acte iii, scène
Raoul.
Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange108 ? Tu m'instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi ; tu m'éclaires sans m'éblouir ; tu me donnes l'expérience109 des vieillards, et tu ne m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse110 ; mais tu n'as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité ! Dis-moi d'où vient ta fortune ? a-t-elle des sources honorables ? pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mon enfance ? pourquoi m'avoir imposé le nom du village où tu m'as trouvé ? pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère. Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges ? On s'intéresse à l'orphelin, mais on repousse l'imposteur ! Je mène un train qui me fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée111 du monde, et l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m'y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs : j'ai la rage dans l'âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai ! Veux-tu qu'on m'insulte encore ? Plus de secrets pour moi : Prométhée infernal, achève ton œuvre, ou brise-la.
Vautrin.
Eh ! qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse ? Comme son courage s'allume ? Allez, tous les sentiments, au grand galop ! Oh ! tu es l'enfant d'une noble race. Eh bien ! Raoul, voilà ce que j'appelle des raisons.
Raoul.
Ah!
Vautrin.
Tu me demandes des comptes de tutelle ? les voici.
Raoul.
Mais en ai-je le droit ? sans toi vivrais-je ?
Vautrin.
Tais-toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je
t'ai donné une belle éducation. Oh ! je ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfants112, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif113 de ta mélancolie ? n'y a-t-il pas là... dans ce coffret (il montre un coffret), certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah !...
Raoul.
Vous avez114...
Vautrin.
Oui, j'ai... Tu es donc touché à fond ?
Raoul.
A fond.
Vautrin.
Imbécile ! L'amour vit de tromperie, et l'amitié vit de confiance. — Enfin, sois heureux à ta manière.
Eh ! le puis-je ? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir115.
Vautrin.
Hein !... de quoi ? qu'est-ce que cet enfantillage ?
Raoul.
Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.
Vautrin.
Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d'Arjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t'aime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie,