LA FUITE
Le lendemain de la fête donnée par M. Derbain , Sénanges se décida à rendre enfin a madame de Terny , une visite que la politesse ne permettait pas de différer plus longtemps ; et jamais le comte ne manquait a de semblables devoirs. 11 avait réfléchi mûrement au projet de la vicomtesse, et il restait indécis, car les avantages et les inconvénients de ce projet semblaient se balancer. Par goût, Sénanges était peu disposé au mariage : son inconstance naturelle, ce désir de varier ses plaisirs, dont la satiété commençait à lui faire un besoin, cette habitude de faire servir ses relations avec les femmes au succès de ses espérances ambitieuses, tout le portait à éloigner encore des liens qui devaient changer sa position. D'un autre côté, il voyait que le malheur d'Emma inspirait un intérêt si vif aux deux seules personnes dont il fût connu , qu'il pouvait craindre que l'opinion ne se déclarât contre lui, si le désespoir de la jeune fille, ou quelque indiscréiion donnait à son malheur une funeste publicité. Il n'étGit rien que le comte dût redouter davantage, dans un moment où , pour parvenir, il fallait cacher des principes peu sévères, sous les apparences du rigorisme, et où le masque de la vertu couvrait tant d'hypocrites visages. 11 médita donc sur ce qui pouvait résulter d'heureux ou de
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fâcheux pour lui de la rcsohilion qu'il prendrait, sans que le sort d'Emma , sos chagrins ou son bonheur entrassent pour rien dans ses réflexions.
Pendant que Sénanges se préparait a se rendre chez madame de Terny, et a visiter les ministres, dont il caressait la puissance nouvelle, madame d'Olban, toute à l'idée qui remplissait son esprit, s'occupait des moyens d'assurer la réussite d'un projet qui, en la réhabilitant h ses propres veux, ranimait son cœur né pour les affections pures et vertueuses. Froissée longtemps par le souvenir de ses fautes et du mépris Irop mérité qui en avait été la suite , elle semblait reprendre nue vie nouvelle, en se livrant à l'exercice des nobles facultés qu'elle avait reçues de la nature. Dès le matin elle avait donné à tous ses gens des ordres nombreux , qui annonçaient l'intention de voyager; elle avait mandé ses hommes d'affaires, écrit longtemps, et envoyé au comte une lettre qu'elle avait relue plusieurs fois avec une extrême attention ; elle sortit ensuite pour aller à l'hôtel de Terny, et dans ses traits, naguère contractés par les souffrances de son âme, se lisait l'expression d'un bonheur calme , qui depuis plusieurs années avait paru bien rarement sur son visage.
Lorsque madame d'Olban entra chez la marquise, elle la trouva occupée à parcourir quelques papiers avec Arthur; Emma, assise près d'une fenêtre, semblait porter toute son attentiou sur un dessin commencé qu'elle était censée terminer. La vicomtesse exigea que madame de Terny n'interrompît point les explications qu'elle donnait à Arthur sur la fortune d'Emma , et,s'approchant de cette dernière, elle lui dit à voix basse:
« Rassurez-vous; je songe à votre bonheur.
— Mon bonheur! » répondit la jeune fille, avec un triste sourire qui peignait mieux le désespoir que n'auraient pu le faire tous les éclats de la douleur.
— « Oui , reprit madame d'Olban , vous serez heureuse! Votre mariage avec Arthur peut et doit être rompu. »
Emma la regarda avec étonneraent , et la vicomtesse continua : « Vous pouvez encore être la femme de M. de Sénanges. » A ces mots, la surprise fit place, sur la figure de la jeune fille, à un effroi si visible, que madame d'Olban craignit un instant de s'être trompée dans ses conjectures : mais Emma, refoulant au fond de son cœur un sentiment qu'elle ne pouvait elle-même définir, se souvint de sa silualion, et, touchée du tendre intérêt dont elle se
voyait l'objef, elle prit doucement la main que la vicomtesse lui tendait, et lui dit : « J'avais un autre espoir; mais le ciel est sourd à mes vœox! »
Madame d'Olban frémit, car les yeux d'Emma lui apprenaient quel était cet alfrcux espoir; la jeune fille ajouta :
« Oui , vous le savez , tout vous est connu , M. de Sénanges est le seul homme dont je puisse être la femme!... Mais, hélas! que puis je faire?...
— Je me suis occupée de vous ; j'espère que demain je pourrai vous annoncer le succès d'un plan qui finira tous vos maux. »
Emma semblait attendre encore quelques explications; mais, en ce moment, Arthur et la marquise se rapprochaient d'elle, la porte s'ouvrit, et l'on annonça le comte de Sénanges.
Madame d'Olban put remarquer le mouvement que fit Arthur pour se placer devant Emma , et la dérober ainsi aux regards de la marquise et du comte ; elle seconda son projet, et la jeune fille eut le temps de se remettre de son trouble. Alors, la vicomtesse, avec une émotion de joie dont elle avait perdu l'habitude, et une tranquillité que jusqu'ici la présence de Sénanges ne lui avait jamais laissée, entama et soutint une conversation, à la<juelle le comte se prêta avec un sang-froid qu'Arthur ne put voir sans surprise , bien qu'il connût son caractère : car lui , qui n'avait rien a se reprocher, debout, immobile près d'Emma , agité de mille pensées diverses, il eût été incapable de prononcer un seul mot sur des objets indifférents.
Après quelques instants, la vicomtesse annonça l'intention de se retirer; et, voulant éloigner Eumia, qui paraissait tellement souffrir qu'il était à craindre que ses forces ne pussent suffire à cette épreuve, elle saisit un prétexte pour entraîner la jeune fille dans une pièce voisine. Les yeux de Sénanges suivirent Emma lorsqu'elle traversa le sahni; et il put juger par lui-même combien étaient amères et profondes les douleurs qui avaient laissé de semblables traces sur un visage de seize ans.
La vicomtesse emmena la jeune fille dans son appartement: « Remellez-vons, lui dit-elle; je ne puis douter que mes vœux pour voire bonheur ne soient exaucés. M. de Sénanges a sans doute reçu la lettre que je lui ai adressée; et il ne serait point venu dans cette maison , si ses projets n'étaient pas d'accord avec les miens : il vous aime, vous serez heureuse!... » Pni'^ , étouffant un soupir, elle ajouta : « Ne craignez rien; j'ai de fortes raisons
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de croire que la démarolie faite aujourd'hui par le comle, prouve sou désir sincère de réparer des torts dout vous ne pourrez refuser le pardou. «
La pauvre enfant, sensible à cette affection que lui témoignait madame d'Olbau , exprima une reconnaissance que celle-ci prit pour de la joie; la vicomtesse alors s'éloigna satisfaite, en promettant que le lendemain le sort d Emma serait changé.
I/iufortunée reste seule et ne peut se rendre compte de ce qu'elle éprouve. « Moi, sa femme! » dit-elle ; et , s'arrotant , elle s'étonne que cette idée, loin d'adoucir jses maux, porte dans son âme une sensation douloureuse. Emma est jeune, elle est femme, elle pense à ce rang élevé, à celte fortune que son mariage avec le comte peut lui procurer; et elle s'étonne encore eu s'apercevaut que ces avantages, sans pouvoir auprès d'elle, laissent dans son cœur cette émotion pénible dont elle ne peut triompher. « Hélas! dit-elle , j'ai trop souffert, sans doute, pour être désormais sensible à l'amour et au bonheur!... L'amour! le bonheur!... Qu'ai-je dit?... ison, il ne connaît point l'amour!... La vertu seule peut le sentir et l'inspirer!... »
Elle tremble à ces mots ; des pleurs inondent son visage. « iXou, non, reprend-elle avec égarement, écartons celte pensée! Que cette image s'éloigne de moi!... Il est trop tard ! Je ne puis plus appartenir qu'a Sénanges ! »
Pâle , sans force , elle est quelques instants immobile; puis elle trouve dans les vœux qu'elle adresse au ciel , et dans l'espérance d'une vie meilleure , le courage de supporter les épreuves qui lui sont réservées dans ce monde.
Sénanges est encore dans le salon avec Arthur, et madame de Terny qui bientôt lui présente le jeune homme comme l'époux futur d'Emma, Cette fois , toute la présence d'esprit du comte n'est pas suflisante pour cacher la surprise que lui cause la nouvelle de ce mariage, qu'il n'a pu apprendre, puisque cette détermination a été prise à la campagne , et que lui-même est depuis peu de jours a Paris. Il demeure interdit, et se sent involontairement ému de ce dévouement d'Arthur : « Est-ce possible? » se dit-il a lui-même; et ses yeux se tournent vers le jeune homme avec un intérêt qu'il ne cherche point U dissimuler, car il sait que madame de Terny ne peut en pénétrer la cause. « Monsieur Brémont, dit-il alors du ton le plus affectueux, ces rares qualités que chaque jour on découvre en vous inspirent trop d'ci^time, pour que j'hésite à féliciter
madame de Terny , sur le choix qu'elle a fait ; croyez aussi que je prends une grande part »
Le regard imposant et sévère d'Arthur arrête, sur les lèvres de Sénanges , les paroles bienveillantes qu'il allait prononcer. La marquise s'étonne de l'expression indéfinissable qui se peint sur la figure du jeune homme, et de son étrange conduite; car, après avoir forcé le comte au silence, il se lève avec calme, et sort du salon , sans répondre aux phrases obligeantes qui viennent de lui être adressées. La marquise ne peut soupçonner les sentiments qui troublent Arthur ; elle croit voir, dans son éloignement pour le comte, une funeste disposition a la jalousie , jointe a la sauvagerie habituelle d'un caractère sombre qui alarme sa tendresse. La naissance d'Arthur, sa situation vis-à-vis de Sénanges, ses rapports avec Emma, et jusqu'à l'élévation de ses sentiments et de ses idées sortent tellement de l'ordre commun, qu'il ne peut être ni deviné, ni compris; et même, en mettant de côté tout ce qui tient à la bizarrerie de sa position, il eût suffi sans doute de ses vertus , et de cette austérité de principes qui ne souffrait aucun déguisement , pour qu'il fût un être à part au milieu de cette haute société où il se trouvait placé. Là, peut-être, on n'aurait vu dans ce caractère si noble , que l'envie de se singulariser ; car les qualités par lesquelles on s'élève trop au-dessus des autres sont rarement appréciées ; les hommes ressemblent presque tous à ce tyran qui, voulant réduire chacun à sa mesure, coupait sans pitié tout ce qui la dépassait; et plus d'une fois , pour le mérite, l'opinion du monde est devenue le lit de Procuste.
Pendant que madame de Terny s'abandonnait aux réflexions pénibles qu'avait fait naître la brusque sortie d'Arthur, Sénanges, revenu de sa surprise, se réjouissait eu secret d'un mariage qui favorisait ses desseins en le délivrant de ses craintes. Il prit congé de la marquise , et reutra chez lui : il trouva la lettre que la vicomtesse avait envoyée b son hôtel ; elle était conçue en ces termes :
LETTRE DE LA AICOMTESSE d'oLBAN A SÉNANGES.
« J'aurais voulu , Sénanges , ne plus vous occu- » per de moi ; mais, pour que vous puissiez accep- » ter sans regrets et sans scrupule ce que j'ai résolu » de faire en faveur d'Emma , il faut que vous » connaissiez et mes projets et les dispositions de » mou cœur.
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» Ce monde, où je vous ai souvent rencontré, ») CCS plaisirs que j'ai cherchés longtemps , ne m'ont » jamais satisfaite; le véritable amour n'est arrive » jusqu'à mon àrae que quand mes coupables étour- » deries m'eurent enlevé le droit de prétendre à » cire l'heureuse compagne d'un honmie estimable. » Sénanges , je ne puis vous adresser aucun re- » proche; celle que vous choisirez ne doit point » avoir eu une pensée qui vous soit élrangère; je » ne me plains pas, mais je fus constamment mal- )) heureuse, et même auprès de vous le remords » empoisonnait mes plaisirs.
t) Si tel était mon sort lorsque je croyais être » aimée , quelles furent mes douleurs quand, pour » la première fois, je découvris qu'une autre que » moi vous était chère ! J'espérai pourtant que la » sincérité de mon amour vous ramènerait vers » moi, et je pardonnai vos infidélités pour des fem- » mes incapables de connaître et d'inspirer ces sen- » timents vrais qui viennent du cœur : mais dès que » j'appris que la jeunesse, l'innocence et la beauté » d'Emma avaient attiré votre hommage; quand je » vis que vous régniez dans celte âme naïve et pure, » Sénanges, mon espoir fut détruit. Le ciel, pour » consoler sans doute ma vie privée de bonheur a » jamais , m'inspira le dessein généreux d'assurer » le bonheur de ma rivale : je sentis alors que notre » âme doit ses plus douces jouissances à la vertu ; » et je bénis le ciel de m'avoir donné le repentir » pour remplacer l'innocence.
» Je ne crois pas me tromper en pensant que 0 l'amour qu'Emma vous inspire, et dont elle est » si digne, est balancé dans votre cœur par cette » considération , si puissante dans le monde , l'opit) nion , qui blâmerait un choix qu'à ses yeux votre » position rendrait inconvenant ; mais j'ai trop » connu ce monde pour ne pas savoir que ses prin- » cipes les plus absolus fléchissent devant un peu » d'or. Immensément riche , sans parents proches, » je suis maîtresse de mon bien , je le partage avec » Emma. Ce(jue je conserve est destiné à fonder » un hospice dans la province qui m'a vue naître ; » là, ma vie, consacrée à soulager le malheur, » obtiendra , je l'espère , le pardon de mes fautes , » et le bonheur de celui que j'ai tant aimé. Que » votre délicatesse ne refuse point mes offres : c'est » Emma, et non pas moi , qui vous donnera celte » fortune! De ce moment elle est à elle, et l'acte » qui la lui assure est terminé. Venez donc aujour- » d'hui , dès que l'heure vous permettra de vous
» rendre chez madame de Terny , lui demander la » main de sa fille adopiive.
» S il m'est permis maintenant de vous adresser » un conseil, dicté par un sentiment aussi vrai qu'il » est désintéressé, ne cherchez plus ailleurs que » dans un amour vertueux et dans raccomplisse- » ment de vos devoirs, ce bonheur que peut seule » donner la satisfaction intérieure d'une conscience I) sans reproches. Sénanges . je vous demande d'être » heureux : c'est tout ce que je désire encore ob- » tenir de vous ! »
Le comte n'a pu lire cette lettre sans émotion : la conduite d'Arthur, celle de la vicomtesse, viennent tour à tour le frapper d'élonnement, et font naître dans sou esprit des idées nouvelles. Il cherche longtemps ce qui a pu les déterminer à agir ainsi; mais ne pouvant trouver aucun motif d'intérêt pour expliquer de semblables actions : « Seraitil possible, s'écria-t-il, que les sentiments généreux qui conduisent au dévouement, donnassent à l'âme des plaisirs plus vifs ([ue tous les succès du monde! Eu proie aux chagrins que je leur ai causés, peutêtre ils sont moins à plaindre que moi ! On me croit heureux , on m'envie , et pourtant... n
En ce moment ses réflexions sont interrompues: on vient lui demander ses avis et ses ordres pour les préparatifs de la fêle brillante dont son hôtel doit le lendemain être le théâtre.
Cette fête, donnée par Sénanges, a un double but : témoigner à la société la reconnaissance que lui inspirent les marques de distinction que naguère on lui a prodiguées, et captiver la bienveillance du nouveau ministre dont son ambition flatte le pouvoir. La duchesse de Rosbel s'est chargée de la liste des personnes invitées; la cour et la ville se disputent l'honneur d'y figurer; et le goût exquis du comte, son élégance fastueuse, garantissent davanceaux nombreux conviés, qu'ils trouveront dans celte fête tout ce que la magnilicence et la grâce peuvent inventer de plus recherché.
Au milieu des soins qu'entraîne une affaire qui touche aux intérêts et à la vanilé de Sénanges , les passagères émotions du cœur ont bien vite disparu : il ne voit plus les larmes d'Emma ; celle figure charmante, où la douleur s'est imprimée en caractères ineffaçables, est oubliée; il songe à l'effol que va produire celte fêle dont tout Paris s'entretient déjà; on le caresse, on l'admire, on sollicite une invitation comme une faveur ; et le comte sent trop les avantages de sa position, pour qu'il se décide a y
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rien changer. « Non, dit-il, je ue me marierai point ! Arthur, en épousant Emma, prévient l'éclat que je pouvais craindre ; quel motif aurais-je donc aujourd'hui de me donner des chaînes? »
En vain cette voix intérieure, que rien ne peut entièrement étouffer, répète le nom d'Emma : Sénanges, écartant les tristes pensées, se complaît dans la douce image de ses plaisirs et de ses triomphes ; bientôt la vanité seule se fait entendre , et le reste s'est évanoui.
Le lendemain tout est en rumeur dans l'hôtel du comte, et il n'a pas trouvé un instant pour répondre à la vicomtesse, qui cherche encore à se persuader que cette réponse, retardée par quelques circonstances indépendantes de la volonté de Sénanges, ne saurait manquer d'être favorable : car madame d'Oiban comprend tous les torts qui proviennent d'un cœur faible et passionné ; mais elle ne sait pas deviner ce que peut causer un profond égoïsme; et si elle s'afflige de ne pouvoir remplir la promesse qu'elle avait faite à Emma, de lui porter le jour même des nouvelles heureuses, elle ne croit pas du moins qu'il faille renoncer à l'espérance.
La jeune fille l'attendait impatiemment : la vue de Sénanges a produit dans cet être délicat et faible une révolution nouvelle; au lieu de ce calme, de celle résignation que la présenced'Âithur avait fait naître, une a!;itatioii, un trouble indéûnissable , régnent dans ses idées et ses mouvements. Durant toute la nuit elle a marché dans sa chambre avec une vivacité inaccoutumée; quelquefois des mots sans suite s'échappent de ses lèvres; elle est en proie à une soif brûlante que rien ne peut éteindre. Hélas ! depuis longtemps craignant les regards du médecin , elle a supporté sans se plaindre des souffrances continuelles ; mais une fièvre ardente vient de s'allumer dans son sein : elle veut encore dérober son mal à ce qui l'environne; et peut-être ses forces tialiiraient son courage, si madame deTerny et Atliénaïs n'étaient toutes deux tellement occupées, qu'une grande partie du jour s'est écoulée sans qu'Emma les ait aperçues. Arthur ne cherche point à la voir; mais, a l'heure du dîner, Emma, qui a rassemblé toutes ses forces pour cet instant , arrive mourante et parée et la fièvre qui enflamme son sang donne l'apparence de la santé à ses joues longtemps décolorées. On la félicite ue ce changement, qu'on attribue à rcs|)oir du boulieur; madame de Terny et sa fille se regardent eu souriant , et semblent prêtes à révéler un mys'ère qu'elles
I ont peine à cacher : un signe d'Arthur les arrête. j Leur gaieté anime le repas ; Emma parle avec une I vivacité qui ne lui fut jamais habituelle et qui I charme sa mère adoptive. Arthur s'en étonne et j s'en effraie; mais, fidèle à sa résolution, il évite les occasions de parler à la jeune fille en particulier; car, depuis le jour où sa main lui fut promise, il n'a pas voulu qu'elle pût renouveler ses refus.
Il a pressé l'époque de ce mariage qui va lui donner le droit d'éloigner Emma , et de soulager des souffrances qui ne lui échappent point , et dont il sent tout le danger pour la malheureuse enfant. Ses efforts et ses prières auprès de madame de Terny ont été couronnés de succès ; et, de plus, il a obtenu que le secret fût gardé religieusement jusqu'à ce jour : mais quand l'heure avancée l'oblige à se retirer, il s'approche d'Emma en lui disant un adieu plus tendre que de coutume. Il porte a ses lèvres la main qu'elle lui présente; il se rappelle qu'à cette même place, six mois auparavant, il jura de consacrer sa vie au bonheur d'Emma ; et la vertu renouvelle le serment qu'avait prononcé l'amour. Emma s'en souvient aussi; elle regarde Arthur, une larme s'échappe de ses yeux , et ses mains pressent fortement la main du jeune homme sur son cœur agité.
Des qu'Arthur est parti , la marquise, délivrée de sa pntmesse , embrasse sa fille adoptive ; et, au milieu des félicitations et des transports de joie d'A- Ihénaïs , Emma apprend enfin que le mariage est avancé, et que, le lendemain , à huit heures du malin, la cérémonie doit avoir lieu. A cette nouvelle , la pauvre enfant ne peut cacher qu'imparfaitement le trouble qui la saisit ; on excuse aisément l'incohérence de ses discours ; on ne s'alarme point de ces mots entrecoupés qu'on attribue "a un motif tout autre que celui qui les dicte, et l'obligation d'être préparée dès le matin pour la cérémonie, engage madame de Terny à se retirer de bonne heure. Emma est conduite par elle à son appartement, qu'elle trouve rempli des parures brillantes qu'elle doit a la générosité d'Arthur, d'Alhéoais et de sa mère.
On la contraignit à donner son attention à tous ces objets divers, inventés par la mode, où le luxe se joignait a l'élégance , et l'infortunée ne put écarlir citlc j)ensée cruelle, qu'il fut un temps où l'heureuse et irniocenle compagne d'Arthur aurait contemplé avec joie ces riches témoignages de sa
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tendre'ise. Son cœur se serra en embrassant madame deTerny. « Quoi ! tant do soins ponr moi! dit-elle. Quoi ! tons vous pensiez à moi ! Vous m'aimiez ! mes plaisirs , mon bonheur , vous occupaient ! » Et ses larmes coulèrent en abondance.
La marquise pressa contre son cœur sa fille adoplive , en l'engageant à calmer cet attendrissement ; et, voyant que ses soins affectueux l'augmentaient encore , elle s'éloigna pour laisser enlin h l^mma un repos dont elle avait besoin, mais qu'elle ne pouvait plus trouver.
Onze heures venaient de sonner quand la mal- Iioiireuse enfant demeura seule : sa tête était brûlante , son sang parcourait ses vrines avec une telle rapidité, que, par moments, elle le sentait se porter violemment jusqu'à son cœur, puis s'en écarter avec tant de force, qu'il lui semblait que sa vie Dc pouvait résister à de semblables commotions. Pourtant ces douleurs physiques s'effaçaient devant les douleurs qui déchiraient son âme. Les promesses de madame d'Olban reviennent à sa pensée. « !Moi , dit-elle, moi, la femme d'Arthur! non! jini lis je ne conçus le projet coupable d'accepter ce dévouement! Mais quand je n'aurais pas eu le courage de me soustraire h cet hymen , ce qu'on m'a dit ne me forcerait-il pas d'y renoncer? \e suis-je pas déjà la femme d'un autre?... Hier, n'ai-je pas appris qu'il allait réclamer ses droits?... Ses droits!... ne sonl-il pas sacrés?... N'est-il pas un lien qui m'ii'iit a lui éternellement? Oui , je lui appartiens par mon crime!... 11 faut fuir ce mariage impossible qu'on veut conclure demain ! Près de la seule i conliflente de mes souffrances je puis trouver un asile : c'en est fait, je ne dois pas larder davan- 1 toge ! 1) I
Kti disant ces mots, l£mma paraît livrée au plus ! affreux égarement; ses yeux sont secs, ses lèvres pâles et tremblantes , tous ses membres sont agités p^r un mouvement convulsif. Klle choisit cependant avec soin une robe et un chapeau d'une couleur sombre, se couvre d'un voile de dentelle n;)ire , regarde encore les présents qui remplissent sa chambre, et pense à celte affection qui lésa choisis pour l'embellir. Un portrait d'Arthur , que la marquise a voulu lui offrir, frappe ses yeux; elle le saisit, le contemple longtemps; passe à son cou la chaîne à laquelle il est suspendu, essuie une larme que l'aspect de ces nobles traits arrache a sa paupière : puis sa ligure re[)reu(l tout "a coup l'expression du désespoir, elle rejelle ce portrait loin d'elle,
et fuit précipitamment par un escalier dérobe qui la conduit dans la cour de Ihôtel.
Mmma n'est sortie que bien rarement à pied, et jamais seule; elle voit la porte fermée; et un réverbère, placé devant l'habilalion du concierge, ne permet pas d'entrer dans l'hôtel ou de le quitter sans être aperçu : un léger bruit se fait entendre, et la jeune fdie effrayée se cache dans cet escalier dérobé (jui seul n'est point éclairé; des domestiques vont et viennent, et, quoiqu'il soit près de minuit, partout règne un grand mouvement; Kmma s'en étonne ; elle a oublié que tout le monde doit veiller encore chfz madame de Terny , parce qu'on attend le soir mêmp M. d'Ksparville. Kn ce moment retentit dans la rue le fouet d'un postillon; un coup frappé vivement a la porte fait sortir tous les gens ; c'est lecourrier deM. d'Ksparville qui lui-même est à deux pas ; on ouvre, une voiture est entrée, Alhénaïs et madame de Tt-rny accourent sur le perron; on s'agite, on s'empresse, la porte n'est point refermée parce qu'une voilure de suileestà peu de distance : Emma , qui a tout vu , peut sortir, car le concierge, sa femme et les domestiques sont occupes autour de la voiture ; et la jeune fille , profitani du moment où Ion ne peut la remanjuer, s'élance, fuit a pas précipités , et ne s'arrête <ju "a la vue d'un espace immense qui s'étend devant elle. La clarté de la lune est voilée par im nuage; quelques réverbères jettent une lumière rare et faible qui rend plus épaisses et plus effrayantes les ténèbres qui environnent l'infortunée; immobile, elle promèneau loin des regards inquiels, et ses esprits troublés ne peuvent reconnaître, qu'après de longues réflexions, qu'elle est encore tout près de l'hôtel de la marquise, et que cette vaste étendue, qui ajoute à sa frayeur , est la place Louis XV'. Elle rassemble ses forces se décide à la traverser . a suivre le quai, la rue du Bac , et à se rendre ainsi à l'hôtel de la vicomtesse, situé dans la rue Saint-Dominique.
Par moments , celle agitation si vive, qui donne à ses mouvements une rapidité extraordinaire , presse sa course, et l'on aurait peine à suivre ses pas; mais souvent aussi elle s'arrête épuisée ; une sueur froide couvre son front brûlant; contrainte alors de chercher un appui , ses mains délicates s'attachent aux pierres qui bordent les quais : le silence de la nuit intimide sa l;iihlesse; et son effroi redouble quand des pas hùnlains si^ font entendre; enlin, après ime heure de marche, elle vient dalleiudrc la rue Sainl-Doujiniqui'.
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Là , de nombreuses voitures et un bruit extraordinaire ont rendu à la nuit tout le mouvement du jour ; a cet aspect , une terreur nouvelle s'empare d'Emma; car pour arriver chez la vicomtesse, il faut nécessairement passer devant cet hôtel où se presse la foule ; elle hésite ; mais la couleur de son simple vêtement, et le voile qui la couvre lui font espérer qu'elle passera inaperçue , et que sou malheur et sa jeunesse se cacheront sous les apparences de la misère. Elle hâte ses pas, sa tête est en feu , sa respiration est courte et pressée, ses jambes tremblantes et faibles ne soutiennent qu'à peine sa marche vacillante; enfin elle est près de cet hôtel dont la brillante illumination a frappé ses yeux , et que deux' maisons seulement séparent de celui de madame d'Olban. En cet instant, une voilure qu'entraînent deux chevaux magnifiques, ébranle le pavé derrière Emma ; par un instinct naturel , elle se rapproche de la muraille opposée à la demeure fastueuse dont elle fuit l'éclat , ses pieds heurtent une pierre , et ce choc inattendu la renverse à côté d'une borne, qui la protège à la fois et contre le danger et contre les regards curieux. Mais la jeune fille, trop faible pour se relever, n'a pourtant point perdu connaissance ; ses yeux, tournés vers la voiture qui passe auprès d'elle, reconnaissent la duchesse de Rosbel , éblouissante de parure et de beauté ; l'équipage armorié entre dans cette maison où tout annonce une fête brillante ; Emma ne peut retenir un cri déchirant , car un souvenir cruel vient de briser son cœur : cet hôtel , devant lequel l'infortunée se sent mourir , c'est l'hôtel du comte de Sénanges.
Les regards de cette malheureuse enfant s'attachent sur les fenêtres, où de légers rideaux permettent de distinguer tous les mouvements d'une danse animée ; les sons de la musique arrivent à son oreille ; dans une des pièces, la chaleur a forcé d'ouvrir les croisées : Emma voit entrer la duchesse, un homme s'élance au-devant d'elle, l'accueille avec une grâce qui n'a rien d'affecté, et répond par un sourire de bonheur aux doux regards qu'elle lui adresse; cet homme, dont la Ogure exprime la joie la plus vive, c'est lui, c'est Sénanges, Emma Ta reconnu !
A cet aspect , sa faible raison s'égare ; le délire lui donne des forces nouvelles ; elle se lève, et d'une course rapide elle a bientôt franchi le court espace qui la sépare de la demeure de madame d'Olban ; mais SCS idées confuses ne lui permettent plus de rien distinguer, ses pas n'ont plus de but arrêté;
elle marche au hasard ; tantôt on croirait qu'elle fuit un danger pressant , tantôt elle semble vouloir atteindre un objet qui lui échappe toujours : elle suit les rues qui se présentent, elle court avec une vitesse que son état rendrait inconcevable, si le désordre de son esprit ne prêtait quelque chose de surnaturel à ses efforts. Elle traverse ainsi tout le faubourg Saint-Germain , arrive à la barrière d'Enfer , et passe sans être remarquée ; mais ses pas se ralentissent , elle essaie en vain de continuer sa route, ses pieds sont meurtris, ses forces s'épuisent, elle se traîne encore , ses genoux fléchissent, elle s'appuie contre un des arbres qui bordent le chemin , et ses mains affaiblies ne peuvent soutenir le poids de son corps qui s'affaisse et tombe doucement sur le gazon léger qui couvre la terre : son chapeau détaché roule près d'elle ; les boucles dorées de ses blonds cheveux cachent une partie de sa figure et descendent sur ses épaules , elle ne fait plus aucun mouvement; l'infortunée a perdu connaissance.
Cependant les premiers rayons du jour commencent à peine à éclairer la campagne, que déjà l'active industrie conduit à la ville les fruits de ses pénibles travaux : de tous côtés, les routes sont couvertes des productions des villages voisins , et celle où repose Emma s'embellit souvent des fleurs brillantes qui dotèrent Fontenay-aux-Roses de son gracieux surnom. Près de la jeune fille mourante, une paysanne s'avance légèrement ; un panier rempli de fleurs est sur sa tête, une corbeille se balance à son bras; derrière elle, une femme âgée guide lentement une petite charrette où brillent de frais boutons de roses cueillis pendant la nuit, et qu'elle s'empresse de porter à la ville avant le jour, poulies dérober aux ardeurs brûlantes du soleil.
Mais la jeune paysanne vientd'apercevoirEmma : « Ma mère , s'écrie-t-elle en déposant son fardeau, une femme qui se meurt ! » La mère s'approche : « Qu'elle est jeune! » dit-elle avec un sentiment de pilié. « Quelle est jolie! dit la fille en la soulevant dans ses bras; elle respire encore, ma mère! Essayons de la ranimer. » Et prenant dans la corbeille un des bouquets de roses, elle le balance sur le pâle visage d'Emma, pour y répandre les gouttes limpides que déposa sur ces fleurs la rosée du matin.
Après de vaines tentatives, un faible mouvement d'Emma est le seul signe de vie qu'elles en obtiennent; la malheureuse enfant ne peut ni s'exprimer, ni se soutenir. « Qu'allons nous faire? dit la vieille
i;ïiommr du monde.