VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS
Vautrin rentre vers la fin du monologue, Raoul qui est sur le devant de la scène, ne le voit pas92.
Raoul.
Avoir entrevu93 le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire ! je suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s'explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n'est pas, après tout, la providence. (Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent de change9*.) Oh ! je connaissais l'amour ; mais je ne savais pas encore ce que c'était que la
vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m'être vengé de ces deux Montsorel !
Vautrin.
Il souffre. Raoul, qu'as-tu, mon enfant95 ?
Eh ! je n'ai rien, laissez-moi.
Tu me rebutes encore ? Tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami. A quoi pensais-tu, là ?
Raoul.
A rien.
Vautrin.
A rien ? Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir96 ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d'orgueil ? Dissimulez avec les autres, mais avec moi, c'est plus qu'une faute : en amitié97, les fautes sont des crimes.
Raoul.
Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... tu appelles cela98 dissimuler.
Vautrin.
Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m'auras trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s'en servir et non les servir, est devenu un berger de Monsieur de Florian. Mon Lovelace se heurte contre une Clarisse99. Ah ! les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles avant d'en reconnaître le creux.
Raoul.
Un sermon100 ?