SCENE VI
FONDl, FIESQUE, VERRLNA , MANFREDl.
FIESQUE
Et VOUS , loin de ces lieux que tant d'éclat décore , Quels motifs inconnus vous retiennent encore-* Que fais-tu , Verrina ? Quel importun souci Etend son voile épais sur ton front obscurci .'' L'ami (jue ma jeunesse et chérit et révère Détourne de nos jeux son visage sévère ? Mais , (jue vois-je , et pourquoi ce vêtement de deuil? Pleures-tu quelque ami qui descend au cercueQ? Qui ? moi , de tes chagrins jignore le mystère ! Ils semblent t'accabler ; eh ! bien , pourquoi les taire ? Dans mon cœur , Verrina . répands-les sans effroi ; Je veux sécher tes pleurs ou pleurer avec toi.
VERRINA
Non, Fiesque, les douleurs pour toi ne sont pas faites; ïu dois ta vie entière à l'ivresse des fêtes.
FIESQUE
Pourquoi de l'amitié repousser les secours ?
De tes pensers joyeux pourquoi troubler le cours ?
FIESQUE
Autrefois , Verrina , tu me nommais ton frère.
VERRINA
Oui . mais tous les enfants songent-ils à leur mère ? Entre nous . je le sais, un serment solennel Serra de l'amitié le heu fraternel.
Ces nœuds étaient bien doux à mon âme attendrie ; Mais Fiesque était alors l'enfant de la patrie. Quel est-il aujourd'hui ? Réponds-moi !
FIESQUE
Je t'entends.
Verrina , dans sa haine affermi dès longtemps , D'un espoir mensonger caresse la chimère : Des vrais Génois, dis-tu. la patrie est la mère ; Qu'ils s'immolent pour elle! On ma vu, comme toi . DesDoria . jadis, méconnaître la loi.
De rêves décevants ma jeunesse bercée Voulait rappeler Gêne à sa splendeur passée ; IMais hélas ! par le temps je fus désabuse ! Qui peut rendre la \ ie à ce ct>rps éjtuisé ? Va. crois-moi , n'allons point former de vœux sieriies. Et charger nos beaux jours de chagrins inutiles!
FIESQUE. —ACTE I
Tant que sur nos coteaux flotteront nos moissons , Tant que de la guitare aniinanl les doux sons , Nous presserons l'essor de nos danses rapides , Tant que Chypre et Xérès dans nos coupes avides Verseront à longs flots leur nectar précieux , Chassons les noirs soucis et rendons grâce aux cieux!
Qu'oses-tu dire ?
MANFREDI
VERRINA
Fiesque , est-ce là ta pensée ?
FIESQUE
El pourquoi , nourrissant une haine insensée ,
Du noble Doria repousser le pouvoir ?
II l'usurpa , sans doute ! II fallait le prévoir.
Quand dun servile liomniage honorant sa vaillance,
On flattait d'un vainqueur la superbe espérance ,
Vous l'adoriez alors ! Il gouverne aujourd'hui !
Le faible Octavio doit régner après lui ;
U le veut , j'y consens ! Au jour de sa puissance
Son orgueil peut s'attendre à mon obéissance.
Au rang de ses sujets Fiesque sera compté !
VERRINA
Toi qui naguère encor noblement irrité , A l'espoir d'un vengeur palpitais d'allégresse ; Toi . plein des souvenirs de Rome et de la Grèce . Et qui de leurs héros citant les noms fameux , Dans les siècles futurs voulais vivre comme eux ; Est-ce toi que j'entends ? Rappelle à ta mémoire Ces jours où , parcourant notre immortelle histoire , Tu voyais sous les coups de l'un de tes aïeux Tomber Boccanera , ce despote orgueilleux , Dont l'audace coupable et longtemps inqnrnie , Avait dans nos remparts fondé sa tyrannie. Alors , lier' de porter le nom de ce Génois , Qui frappa l'oppresseur et nous rendit nos lois , Tu \ oulais l'imiter !
FIESQUE
Et quoi ! ton imprudence De ce peuple toujours rêve l'indépendance ? Projet fallacieux que l'erreur a dicté !
VEP.RINA.
Qu'entends-je ? Et qui t'a dit que de la liberté Nous ne pourrions un jour doter Gêne affranchie?
FIESQUE
Mais cette liberté qu'est-elle ? l'anarchie !
Qu'oses-tu désirer et quel est ton espoir ?
Au peuple déchaîné livre unjour le pouvoir :
Que verrons-nous alors ? la révolte insolente
De la flamme et du glaive armant sa main sanglante ,
Donner , ôter l'empire . immoler tour à tour
L'idole de la veille et l'idole du jour ;
La justice sans force et laissant en silence
Succomber tout Génois convaincu d'opulence ;
Nos guerriers dans les fers expiant leurs exploits ;
Le caprice élevant et renversant les lois ;
Aux cris des factions la tribune livrée ,
La vertu sans asile , et , dans Gêne éplorée ,
Les plus vils citoyens , debout sur des tombeaux ,
D'un pouvoir incertain s'arrachantles lambeaux.
Je fuis une anarchie en malheurs si fertile ,
Et j'accepte un tyran , pour n'en pas avoir mille.
VERRIN'A.
Adieu, Fiesque. Sortons , Génois!
FIESQUE
Non , arrêtez , Amis, ne fuyez point ces jardins encliantés , On des banquets joyeux l'ivresse vous réclame. A d'affligeants pensers pourquoi livrer notre âme? AHons , cber Manfredi ! Toi , Fondi , suis mes pas ; A nos lieureux transports ne vous dérobez pas. Verrina , je t'attends : d'une ingrate patrie Les maux ont trop pesé sur ton âme flétrie ; Crains de tenter pour elle un périlleux effort ! Viens partager nos jeux , et laisse faire au sort.
Mje&y