‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 140 sur 632 · acte iii, scène · texte numérisé non relu

acte iii, scène

Lafouraille.

Mais, un peu.

Vautrin.

Eh bien, comment veux-tu qu'il t'oublie ?

Lafouraille.

Je l'ai vu hier à l'ambassade, et je puis être tranquille.

Ah ! c'est donc le même ?

Lafouraille.

Nous avons chacun vingt-cinq ans de plus, voilà toute la différence9.

Vautrin.

Eh bien ! parle donc ? Je savais bien que tu m'avais dit ce nom-là. Voyons.

Lafouraille.

Le vicomte de Langeac, un de mes maîtres, et ce duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux : de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur. J'avais de l'enthousiasme, j'eus de l'autorité10 dans le faubourg.

Vautrin.

Toi ! Tu as été un homme politique ?

Lafouraille.

Pas longtemps. J'ai fait une belle action, ça m'a perdu.

Vautrin.

Ah ! mon garçon, il faut se défier des belles actions autant que

des belles femmes : on s'en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action ?

Lafouraille.

Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie11 le vicomte de Langeac, je le déguise, je le cache, je le nourris au risque de perdre ma popularité et ma tête. Le duc m'avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l'infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.

Tu le livres ?

Lafouraille.

A l'instant. On le coffre à l'Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or.

Vautrin.

En quoi cela regarde-t-il le duc de Montsorel ?

Lafouraille.

Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu12 répréhensible ; et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver notre ami.

Vautrin.

As-tu du moins bien placé tes remords ?

Lafouraille.

Je le crois bien, ils étaient rares13 à cette époque là ! Le duc me promet vingt mille francs si j'arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j'y parviens.

Vautrin.

Un vicomte, vingt mille francs ? c'était donné.

Lafouraille.

D'autant plus que c'était alors le dernier. Je l'ai su trop tard.

Page 1