acte iii, scène
Vautrin.
Comment ! moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré à tirer l'épée, qui t'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps101, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t'ai sacré roi !... tu me prends pour une ganache ? Allons, un peu plus de franchise.
Raoul.
Voulez-vous savoir ce que je pensais ? Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.
Vautrin.
Ton bienfaiteur ! Tu m'insultes. T'ai-je offert mon sang, ma vie ? suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance. Pour t'exploiter, suis-je un usurier102 ? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache un boulet au pied des... suffit103 ! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m'adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance, tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises104. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.
Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là105 !
Vautrin.
C'est possible.
Je vais tout te dire.
Raoul.
Vautrin.
Eh bien, mon enfant, asseyons-nous.
Raoul.
Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.
OCB. T. XXII. th. 2. 15
216 vautrin, ii.
Vautrin.
Où ! Quand ? Sang d'un homme ! qui t'a blessé ? qui t'a manqué ? Dis le lieu, nomme les gens ? la colère de Vautrin passera par là106 !
Raoul.
Tu ne peux rien.
Vautrin.
Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.
Raoul.
Et qui sont ?
Vautrin.
Les rois107, ils sont ou doivent être au-dessus des lois... Et... tu vas te fâcher ? les criminels, qui sont au-dessous.
Et comme tu n'es pas roi ?
Vautrin.
Eh bien ! je règne en dessous.
Raoul.
Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin ?
Vautrin.
N'as-tu pas dit que le diable et Dieu s'étaient cotisés pour me fondre ?
Raoul.
Ah ! Monsieur, vous me glacez.
Vautrin.
Rassieds-toi ? Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner de rien, sous peine d'être un homme ordinaire.