ACTE III, SCÈNE
absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve, tu as tort de l'aimer, l'amour te fera faire mille sottises ; mais, je suis là116.
Raoul.
Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.
Vautrin.
Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.
Raoul.
Oui. Car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghèro de devenir prince d'Arjos, et perdre Inès, c'est mourir de douleur.
Cinq cent mille livres de rentes, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.
Raoul.
Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir ?
Vautrin.
Et d'où vient donc ton désespoir ?
Raoul.
Le duc117 et le marquis m'ont tout-à-1'heure insulté chez eux, devant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval. J'ignore encore pourquoi la duchesse de Montsorel m'a fait venir. Depuis deux jours elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliquer.
Vautrin.
Et qu'allais-tu donc faire chez ton rival ?
Raoul.
Mais tu sais donc tout ?
220 vautrin, ii.
Vautrin.
Et bien d'autres choses ! Enfin, tu veux Inès de Christoval ? tu peux te passer cette fantaisie.
Raoul.
Si tu te jouais de moi118 ?
Vautrin.
Raoul, on t'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval... tu seras demain le prétendu de la princesse d'Arjos, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu'ils sont.
Ma douleur vous rend fou.
Vautrin.
Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole ? qui t'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne ? qui paie tes dettes de jeu ? qui veille à tes plaisirs ? qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers119 ?
Raoul.
Toi, mon ami, mon père, ma famille120 !
Vautrin.
Bien, bien, merci ! Oh ! tu me récompenses121 de tous mes sacrifices. Mais, hélas ! une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air on change d'idées, tu me mépriseras, et... tu auras raison122.
Raoul.
Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits ? Je me demande si j'existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.
Vautrin.
Eh ! on te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le Louvre ne