‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 98 sur 560 · PAR M. SAUVO · texte numérisé non relu

PAR M. SAUVO

L'histoire de la conjuration de Fiesque forme , sous la plume de Robertson , un tableau simple , précis , animé , frappant. Fidèle à son habitude , ce grand historien ne met son personnage en scène qu'après en avoir tracé le portrait d'une manière fidèle et sûre. C'est ce portrait que nous mettrons d'abord en tête de l'analyse de la tragédie nouvelle dont nous avons à nous occuper.

« Quoiqu'on suspectât les desseins de Doria , et qu'on blâmât le système actuel de l'administration, ces motifs n'auraient sans doute produit que des plaintes et des murmures , si Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagna, qui observait les mouvements du mécontentement pour en profiter, n'eût tenté une des entreprises les plus hardies dont l'histoire fasse mention.

» Ce jeune gentilhomme le plus riche et le plus distingué des sujets de la république , possédait au plus haut degré toutes les qualités qui gagnent les cœurs , impriment le respect , et se concilient l'attachement. La grâce et la noblesse brillaient dans sa personne. Magnifique jusqu'à la profusion, sa générosité prévenait les désirs de ses amis et surpassait l'attente des étrangers. A une adresse insinuante il joignait des manières aimables, et une affabilité sans affectation. Mais sous l'apparence de ces qualités intéressantes, faites pour être l'ornement et les délices de la société, il cachait toutes les dispositions qui peuvent mettre un homme à la tête des conspirations les plus dangereuses. C'était une ambition inquiète et insatiable , un courage au-dessus de toute crainte , un esprit ennemi de la subordination : un pareil caractère n'était pas fait pour l'état de dépendance où le sort l'avait placé. Fiesque, enviant l'autorité que le vieux Doria s'é-

tait acquise, ne pouvait penser sans indignation qu'elle passerait au neveu du doge comme un bien héréditaire. Ces sentiments divers agissaient si vivement sur cet homme turbulent et audacieux , qu'il prit la résolution de renverser cette domination , à laquelle son orgueil ne pouvait se soumettre. »

Le cardinal de Retz a aussi décrit cet événement. Il n'avait alors que dix-huit ans. On sait qu'il montra dans son récit tant d'admiration pour Fiesque , que le cardinal de Richelieu prédit à la lecture de cet ouvrage que le jeune ecclésiastique serait un esprit turbulent et dangereux.

Ce sont les deux tableaux de Retz et de Robertson qui, passant sous les yeux du célèbre Schiller , lui donnèrent l'idée de l'un de ses premiers drames , ou plutôt de la tragédie républicaine de Fiesque, car c'est ainsi qui l'a intitulée.

Cette tragédie, qui dépasserait de beaucoup toutes les bornes des convenances de notre scène, n'offre cependant pas toutes les irrégularités de l'école de Shakespeare. Les unités de lieu et de temps y sont respectées. L'action est une, elle est renfermée dans les limites nécessaires pour qu'elle s'accomplisse. Ce n'est pas dans cet ouvrage qu'on trouve la biographie d'un héros, enfant au premier acte et barbon au dernier; et. à sa lecture , on ne reconnaît l'empreinte étrangère qu'au peu de liaison entre les scènes , à la multiplicité des incidents qui se croisent, à la métaphysique dont le style s'obscurcit , et surtout à l'invention touîe digne du poète anglais du personnage du Maure, tracé de main de maître, si l'on consent à rejeter toutes nos bienséances théâtrales. Ce brigand, dans les veines duquel le sang africain n'allume que la soif du saug et du

EXAMEN CRITIQUE

pillage, est d'une invention très-forte et d'une exécution hardie. Il reflète bien sur la physionomie de Fiesque. Il forme une belle opposition ; il fait naître une grande pensée morale ; il présente une haute leçon aux faiseurs de conspirations , en leur apprenant de quels odieux instruments ils auront besoin pour réussir. On frémit d'une alliance si horrible et si nécessaire; et quand , à la lin de l'ouvrage , on voit le iMaure pendu et Fiesque enseveli dans les flots, on voit ce que Schiller a voulu enseigner aux peuples en leur donnant sa tragédie républicaine.

Il y avait dans l'ouvrage allemand les éléments d'une tragédie française régulière. L'occasion s'offrait de tracer largement le caractère d'un ambitieux sous une physionomie neuve sur notre théâtre; de lui opposer celui d'un républicain intraitable , exalté , féroce même ; d'adoucir la rigueur du sujet en y introduisant un personnage plein de charme, de sensibilité et d'intérêt, celui de la femme du jeune conspirateur. M. Aucelot a envisagé toutes les ressources qu'un fond semblable lui présentait, et il les a habilement développées. Partout l'imitation de Schiller est sensible ; mais partout aussi on voit le talent qui met en œuvre, le goût qui choisit, l'art qui distribue , le poète qui , s' emparant de pensées belles en elles-mêmes, les rehausse de tout l'éclat d'une versification noble, correcte et harmonieuse. Nous ne comparons ici ni Schiller à Ennius, ni notre jeune auteur au prince des poètes latins ; mais , toute proportion gardée , en comparant le Fiesque français à l'auteur original , les perles trouvées par Virgile s'offrent naturellement à la pensée.

Voici une idée rapide de la tragédie nouvelle. André Doria règne sur cette superbe Gênes, dont il a été si longtemps le défenseur et la gloire ; quatre-vingts hivers pèsent sur sa tête blanchie , et nul Génois ne penserait à lui arracher un pouvoir qui va s'échapper de ses mains, si ce pouvoir ne devait passer dans celles de son neveu Octavio, détestable modèle des jeunes héritiers de la puissance souveraine , qui par le scandale de leur conduite, leurs excès, et leurs passions impé-

rieuses , attestent à l'avance comment ils sauront l'exercer.

Une conjuration est donc tramée parmi les nobles Génois. Verrina en est le chef : on sait qu'Octavio a dévoué à la mort douze sénateurs ; il est instant d'éclater ; mais comment présumer le succès, si le jeune Fiesque, brillant d'un courage égal à sa naissance , que les grands regardent comme leur chef naturel , et auquel ses immenses libéralités ont attaché le parti populaire , ne s'arme pas et ne combat pas à la tête des conjurés ? Cependant sa jeunesse se consume en magnifiques plaisirs ; toutes ses nuits sont consacrées à des fêtes; le luxe et la dissipation semblent les seules idoles auxquelles son orgueil sacrifie. Briller et jouir, voilà sa gloire. Ne rêve-t-il en effet que le plaisir ? ou cache-t-il ses projets ambitieux sous le voile pompeux des voluptés, comme Manlius cache les siens sous son audace? Voilà ce que Verrina cherche et ne peut pénétrer. Plusieurs tentatives ont été impuissantes : Fiesque ne s'est pas laissé deviner; mais enfin Octavio a mis le comble à ses excès. Berta, fille de Verrina, priait dans un temple qu'elle avait élevé à la mère du Sauveur : le Tarquin génois porte une main hardie sur la Lucrèce chrétienne , qui ne parvient à fuir qu'en s' armant de l'épée du ravisseur. Elle accourt éperdue , et paraissant devant les nobles Génois rassemblés avec Verrina autour de Fiesque , elle raconte son outrage et demande vengeance à son père , à Manfredi, qui va devenir son époux , à Fiesque lui-même sur lequel, pour cette dernière épreuve , tous les yeux sont attachés.

Fiesque, qui déjà en secret a reçu des chefs du peuple le nom de libérateur, ne balance plus à se déclarer devant les nobles. Il leur reproche d'avoir douté de lui , et leur prouve , par le détail entier de ses plans, qu'il les a surpassés eu prévoyance , et que sa conjuration a précédé la leur ; en effet, mille soldats déguisés ont été introduits dans Gênes ; ils sont cachés dans un monastère voisin et prêts à marcher. Quatre galères armées, introduites dans le port, contiendront les vaisseaux du doge. Le moment de frapper est arrivé; un

EXAMEN CRITIQUE

nouveau serment lie les conjurés; la mort du doge, refusée par Fiesque, mais commandée par Verrina, et celle d'Oclavio sont jurées ; le bronze va donner le signal...

Dans cet instant décisif, Fondi accourt et annonce que tout est perdu. Le doge est instruit; un perfide lui a livré le secret de la conspiration. A ce trait Fiesque reconnaît son esclave, ce Maure qu'il avait été obligé de mettre dans sa confidence: Fiesque avait redouté sa fureur au moment de l'action ; il avait craint que le pillage et l'incendie ne vinssent souiller sa victoire; il avait donné au Maure une mission hors de Gènes. Un tel complice est exigeant ou traître. Le Maure a trahi son maître; le danger est imminent; les conspirateurs pâlissent : Fiesque seul ne se dément pas; leur rendant épreuve pour épreuve, il feint de leur avoir donné une fausse alarme pour juger lui-même de leur résolution. Il veut les conduire à l'attaque projetée , quand le vénérable doge paraît devant les conjurés frappés d'immobilité et de frayeur. Doria annonce à Fiesque qu'il a tout appris et qu'il n'a rien voulu croire ; que seul , sans armes , il est venu chez son jeune ami partager les plaisirs de la fête , ou recevoir la mort sans défense , si en effet l'ingrate Gènes à pu la jurer. A la voix de Fiesque, les conspirateurs s'éloignent. Demeuré seul avec le doge , Fiesque lui avoue ses projets et le presse de se soustraire à une mort inévitable. Le vieux doge ne consent pas à la fuite ; mais il a respecté les jours de Fiesque , il demande une retraite libre. Le sort des armes décidera de Gènes dans la nuit. Fiesque accepte ce noble défi. 11 donne au doge une sauve-garde , et à peine Doria est retiré que le signal de l'attaque se fait entendre.

Fiesque est victorieux, Octavio est poignardé. Le doge lutte encore à la tête des débris de sa garde fidèle ; son palais est occupé , les cris du peuple proclament Fiesque souverain de Gènes. Mais Verrina paraît et lui demande compte du sang répandu, des serments prêtés, et de cette liberté pour laquelle seule la conspiration fut entreprise. Fiesque ne peut cacher à son vieil ami qu'il a détruit une tyrannie pour élever la sienne.

Verrina presse , conjure , supplie Fiesque de dépouiller la pourpre. Le souverain d'un moment est inflexible. Verrina se relève , le frappe de son poignard. Les Génois passent du côté de Doria, et Verrina , auquel Fiesque pardonne , attend sans pâlir la mort qui lui est réservée par les lois.

Tel n'est pas le dénouement dans l'auteur allemand. Ce dernier a conservé le trait de la mort de Fiesque, mais il ne l'attribue pas au hasard; c'est Verrina qui le précipite dans la mer. Dans Schiller, après la grande scène où les prières de Verrina sont impuissantes , on lit ce qui suit :

Je me lève , et je ne t'irriterai pas davantage.

( Us s'approchent d'une planche qui conduit à une galère. ) Le prince a le pas...

( Il sont sur la planche. ) FIESQUE.

Pourquoi tirer mon manteau ?... Il tombe...

VERRINA

Eh bien ! quand la pourpre tombe , le doge doit la suivre.

( Il le précipite dans la mer, ) FIESQUK.

Au secours , Génois ! au secours ! au secours du doge!...

Les Conjurés accourant.

Fiesque , Fiesque I Doria est de retour ! La moitié de Gênes passe de son côté ! Oîi est Fiesque ?...

VERRINA

Noyé.

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