde n'a rien soupçonné de ses projets , et pourtant ils n'ont pu échapper à la femme qui l'aime encore, malgré ses torts : l'amour malheureux est trop clairvoyant pour être trompé.
Le banquier Derbain donne à son tour une fête brillante , et le temps permet de disposer du beau jardin de son hôtel pour varier les plaisirs. Des jeux, des danses, des orchestres placés au milieu des massifs d'arbres dont la saison a diversifié les couleurs , mais qu'elle n'a poict encore entièrement dépouillés de leur feuillage; des fleurs innombrables, que l'art et la nature sont parvenus à réunir eu ce lieu, quoiqu'elles eussent dii naître dans des climats divers et dans des saisons différentes; tout enchante les regards et porte dans les sens un charme délicieux. L'étendue de ce jardin donne une liberté que les salons ne sauraient admettre, et l'on peut aisément s'y dérober à la surveillance d'une curiosité indiscrète et maligne. Dès le premier instant, celte remarque a frappé la vicomtesse ; ses yeux attentifs ne quittent plus le comte , et elle espère saisir enfin l'occasion, qu'elle cherche vainement depuis si longtemps, de l'entretenir en secret.
Sénanges aussi a observé que , soit par hasard , soit à dessein , quelques unes des nombreuses allées du jardin sont restées dans une obscurité favorable à des projets mystérieux ; et qu'un élégant pavillon , caché au milieu d'un bosquet, semble avoir été oublié dans les brillantes illuminations qui l'environnent, en ne jetant de ce côté qu'une lumière vacillante et douteuse.
Cependant madame Derbain exerce avec une grâce charmante les devoirs de la plus aimable hospitalité; l'encens d'une flatterie toujours adroite, et délicate dans le grand monde; les hoaimages multipliés qui l'assiègent de toutes parts; la danse, la musique, l'éclat dont elle est cnlouiée, portent le trouble dans son âme; sa faible raison ne saurait longtemps résister îi l'ivresse des émotions qu'elle éprouve; elle est l'objet des soins de Sénanges, de cet homme veis (jui tous les regards, tous les vœux sont tournés, elle ne peut plus l'ignorer, et sa vanité jouit délicieusemcul de te dangereux triomphe.
L'enthousiasme que le comte inspire, les louanges que le monde lui prodigue, achèvent d'exalter la tête de madame Derbain , plus facile à égarer que son cœur ; loin d'elle pourtant toute pensée coupable ! Elle a bien juré de ne jamais trahir ses devoirs ! Mais le pourra-t-elle? Mais le bonheur d'enchaîner Sénanges à ses pieds, de l'emporter sur les femmes qui cherchent a lui plaire, d'enlever son amour à la duchesse de Kosbel , la plus jolie des femmes de la cour , ne lui coûtera-t-il aucun sacrifice?
M. Derbain , véritable type des banquiers de uos jours, était orgueilleux de sa fortune ; il se moquait sans cesse des titres qu'il enviait en secret; déclamait violemment contre les nobles , et ne négligeait rien pour les attirer chez lui; susceptible à l'excès dans ses rapports avec eux, dur et hautain envers ses inférieurs , un amour très-vif pour sa femme était la seule affection tendre qui jamais eût pénétré jusqu'à son cœur. Jaloux par amour-propre autant que par amour, il pardonnait à madame Derbain une foule de caprices, parce que , suivant lui , celte légèreté démontrait qu'aucun sentiment sérieux ne pouvait l'occuper : d'ailleurs , il surveillait toutes ses démarches. Sa jalousie était sans cesse excitée par une femme qui croyait avoir le droit d'envier à madame Derbain les avantages dont elle jouissait : c'était une veuve, dont la médiocre fortune ne s'accordait pas avec un goût très-prononcé pour la dépense. Longtemps elle s'était flattée (jue la préférence que lui accordait le banquier pourrait l'amener à partager son opulence avec elle, en lui offrant sa main; et la nouvelle de son mariage lui causa une douleur aussi profonde que si son cœur eût été pour quelque chose dans les espérances qu'elle voyait s'évanouir. Envieuse du bonheur de madame Derbain, plus d'une fois déjà elle avait essayé de le troubler. L'ancienne amitié du banquier pour cette femme, jointe à son penchant à la jalousie, donnait (juelque poi<ls aux paroles adroites qui, de temps en temps, venaient éveiller ses soupçons. La malveillance de cette rivale cachée remarqua, ce soir-là , plus de vivacité dans la coquetterie de madame Dei baiu , et elle ne larda pas à découvrir que Sénanges en était l'objet. Dès lors , espérant surprendre quelque secret dont sa malignité pourrait profiter , elle resta constamment auprès de la jeune impriKlente qui , tout au plaisir, ne s'aperçut p;is de la surveillance «jui s'attachait à ses moindres ; mouvements,
L'HOMME DU MONIJE.
(jjD
La vicomtesse a longtemps promené ses tristes < n Que je suis heureuse I Le hasard vous amène
regards de salon en sah)n , en suivant de loin Se- près de moi , et je puis eoOn m'expliqucr avec
nanges ; et le soin de cacher à ce qui l'entoure sou vous ! »
infatigable attention, peut seul la forcer h s'occuper Sënanges, par un mouvement d'impatience biea
quelques instants des personnes placées auprès marque, interrompit la vicomtesse : ce n'était
d'elle; car elle n'est point entièrement délaissée ; plus seulement son éloignement ordinaire [loiir les
son inaltérable douceur, sa bonté naturelle lui ont explications que si souvent elle avait tenté d'oble-
acquis des amis sincères. Si quelques femmes pa- nir, et la crainte des reproches qu'il savait avoir
raissent indignées de sa conduite légère, et se pa- mérités, c'était un sentiment plus fort, une in-
rent ainsi d'une sévérité qui peut servir à voiler quiétude plus vive qui se lisaient sur ses traits
leurs propres torts , plus d'une fois la vertu a trouvé lorsqu'il s'écria :
dans le caractère de madame d'Olbau des qualités « Vous ne pouvez rester ici, madame; il m'est
qui obtiennent grâce pour ses erreurs: malgré sa impossible de vous parler en ce moment, mélancolie, on se plaît encore avec elle; et celle bien- — C'est en vain , Sénanges , que vous prétendez
veillance qu'elle inspire, en attirant sur ses pas un m'enlever cet instant, je veux, je dois vous p.irler.
assez grand nombre de personnes, a dérobé le comtea ses yeux durant une |)artie de la soirée.
Fatiguéede la contrainte qu'elle a du s'imposer pour s'occuper d'autre chose que de la pensée qui remplit toutsoncœur, elle se lève, elle va visiter les vastes salons où se presse la foule, et parcourir l'éblouissant jardin où biillent suspendus les guirlandes et les festons lumineux. Déses|)érant de se rapprocher du comte, lasse de voir cette multitude d'êtres indifférents au milieu desquels il lui faut sans cesse renfermer ses sensations , elle sait avec adresse s'éloigner sans être aperçue , et gagner une allée solitaire, où elle peut sans danger laisser couler quelques larmes. Seule, elle est parvenue à ce pavillon oublié qui ne reçoit qu'une clarté faible et incer-
— Non, je ne puis vous entendre : éloignezvous, t)
Jamais elle n'avait vu le comte en proie à uue telle agitation ; mais il ne se croyait plus obligé de se contraindre; ils étaient seuls; et d'ailleurs il n'avait rien à craindre ou à espérer d'elle.
« Rassur(z-vous, reprit madame dOlban, je ne veux point vous entretenir encore d'uu amour que vous avez oublié et que vous repoussez!,.. Vos torts....
— Mes torts, dit le comte avec une brusquerie peu habituelle à son caractère, mes torts!... je suis las de vous entendre me les reprocher ! Finissons ! . . . Tant de plaintes m'importunent. »
Frappée par ces paroles cruelles , madame d'OI-
taine; la, plongée dans une profonde rêverie, elle ' ban demeurait inlerdite; ce qu'elle avait résolu de
dire au comte s'était effacé de sa mémoire; elle no se souvenait plus que de cet amour si tendre , conservé si longtemps pour celui qui la traitait avec tant de dureté.
« Sénanges, répondit-elle d'un ton suppliant, Sénanges, pouvez-vous me parler ainsi? Avez-vous donc tout oublié?
Le comte semblait plus in(juiet et plus contrarié à mesure que le temps s'écoulait : il voulait à tout prix éloigner entiu la comtesse, et, la prenant par le bras, il l'entrainait vers la porte en lui disant avec impatience : « \e restez point ici !...
— Une antre que moi , s'écria madame d'Olbau, est aussi la viciime de vos torts : c'est pour elle tino je veux rester , que je veux vous parler.
— yue vous importe? reprit le comte avec emportement. De quel dioit prétendez vous régler mes actions et dirijier ma comliiile? Mo siiis-je occupé de la Notre? Vous ai-jeenipOclié do porter ailleurs
mêle un autre nom au nom de Sénanges qui vient errer sur ses lèvres : « Emma, dit-elle, si jeune!... souffrir ainsi!... Ah ! que ma triste vie n'ait point été inutile! Je n'ai plus de bonheur à demander à l'avenir; qu4l me reste au moins le souvenir consolant d'une action généreuse! Oui, j'y suis résolue!... » l£n prononçant ces mots, sa douce ligure prit une noble expression, et dans ses yeux en pleurs brilla un rayon de joie; car elle \onait de reconquérir sa propre estime.
En ce moment elle vit s'avancer rapidement vers le pavillon un homme, qu'elle ne pouvait méconnaître.
« Sénanges! s'écria-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie.
— Vous ici, madame! « dit le comte avecsurprise; et un mécontentement très-vif se peignit sur son visage. La vicomtesse ne l'aperout [)as , et elle continua.
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un amour que j'aurais pu envier h tant d'autres? » Si le cœur de la yicomtesse a tant souffert de la froideur cnnstarament gracieuse et polie de Sénanges ; si , lorsqu'il évitait avec soin tout ce qui pouvait l'offenser , elle a si souvent répandu des larmes amères , en comparant les sentiments qu'elle éprouvait à ceux qu'elle croyait inspirer; combien la froide ironie avec laquelle le comte a prononcé ces derniers mots a dû blesser douloureusement son cœur! Ses lèvres tremblantes se refusent à exprimer sa pensée , ou plutôt il ne se présente à son esprit aucune parole qui puisse la rendre. Mais le comte paraît plus occupé de ce qui se passe eu dehors du pavillon, que du désordre affreux où madame d'Olban semble plongée; attentif à un léger bruit qu'il croit entendre , il fait un brusque mouvement pour entraîner la vicomtesse dans le fond de ce réduit mystérieux d'où il n'avaitpu la décider à sortir. Tremblante , elle s'attachait a la main du comte :
<( Qu*avez-vous? répétait-elle. Qui peut vous animer ainsi contre une femme? contre une femme que vous avez aimée?
— Moi ! jamais ! » s'écria le comte avec colère ; et il relira violemment la main que la vicomtesse tenait dans les siennes. L'infortunée, à qui ces derniers mots venaient d'enlever le peu de force qui lui restât, sentit ses pieds se dérober sous elle, et, repoussée par le mouvement de Sénanges, elle alla tomber dans le fond du pavillon. L'obscurité la déroba aux regards d'une femme qui entrait doucement et au-devant de laquelle le comte se précipitait avec le plus grand empressement , en lui disant à voix basse : « Ne restons point ici ! » A ces mots, il passe son bras autour d'une taille charmante , et il sent battre un cœur encore innocent, qui se trouble pour la première fois, et qui bientôt peut-être lui devra des regrets et des tourments éternels : cette femme , c'est madame Derbaio.
De la place où elle est cachée , la vicomtesse la reconnaît : à cet aspect, l'emportement de Sénanges , son étrange brusquerie , la dureté de ses paroles , tout lui est expliqué. Mais à quels tourments nouveaux n'esl-elle pas en proie ! Elle aime encore avec passion , clic vient d'être méprisée; elle est femme, et dans l'amie de son enfance elle trouve une rivale, et une rivale heureuse! Malgré elle le dépit et la colère fermentent dans son sein , elle ne sait 'a quels projelss'arrêter... lorsqu'une voix terrible se fait entendre : un horamc, entrant précipi-
tamment, ferme la porte avec violence, et madame Derbaiu , s'échappant des bras de Sénanges , tombe sans connaissance a ses pieds.
« 11 est donc vrai! on ne m'avait pas trompé! » dit en tremblant de colère M. Derbain; car c'était lui qui venait d'entrer; et sa main dirige ATrs Sénanges un pistolet qui luieût infailliblement donné la mort, si une main prompte et sûre n'eût détourné le coup fatal.
A l'aspect de la vicomtesse , dont le bras le retient encore, la surprise rend M. Derbain immobile.
« Vous madame d'Olban ! s'écrie-t-il enfin, vous ici ! B Et ses yeux , se tournant vers madame Derbain, semblent demander une explication, qu'elle n'est point en état de lui donner. L'embarras de Sénanges, celui de la jeune femme qui commence a revenir de son évanouissement, raniment sa jalousie.
« Eh bien ! dit-il , m'expliquera-t-on ce trouble ? Que faisiez-vous ici? Quel motif vous réunit dans ce pavillon? »
La vicomtesse alors, rompant le silence, lui dit avec douceur et d'une voix si émue, qu'elle donnait à ses discours une grande apparence de vérité :
« Vous êtes dans l'erreur, monsieur Derbain, et votre injuste jalousie me force a un aveu trop pénible, pour que je n'aie pas hésité à le faire : c'est moi , moi seule qui suis venue attendre ici M. de Sénanges, que j'avais prié de s'y rendre.
— Comment alors madame Derbain s'y trouvet-elle? Comment m'a-t-on averti que des signes d'intelligence entre elle et monsieur trahissaient un coupable mystère?
— Vous avez accueilli des rapports mensongers; je suis , vous le savez , l'amie de votre femme; elle avait reçu de moi la confidence de ces sentiments que , pendant longtemps, je dus croire payés de retour , et auxquels je pouvais consacrer ma vie, puisque je suis veuve et libre. Jamais madame Derbain n'eut une pensée pour un autre que vous ; jamais sans doute, si elle eût pu oublier ses devoirs, ce n'eût été pour celui qui possédait l'amour de la compagne de son enfance. Vous ne devez, monsieur, con-
; server aucun soupçon : je vous le répète , seule ici 1 j'attendais de M. de Sénanges une explication, qui devint assez vive pour que des paroles prononcées a haute voix arrivassent aux oreilles de madame ! Derbain, que le hasard avait amenée près de co pavillon. C'est pour connnaître la cause du bruit qu'elle avait entendu, que votre femme est entrée
L'HOMME DU MOiNDE.
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ici; à voire approche j'ai voulu cacher mon imprudence, et votre méprise pouvait seule, en m'imposant le devoir de découvrir la vérité, me contraindre a vous dévoiler le secret de mon cœur. »
M. Derbain se souvint en ce moment qu'en effet il avait entendu parler de la liaison qui unissait la vicomtesse a Séuanges ; et madame d'Olban , voyant le succès de sa ruse généreuse , ajouta :
« Qu'il ne reste aucun doute dans votre esprit : j'aurais aussi le droit de me plaindre, si c'était une autre que moi que M. de Séuanges fût venu chercher en ce lieu; et pourriez-vous croire que je voulusse vous tromper pour excuser une rivale préférée? »
A ces mots, tout ce qui pouvait encore paraître obscur s'éclaircit aux yeux de M. Derbain.
« Oui, dit-il, vous avez raison, madame, cela ne se peut pas ! J'ai des torts envers vous, monsieur, ajoute- t-il, en tendant la main au comte, et envers toi , » conlinue-t-il en embrassant sa femme.
La vicomtesse vit avec joie qu'elle ne s'était pas abusée sur le moyen de convaincre M. Derbain ; c'est qu'elle le connaissait, c'est qu'elle savait qu'en général nous ne comprenons, en fait d'idées et d'attachement, que ce qui esta notre niveau , et qu'il y a une élévation, une délicatesse de sentiments que certaines âmes ne peuvent deviner parce qu'elles ne sauraient y atteindre.
Cependant Sénauges se souvint le premier qu'une plus longue absence pourrait éveiller l'attention de la société. « Eloignons-nous d'ici , et séparons-nous, » dit-il en sortant du pavillon. I\I. Derbain le suivit , et sa femme saisit cet instant pour se jeter dans les bras de madame d'Olban , en lui disantà voix basse : « Que pourrai-je faire jamais pour m'acquilter envers toi?
— Etre heureuse ! » répondit précipitamment la vicomtesse. Et elle l'invita à rejoindre son mari, que leur entretien aurait pu alarmer.
Se retrouvant seule un moment, elle essaya de se remettre et de cacher le trouble que tant de sensations pénibles avaient laissé sur son visage. Contente d'elle-même, elle se sentait plus heureuse qu'elle ne l'avait été depuis longtemps, et pourtant le comte n'avait jamais été si cruel. Lui-même il se rappelait avec chagrin combien il s'était montré dur , cl combien elle avait h se plaindre de lui : Séuanges était capable de comprendre tout ce qu'avait eu de généreux dans une pareille circonstance le dévouement de madame d'Olban ; car si régoisme avait
anéanti chez le comte la pensée de faire quelque sa-
crilicc au bonheur des autres, il avait rc«;u de la nature une âme assez élevée, pour que les vices du monde ne lui eussent pas ôté la faculté de sentir tout le mérite d'une si noble dcliculcsse. D'ailleurs il aimait passionnément les femmes, et quoiqu'il immolât sans remords leur repos et leur bonheur à ses projets ou à ses plaisirs, jamais sans nécessité, il u'eijt eu le courage d'en affliger une; il n'était point méchant , mais il était personnel, et son intérêt seul pouvait le rendre coupable. La vicomtesse venait de lui sauver la vie, ou du moins de prévenir un éclat fâcheux ; il céda a un mouvement de reconnaisKince et presque de tendresse, qui le ramena sur ses pas au moment où madame d'Olban se disposait a sortir du pavillon.
« Que je suis coupable, madame! lui dil-il dcce ton caressant qui avait si souvent troublé le ccur de la vicomtesse; comment pourrai-je reconnaître tant de bonté? Votre générosité rendrait mes torts impardonnables, si mou cœur en eût été complice ! »
Scnangos parlait avec une émotion qui ne lui était pas habituelle; cette délicatesse, ce dévouement si rares prêtaient à ses yeux un charme tout nouveau a madame d'Olban. Mais il s'arrêta, surpris , car, pour la première fois , elle l'écoiilait sans trouble, et repoussait avec le plus grand sang-froid la main qui cherchait la sienne.
« J'ai mérité votre colère, s'éciia-l-il; mais, au nom du ciel, ne me traitez pas avec trop de sévérité ! Soyez pour moi ce que vous fûtes déjà , indulgente et bonne! » Ets'animant par degrés "a l'aspect de ce calme imposant , il employait près do madame d'Olban les expressions de l'amour le plus tendre.
La vicomtesse avait plusieurs fois essayé do s'expliquer; mais, au moment de parler, il semblait qu'elle n'en eût pas le courage. Enfin , commandant à ses sensations, elle prit un air si tranquille et si froid , (jue le comte étonné l'écouta sans oser chercher à l'interrompre.
(( Séuanges, lui dit-elle , je vous aurais arrêté au premier mot d'amour (pic vous m'avez adiossé, si le son de voire voi\ n'eût rappelé 'a mon («lur des souvenirs (jui , je l'avoue, l'ont encore ému; mais c'était sa dernière faiblesse. Je ne vous dirai point qu'en vous vo\anl loi (pio vous êtes, mou amour s'est évanoui : non, c'était vous que j'aimais, avec vos tor's et vos défauts! El si mon amour eût pu conlribuor a votre boidieur, je n'aurais jamais eu la force do renoncer a vous. »
LHOMME DU MONDE
Le comfe essaya de nouvelles protestations, un i solution , et qui produit , sur ceux qui en sont
peu plus sincères peut-être que les autres, mais que lavenir sans doute aurait encore démenties : la tranquillité de madame d'Olban , sa froideur en rinleirompant, prouvèrent à Sénangesque de semblables discours étaient désormais inutiles.
€ Oui , reprit-elle , je suis sûre maintenant qu'aucune affection sincère ne peut arriver jusqu'à votre âme; que des sentiments vrais ne sont d'aucun prix a. vos yeux ; et des paroles trompeuses ont perdu sur moi leur pouvoir. C'est le bonheur de celui qu'elle aime plus que le sien , qu'une femme cherche dans l'amour , et ma faiblesse serait a présent sans excuse. »
Séiianges voulut parler , elle ne lui en laissa pas le temps.
« Je ne veux rien entendre, dit-elle avec un attendrissement qu'elle s'efforçait de réprimer; non, Sénanges, vous ne m'aimez pas! Mais si je n'ai pu obtenir votre amour, je saurai, je l'espère, mériter votre estime, et je pourrai encore m'occuper de vous. Le temps s'écoule , notre absence a sûrement été remarquée ; avant de nous séparer, apprenez ce que j'avais a vous dire. Vous le savez , Sénanges, une immense fortune aplanit aux yeux du monde les obstacles que les différences de rang peuvent opposer à un mariage : quelque illustre que soit votre nom, personne n'oserait vous blâmer d'épouser une des plus riches héritières de Paris.
— Que voulez-vous dire?
— Je ne vous suppose point une âme intéressée ; et je no vois dans la fortune dont je vous parle que la jiistilication , devant la société, d'une union qu'elio blâmerait sans cela.
— Expliquez-vous.
— J'ai lu dans le cœur d'Emma, et j'ai vu la vériti' a travers ses larmes.
— Vous êtes dans l'erreur.
— Sénanges , je ne vous demande point de conliJences! Mais, ajoutc-t-elle en se levant, demain Emma sera le plus riche parti que la société puisse vous ( ffrir. Voila pour motiver votre choix aux yeux (lu monde : descendez au fond de voire ùme, ot vous y trouverez de quoi le motiver a vos propres yeux. Je n'exige point de réponse en ce moment; je l'atiendrai quelques jours encore, et j'espère qu'elle sera conforme a mes vœux les plus chers. »
En disant ces mois, la vicomtesse avait repris cette dignité in)posanlo que donne une grande ré-
témoins, une impression de respect dont ils ne peuvent se défendre.
Sénanges resta seul; il n'avait osé ni arrêter, ni suivre madame d'Olban ; il était rêveur et triste , et il ne pouvait lui-même définir si c'était un regret accorde à l'amour de la vicomtesse, ou le souvenir d'Emma, qui troublait ainsi son âme; ou bien encore ce mécontentement de nous-mêmes , que la conviction de notre infériorité jette dans notre cœur : sentiment pénible, qu'au milieu de ses succès régoïsme éprouva souvent à l'aspect de la générosité.
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